Abstract
UNESCO (2018), souligne le rôle que jouent les médias dans la création des représentations négatives et stéréotypées des migrants. Ce présent article analysera la façon dont la presse écrite française a rapporté les nouvelles concernant la crise de migrants dans le camp de Calais, entre août et décembre 2016. Notre intention est de vérifier de quelle manière les journaux appartenant à des orientations éditoriales variées voire opposées font passer les informations concernant ce groupe de migrants. Comme les journaux se serviraient de différents moyens linguistiques pour faire passer leurs messages tels le choix de vocabulaire, de thèmes, de structures de phrases, la méthodologie de notre recherche s’appuiera sur l’analyse critique du discours ainsi que sur les outils de la lexicométrie. C’est grâce à l’enchevêtrement des procédures de travail que nous avons réussi à révéler différents éléments évaluatifs dont les journaux se serviraient afin de communiquer leurs idéologies.
Keywords
6 – Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde, aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque, et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de solidarité ne saurait décemment exister. 7 – Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel. (Chamoiseau, 2016)
Introduction
D’après Global Education Monitoring Report 2019, Building Bridges, Not Walls, de l’UNESCO sur la Migrations, les Déplacements et l’Éducation (2018), les médias jouent un rôle majeur dans la création des représentations négatives et stéréotypées des migrants et le renforcement des préjugés. Ce serait le cas des médias au Canada, en Norvège, au Royaume-Uni et en République tchèque où les migrants et les réfugiés sont vus comme la menace pour le pays d’accueil. La stratégie de parler des vies des migrants y est caractérisée par l’omission des témoignages de personnes concernées et par une terminologie imprécise (2018 : 28).
Dans cet article, mon objectif est d’observer et d’analyser la façon dont la presse écrite en France a rapporté les nouvelles concernant la crise de migrants (ici migrants internationaux) entre août et décembre 2016 dans le camp de Calais. Cette présente recherche vise quatre journaux français : Le Figaro – droite ou centre-droite ; La Croix – chrétien et catholique ; Le Monde – centre-gauche ; L’Humanité – socialiste gauche.
Dans ce travail, j’observe les faits liés au contexte réel (la réalité matérielle de la société) (Richardson, 2007 : 2). En effet, de nombreux migrants et réfugiés, fuyant les guerres et les conditions extrêmes dans les pays, se sont rendus en France dans l’espoir de se faire construire un avenir plus serein. Certains d’entre eux voyaient la France comme un pays de « transit » vers la Grande Bretagne. Ainsi, un immense centre d’accueil a été créé dans les alentours de Calais, au nord du pays. Progressivement, ce lieu était devenu l’un des points les plus sensibles au niveau de la sécurité et des politiques de l’immigration en Europe. Son sort a mobilisé tous les facteurs sociaux et politiques en France mais aussi en Grande Bretagne dont les autorités s’opposaient à l’afflux des migrants à tel point qu’elles avaient entrepris la construction d’un mur sur le sol français afin d’empêcher les migrants de venir chez eux.
Mon intention est de vérifier de quelle manière les journaux appartenant à des orientations éditoriales variées voire opposées véhiculent un même type d’informations concernant ce groupe de migrants. 1 Les journaux se serviraient de différents moyens linguistiques pour faire passer leurs messages tels le choix de vocabulaire, de thèmes, de structures de phrases. C’est pourquoi je vais observer ces éléments afin d’établir la distance lexicale entre eux et de définir la structure de leurs vocabulaires respectifs.
Le langage de presse et l’analyse critique du discours
La présente recherche s’appuie, d’une part, sur les notions clés de l’analyse critique du discours des journaux de presses élaborée par John E. Richardson (2007) qui poursuit les travaux de Norman Fairclough (1995) et la méthodologie CDA (Critical Discourse Analysis).
Richardson (2007 : 10) attribue au langage de presse les caractéristiques suivantes : il est social, il est actif, il promulgue l’identité, il est doté du pouvoir, il est politique. Richardson estime que le discours des journaux de presse influence la vie sociale, et cette influence peut être positive ou négative. Il peut façonner les nouvelles et les informations, créer des idéologies, des opinions et renforcer des convictions des individus sur le monde qui les entoure mais aussi sur leur place dans ce monde. L’analyse de la façon dont les journaux de presse créent des relations sociales basées souvent sur les inégalités et l’injustice doit se faire sur trois niveaux :
la réalité matérielle de la société en général
la pratique du journalisme
le caractère et la fonction du langage journalistique en particulier. (2007 : 2)
D’après Norman Fairclough (cité par Richardson, 2007 : 1), la manière dont les nouvelles sont conçues ainsi que leurs sources seraient étroitement liées à certains groupes sociaux, souvent très influents et au pouvoir, ayant leur lectorat et le publique ciblé. Dans son analyse critique du discours il parle de trois éléments : le texte ; la pratique discursive (comprend aussi la production et l’interprétation du texte) ; la pratique sociale.
La méthodologie propre à l’analyse critique du discours, prévoit l’analyse linguistique qui se fait sur différents niveau d’analyse. Le premier pas de l’analyse du texte et du discours serait celui d’analyse du lexique (Richardson, 2007 : 46–7) et concerne le choix des mots et leur signification. Ainsi, les mots ont leur sens dénotatif et très souvent, dans différents contextes, véhiculent le sens connotatif. En matière de catégories lexicales, les noms, les adjectifs, les verbes, les adverbes, sont le plus souvent porteurs du sens connotatifs.
L’analyse préliminaire du mot « jungle », l’un des mots-clés du corpus
À titre d’exemple je m’arrêterai sur le mot « jungle ». « La Jungle de Calais » est la dénomination que les journaux de presses ont attribuée au camp de Calais et elle apparaît aussi bien dans les titres des articles observés.
Le mot Jungle (n. f.) est le nom dont la seconde acception, d’après le dictionnaire Le Petit Robert, serait : « 2. Tout endroit, tout milieu humain où règne la loi des fauves, de la sélection naturelle. La loi de la jungle : la loi du plus fort ».
Clark (1992, cité par Richardson, 2007 : 51) remarque que lorsque la presse considère un acteur social coupable ou responsable d’un incident, cela se reflète sur la façon dont il est nommé. Ces dénominations peuvent suggérer : « sub-humanity », « depravity » and « animalistic abandon », c’est-à-dire, sous-humanité, milieu où règnent les lois animales/non humaines, dépravation, corruption. Ainsi, Richardson affirme que : « The way that people are named in news discourse can have significant impact on the way in which they are viewed » (2007 : 49). 2
Les options de dénommer considérées par Reisigl et Wodak (2001) comme stratégies de référence et représentent la prise de position afin de décrire un individu ou un groupe, d’une manière ou d’une autre, en fonction des objectifs psychologiques, sociaux ou politiques (cité par Richardson, 2007 : 49).
Dans la séries de ses études, Teun van Dijk (1988, 1991, 1993, 2001) (Richardson, 2007 : 51) introduit la notion de « The ideological square » qui déterminerait le choix entre les stratégies de références et serait caractérisé par « positive self-presentation » et en même temps par « negative other-presentation » ce qui reflète une manière de voir et de représenter le monde comme : (a) positif : « nous », « notre pays », ou par contre comme (b) négatif : « les autres » « leur pays ».
La dénomination serait donc étroitement liée au choix de références qui véhiculent le sens, les valeurs sociales et des relations sur le référent mais aussi sur les acteurs sociaux (Richardson, 2007 : 50). Le nom « Jungle de Calais » aurait donc des caractéristiques d’une stratégie de référence négative désignant un lieu qui nous fait peur, un lieu étranger, séparé du reste du monde civilisé, dangereux et dépourvu des lois humaines.
L’enchevêtrement de procédures de travail
Cette étude est en partie conçue comme une étude de cas. D’après Hamel (1997) et Leplat (2002), il s’agit d’une méthodologie qui traverse les disciplines et s’enrichit de nouveaux outils et procédures. Dans son schéma, Leplat propose les étapes suivantes : le choix du cas, la définition de la finalité, la planification, le recueil des données, le traitement des données appelé protocole, l’exploitation et l’interprétation, pour conclure avec la généralisation.
Le cas en question concerne un événement réel qui a eu lieu pendant un temps déterminé et à un lieu précis (expliqué dans l’introduction ci-dessus) dont la presse écrite a régulièrement rapporté les actualités. J’ai observé les articles de quatre journaux de presse traitant du même sujet pendant une période précise de cinq mois. Afin d’atteindre les objectifs fixés par ce travail de recherche, je puiserai dans les outils et les analyses statistiques du logiciel Hyperbase. Cet enchevêtrement de procédures de travail devrait permettre d’arriver à des conclusions pertinentes et révélatrices.
L’analyse relevant du domaine de la lexicométrie
La lexicométrie étudie les rapports entre le nombre d’occurrences (N) et le nombre de vocables (V) en effectuant des procédures statistiques à partir d’une ou de plusieurs segmentations du corpus lors desquelles elle note, décrit, distingue, la structure formelle du texte afin de le comparer avec d’autres textes, suivant les critères et niveaux variés (Kastberg Sjöblom, 2006 : 63). Grâce à ces procédures, il sera possible de réaliser l’analyse quantitative (la structure du vocabulaire et la distance lexicale) mais du corpus « Migrants ». L’analyse statistique se fera à l’aide du logiciel Hyperbase 3 (Brunet, 2011 ; Mayaffre 2002, 2006 ; Mayaffre et Viprey, 2012, Barthélémy et al., 2003 ; Vanni, s.d.). 4 Analyser la structure du vocabulaire veut dire : observer les fréquences des mots, les liens qui s’établissent entre ces fréquences, et la distance lexicale. 5
Une façon de représenter la distance lexicale est l’analyse arborée, élaborée par Xuan Luong (Kastberg Sjöblom, 2006 : 78). 6 Le modèle de l’arbre à branches représente la distance entre les textes et sa structure fait apparaître les regroupements ou les oppositions entre les différents éléments ainsi que leur ordre et la force.
L’analyse factorielle est une façon plus détaillée de représenter le contenu lexical. Elle illustre les accords qui lient les textes du corpus et le résultat de l’intersection du vocabulaire des textes (Muller, 1977 : 145, cité par Kastberg Sjöblom, 2006 : 73).
Outre cela, il sera possible d’effectuer une analyse qualitative puisque les fonctions du Logiciel mettant en évidence les thèmes et les cooccurrences entre les mots, ouvrent la voie à l’interprétation sémantique des données quantitatives du corpus « Migrants », de leurs corrélations et de leurs acceptions dans différents contextes. 7
Les données recueillies
Les données sont recueillies en forme d’un corpus numérique qui est constitué de quatre partitions/textes 8 contenant un total de 102 080 occurrences, 11 822 vocables, 6 140 hapax. 9 L’événement observé recouvre le thème « les migrants » et il est précisément déterminé au niveau du temps et de l’espace.
Pour la linguistique de corpus, comme l’affirme Rastier (2002), un texte serait l’unité minimale prenant son sens au sein d’un corpus qui constitue un ensemble où les textes devraient être regroupés selon les variables globales de : discours, champ générique et genre. Ces « niveaux stratégiques permettent de passer de la généralité de la langue aux particularités des textes, car les relations sémantiques entre textes s’établissent préférentiellement entre textes du même genre, du même champ générique et du même discours ».
Dans le cas de notre corpus, les textes qui le constituent appartiennent au discours journalistique, plus précisément au champ générique de la presse écrite quotidienne et aux genres de reportages, interviews, analyses, traitant tous du même sujet, celui de migrants (voir Adam, 2001). La description et l’interprétation de ce corpus seront strictement basées sur l’observation des formes linguistiques qui le constituent.
Le traitement de données en vue de l’établissement du diagnostic et de l’hypothèse de travail
Dans ce chapitre, nous formulerons l’hypothèse de travail à partir de l’interprétation préliminaire des résultats issus des analyses arborées dont une partie suit ci-dessous.
L’analyse arborée basées sur les fréquences de noms, verbes et adjectifs
Rappelons que l’analyse arborée permet de vérifier la distance lexicale entre les textes du corpus.
En effet, le Graphique 1 représente la structure témoignant de l’opposition suivante : d’un côté, nous observons que de la branche principale, au milieu, ressortent, l’une à gauche et l’autre à droite, les branches particulières de L’Humanité (socialiste gauche) et de La Croix (chrétien et catholique).

NOM VER ADJ – Analyse arborée – colonnes (textes) export_tree Corpus Migrants.
Du côté opposé ressortent les branches du journal Le Monde (centre-gauche) à gauche et celle du journal Le Figaro (droite ou centre-droite) à droite.
La branche du Figaro est la plus longue et la plus éloignée des autres journaux. Les trois autres journaux observent des branches de la même longueur.
L’analyse arborée basées sur les fréquences de noms
L’analyse arborée représentée par le Graphique 2 confirme la même opposition et la distance lexicale entre les branches des deux journaux, L’Humanité et La Croix, par rapport aux branches des journaux Le Monde et Le Figaro ainsi que la longueur de la branche représentant Le Figaro.

NOM – Analyse arborée colonnes (textes) export_tree Corpus Migrants.
Rappelons que les autres graphiques portant sur les analyses arborées basées respectivement sur la fréquence des adjectifs, pronoms, verbes et adverbes, observent la même répartition des branches. Cependant, en raison de l’économie de l’espace dans cette publication, nous ne présenterons pas les graphiques respectifs.
L’hypothèse de travail
Les noms, les adjectifs et les verbes (Richardson, 2007 : 46–7) sont porteurs de sens dénotatifs et connotatifs. La manière de nommer les personnes, les choses, les actions, les états, dans les journaux de presse reflète la manière dont ils sont vus de la part des groupes sociaux au pouvoir que ces journaux représentent. 10 Par conséquent, la dénomination a un impact majeur sur les relations qui se créent au sein d’une société.
Ainsi, les journaux Le Monde et Le Figaro représentent deux majeurs groupements sociaux au pouvoir en France et ont un grand impact sur la création de l’opinion publique. D’après les résultats préliminaires présentés dans les chapitres précédents, ils seraient plus rapprochés entre eux malgré leurs différentes orientations politiques (Le Monde – centre-gauche, Le Figaro – droite, centre-droite) qu’avec leurs homologues approximatifs L’Humanité (de gauche, socialiste) et La Croix (plutôt de droite).
L’analyse du vocabulaire qui suit devrait nous aider à vérifier l’hypothèse avancée et à comprendre comment s’explique ce rapprochement.
L’interprétation des résultats de l’analyse factorielle de la distance lexicale basée sur les fréquences des noms, verbes, adjectifs (30 les plus fréquents)
Dans cette étape, nous allons comparer, analyser, interpréter les résultats obtenus lors du traitement des données concernant la structure du vocabulaire et la distance lexicale.
À l’aide de Hyperbase web nous avons observé la distribution des 30 mots les plus fréquents dans le corpus constitué de quatre partitions/textes (102 080 occurrences ; 11 822 vocables ; 6 140 hapax). La première partie de la recherche a été réalisée par l’intermédiaire de la formule suivante de codes : « NOM VER ADJ ». Elle sera complétée par la recherche de codes : « NOM VER ADJ PRO » ; « PRO » ; « ADV ». 11 De cette manière, notre analyse sera axée sur le groupe nominal (GN) et le groupe verbal (GV), parties essentielles de la phase considérée selon le schéma P → GN + GV (Riegel et al., 1994 : 215).
Graphique 3 représentant les résultats de l’analyse factorielle de la fréquence des mots (« NOM VER ADJ ») donne tout d’abord l’aperçu au niveau des axes f1 (horizontal, sur lequel est distribué 56 % du matériel analysé) et f2 (vertical, sur lequel est concentré le 26 % du contenu analysé). C’est entre ces deux axes que nous observons l’opposition entre certains éléments du corpus. Dans ce cas particulier, il s’agit de l’opposition entre le journal Le Figaro concerné par les fréquences très hautes sur le f1 (la contribution de cette partition est de 64 %), et tous les autres journaux, L’Humanité (13,7 %), La Croix (14,8 %) et Le Monde (6,8 %), dont les fréquences sont distribuées sur l’axe f2.

Analyse factorielle NOM VER ADJ (30 les plus fréquents) Corpus Migrants.
Si nous observons le graphe de répartition, nous remarquons que dans la partie gauche sont situés verticalement L’Humanité, La Croix et Le Monde, tandis que Le Figaro est plutôt à droite au milieu sur l’axe f1. La simple vue sur le contenu lexical concentré de chaque côté de l’axe vertical nous permet de remarquer leur opposition sémantique.
À gauche (L’Humanité, La Croix et Le Monde), les mots suivants sont marquants : famille, accueil, mineur, britannique, place, nombreux, million, réfugiés, bidonville, savoir. Ce choix de mots porte sur les personnes en difficulté, les familles et les mineurs (réfugié). Il indique différents aspects de leur situation (bidonville) ainsi que les modalités pour résoudre cette situation (verbe modal savoir). Les implications évaluatives seraient positives et viseraient plutôt la résolution du problème et l’aide qu’il faudrait apporter à ces personnes en difficulté.
À droite, du côté du journal Le Figaro, ce sont plutôt : situation, maire, frontière, irrégulier, européen, accueillir, accueil. Ici, le lexique porte sur les circonstances (situation, frontière) et les autorités françaises et européennes (le maire) qui sont probablement appelées à résoudre cette situation concernant ces phénomènes négatifs (qualifiés d’irrégulier). L’évaluation des faits et des circonstances serait plutôt négative.
L’interprétation des résultats de l’analyse factorielle basée sur les fréquences des noms
Les noms les plus fréquents dans le corpus sont les noms communs à référents suivants : comptables, animés et non animés, concrets, se référant à des personnes et à des objets, concepts de tous genres. Ils sont ensuite représentés par les sous-catégories suivantes : des noms collectifs, des noms de statut, des noms d’agent, de procès, de quantité, etc.
S’il s’agit de personnes, nous avons observé trois catégories :
celles qui subissent une situation
d’autres qui sont atteintes par un phénomène
celles qui exercent un pouvoir.
Par contre, s’il s’agit d’objets, nous avons remarqué que ces mots peuvent se référer à : un lieu vu comme limité, à un lieu vu comme un espace destiné à abriter et à protéger les personnes, à un processus, à une circonstance, au statut d’une personne ou à une autorité institutionnelle exerçant le pouvoir, à des institutions dont la vocation est de porter secours et de l’aide à d’autres personnes en difficulté, au temps, au droit et à la quantité.
Les sous-catégories des noms communs désignant : les sentiments, les relations, l’état et la propriété n’ont pas été observées. Ce fait est très important pour une meilleure compréhension de la structure lexicale et de la portée sémantique du corpus journalistique observé.
Le Figaro
Les noms les plus fréquents sont ceux qui désignent :
un lieu, un procès, une circonstance (asile, accueil, situation, frontière)
le statut d’une personne qui exerce un pouvoir (maire)
les personnes qui sont atteintes ou qui subissent une chose (migrant, habitant, personne)
une autorité institutionnelle (gouvernement)
le temps (jour).
Le Monde
Les noms les plus fréquents sont ceux qui désignent :
un lieu, une circonstance, un procès (jungle, lieu, centre),
le statut d’une personne qui exerce un pouvoir (ministre)
le temps (jour)
le droit (droit)
les personnes qui sont atteintes ou qui subissent une chose (famille).
La Croix
Les noms les plus fréquents sont ceux qui désignent :
le temps (octobre, an, lundi, semaine, jour)
un lieu, une circonstance, un procès (camp, place, jungle, bidonville)
les institutions dont la vocation est de porter secours ou de l’aide à des personnes en difficulté (association)
les personnes qui sont atteintes ou qui subissent une chose (migrant, famille)
le statut d’une personne qui exerce le pouvoir (ministre)
une autorité institutionnelle (gouvernement).
L’Humanité
Les noms les plus fréquents sont ceux qui désignent :
la quantité (million)
un lieu, une circonstance, un procès (bidonville, démantèlement, jungle, lieu, place, centre)
les personnes qui sont atteintes ou qui subissent une chose (personne, famille, habitant)
le droit (droit)
une autorité institutionnelle (gouvernement, pays)
le temps (an, semaine).
Pour résumer, nous avons observé trois critères communs à tous les quatre journaux : le lieu, le temps, les personnes atteintes subissant une chose.
Cependant, Le Monde et Le Figaro ont en commun un quatrième élément : le statut d’une personne qui exerce le pouvoir.
Le journal La Croix observe une distance lexicale par rapport à tous les autres journaux par la présence de l’élément suivant : les institutions dont la vocation est de porter secours ou de l’aide à des personnes en difficulté.
L’interprétation des résultats de l’analyse factorielle basée sur les fréquences des adjectifs
Les adjectifs comme moyen de qualification d’un nom sont au centre de notre analyse. En observant les fréquences les plus importantes, nous avons constaté que leur contenu sémique se caractérise par la présence de sèmes suivants :
animé/humain vs non animé
positif vs négatif
proche vs lointain
connu vs inconnu
L’absence de sèmes animé/humain mais également les fréquences très élevées de sèmes négatif, lointain et inconnu dans la partition du journal Le Figaro justifierait son éloignement des trois autres partitions du corpus. L’absence du sème négatif dans la partition du journal Le Monde témoignerait d’une distance lexicale par rapport au journal Le Figaro.
À titre d’exemple, le nombre des adjectifs avec les sèmes animé et humain selon le journal respectif est le suivant :
Le Figaro : non observé le lexique contenant les sèmes animé/humain
Le Monde : (mineur – 1,86)
La Croix : (jeune – 1,55)
L’Humanité : (mineur – 2,39, jeune – 0,94)
Le nombre des adjectifs avec les sèmes positif et négatif est le suivant :
Le Figaro : négatif (irrégulier (5,33)
Le Monde : non observé le sème négatif
La Croix : positif (bon, 1,93)
L’Humanité : positif (bon, 0,77)
L’interprétation des résultats de l’analyse factorielle basée sur les fréquences des pronoms (20 les plus fréquents)
Cette partie de la recherche a visé les 20 pronoms les plus fréquents et leur distribution dans le corpus (Graphique 4) ce qui nous a permis de parvenir à quelques conclusions.

Analyse factorielle PRO 20 les plus fréquents Corpus Migrants.
D’une part, la première personne (singulier ou pluriel) marque les journaux L’Humanité (je : 3,68) et La Croix (nous : 3,81) d’après les fréquences ci-dessus et le graphique de l’analyse factorielle. Le pronom nous est très remarquable dans le journal La Croix. L’analyse factorielle a montré qu’il marque l’axe f1 avec la contribution dans la partition de 48,4 %.
Le pronom je caractérise L’Humanité mais il est aussi présent dans La Croix, avec une valeur moins importante, de 13,2 %.
Rappelons que les pronoms personnels je et nous se caractérisent par une identification immédiate du référent dans la situation même de l’énonciation et ils n’ont pas d’antécédent (Riegel et al., 1994 : 194–6). Je renvoie directement au locuteur tandis que nous se réfère à tout un ensemble de personnes qui comprend également le locuteur. La Croix observe également les fréquences élevées du pronom tonique de la troisième personne eux. Cela est très important pour comprendre l’idée de l’identification avec la situation dont il est question.
D’autre part, les partitions des journaux Le Figaro et Le Monde observent l’absence de fréquences visant les pronoms nous et je ce qui fait apparaître leur distance lexicale par rapport aux journaux L’Humanité et La Croix mais également la distanciation de la problématique traitée.
Le Figaro marque la plus grande fréquence du pronom réfléchi se (8,87) – (considéré comme forme réfléchie du pronom il) – suivi de loin par : que, on, en, elle, et d’autres pronoms relatifs. Les pronoms personnels sont donc à la troisième personne. Les pronoms personnels il, elle, le, la, lui, eux, pouvant désigner une/des personne(s) et n’importe quel objet de pensée ne participent pas dans l’acte d’énonciation (Benveniste, 1966–74, cité dans Riegel et al., 1994 : 198).
Le Monde se caractérise par les fréquences des pronoms suivants : où, lui, celui, qui, et autres pronoms relatifs, ensuite, les pronoms toniques, pronoms sujets et pronoms compléments objets, toujours à la troisième personne.
L’interprétation des résultats de l’analyse factorielle basée sur les fréquences des verbes
Pour classifier et interpréter les résultats de l’analyse factorielle concernant les verbes les plus fréquents, nous nous servirons de la classification syntactico-sémantique des verbes français élaborée par Dubois et Dubois-Charlier (1997). La classification syntaxique des verbes français reposerait donc sur l’idée d’adéquation entre le schéma syntaxique d’une langue et l’interprétation sémantique de la langue réalisée par les locuteurs.
Ainsi, les verbes français seraient regroupés dans les « classe génériques », codées avec une lettre majuscule, comme par exemple : la classe X comprend les verbes auxiliaires, semi-auxiliaires, modaux et verbes aspectuels ; la classe C comprend les verbes de communication : parler, écrire, dire, demander, expliquer, raconter, etc. Plusieurs « opérateurs » définissent chaque classe générique, comme par exemple : dic = dire ; loq = parler ; mand = demander ; etc. Les classes génériques les plus générales sont par la suite subdivisées en d’autres classes sémantico-syntaxiques (François et al., 2007 : 8–9).
Dans le cas de notre corpus, par leur sémantisme, les verbes de la classe C (communication) pourraient se montrer décisifs pour l’interprétation de la distance lexicale entre les partitions. Lorsque leur fréquence totale de 6,17 observe une distribution équilibrée dans le corpus (La Croix 1,8, Le Figaro 1,75, L’Humanité 1,38 et Le Monde 1,24), le choix lexical de verbes C dans les partitions pourrait s’avérer révélateur.
Ainsi, les partitions Le Figaro et Le Monde privilégient le verbe dire qui peut témoigner d’une modalité autoritaire.
Par contre, les partitions La Croix et L’Humanité privilégient le verbe expliquer ce qui fait penser à l’engagement, le dévouement et la patience.
Les verbes de la classe X (auxiliaires ou semi-auxiliaires, aspectuels et modaux) auraient une importance majeure dans l’interprétation de la distance lexicale entre les partitions. Ils sont lexicalement « vides » à la différence des verbes de sens « plein » (Riegel et al., 1994 : 252–3) qui sont capables des décrire, d’apprécier et de situer une action (Chevalier et al., 2002 : 281–2).
Les verbes X ont les fréquences les plus élevées (64,42) dans le corpus et marquent le plus les partitions des journaux Le Figaro et Le Monde, avec la fréquence de 55,3 verbes. Comme ils font souvent partie de formes composées utilisées afin de relater des événements passés, ils y sont grammaticalisés, ayant perdu leur sémantisme (Riegel et al., 1994 : 252–3). Cela pourrait être significatif du point du vue du contenu lexical et sémantique de ces deux partitions dans le sens qu’ils reflèteraient une certaine distance que se crée l’auteur par rapport au problème dont il parle.
Par contre, les partitions de La Croix et de L’Humanité n’en ont que la fréquence 9,12 de verbes X ce qui implique deux choses : la présence de verbes dit « pleins » et le fait que les événements sont relatés à l’aide de formes simples. 12 Ces deux faits pourraient être interprétés par une majeure identification de l’auteur avec les personnes et les événements rapportés.
L’analyse des cooccurrences du thème « migrant(s) »
Le thème migrant(s) présente l’isotopie fondamentale du corpus observé. Afin de compléter les analyses (factorielle et arborée) présentées dans les étapes précédentes de cette recherche, nous observerons l’environnement lexical dans les quatre partitions du corpus afin de comprendre quels mots sont les plus attirés par ce « mot-pôle ».
À propos de la notion « le mot-pôle » F. Rastier explique : « les cooccurrents lexicaux d’un mot-pôle doivent être qualifiés comme des corrélats sémantiques pour pouvoir être considérés comme des lexicalisations partielles d’un thème » (cf. Rastier, 2011 : ch. 8).
Les résultats de l’analyse des cooccurrences lexicales du mot migrant(s) et leurs interprétations ci-dessous, confirment la proximité des corrélats sémantiques entre, d’une part, les partitions Le Figaro et Le Monde, et d’autre part, entre les partitions La Croix et L’Humanité.
Ci-dessous nous présenterons les cooccurrences du « mot-pôle » migrant(s) dans les quatre partitions précédées par une interprétation que nous proposons.
Le Figaro 13
L’environnement du mot migrant(s) dans la partition Le Figaro refléterait une position distante. Les côtés négatifs de ce phénomène social sont portés à la lumière du jour comme en témoignent les mots à acception plutôt négative (rumeur). La présence des adjectifs désignant certaines nationalités européennes impliquent que cette problématique concerne également les pays respectifs.
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La Croix 14
Par contre, dans le cas de la partition La Croix, une position plus engagée se fait comprendre. Elle porte sur les conditions de vie des migrants envisageant de l’aide au sein des associations. Les mots véhiculent un sens généralement positif. Quelques mots à sens négatifs porteraient plutôt sur la perception des migrants de la part du milieu où ils sont accueillis et sur leur façon d’arriver en France. Pour la première fois apparaissent les notions liées à la religion : Ramadan et catholique.
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L’Humanité 15
Dans la partition L’Humanité, l’engagement est encore plus évident puisque toute une partie de la société voudrait se mobiliser et aider en se servant des moyens de la lutte sociale. L’homme est au centre de la société. Nous retrouvons pour la première fois le mot xénophobes, un mot se référant à la difficulté et à la complexité de la condition humaine. Les migrants sont les personnes en difficultés qui ont besoin d’être accueillis et aidés.
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Le Monde 16
Finalement, la partition du journal Le Monde fait apparaître un entourage lexical évoquant une certaine neutralité avec une tendance d’aborder ce problème de manière objective. Ce sont les notions de temps et de lieu qui sont associées aux migrants. Outre cela, la partition procure d’autres informations générales sur les migrants, particulièrement sur les enfants et les jeunes, leur accueil, et la nécessité de l’aide humanitaire et de la solidarité.
d’Italie, novembre, effet, six, pratique, jour, l’hébergement, Paris, l’aide, vide, dorment, d’orientation, italienne, foyer, d’accueil, commerce, d’octobre, chaud, chaudes, l’aube, l’agriculteur, garçons, annuelle, Rennes, voudrait, jardin, discret, jeunes, populaire, centre, traitement, nord-est, suivent, Poux, tient, provenance, attendre, campement, l’intérieur, solidaires, l’enfance, évacués, arrivent, avocat, avocates, chargé, ferme, promesse, arrivés, autours, social, même, après, série, érythréens, publiée, poste, dû, pouvoir, Méditerranée, feu, humanitaire, l’État, l’ouverture, France, vraiment, plainte.
Conclusion
Les résultats de la présente recherche ont révélé différents moyens évaluatifs, positifs aussi bien que négatifs, dont les journaux se serviraient pour faire passer leurs messages. Une certaine neutralité du lexique observée dans les partitions des journaux Le Monde et Le Figaro serait l’élément qui rapprocherait ces deux journaux lorsqu’ils traitent du sujet de camp de Calais. Un lexique plutôt neutre refléterait une distanciation du problème évoqué malgré le fait que ces deux journaux représentent des groupes sociaux majeurs appartenant à des idéologies et à des politiques apparemment différentes.
Rappelons qu’en 2018, de nombreuses critiques ont été adressées aux gouvernements de certains pays européens en dénonçant leur distanciation du problème de migrants et l’absence d’une politique plus conséquente et plus humaine lors de la gestion de la crise de migrants sur la totalité du territoire européen. Ainsi, l’expression « la politique d’autruche » 17 a été attribuée au gouvernement Macron de la part d’une députée de la majorité, Sonia Krimi (le 12 juin 2018, France 2, Journal de 20 heures) à propos de la crise du navire humanitaire Aquarius à bord duquel se trouvaient 630 migrants à qui plusieurs pays méditerranéens ont refusé de porter secours et qui ont finalement été accueillis par l’Espagne et ses citoyens. Cette expression aurait donc décrit la façon dont la politique européenne actuelle gère la crise de migrants et la façon dont cette politique aurait été perçue de la part d’un nombre d’acteurs politiques, sociaux ou civiques.
Pour conclure, rappelons les mots de Richardson (2007 : 2) affirmant que le discours académique naît dans une interaction sociale et que son rôle est de combattre l’inégalité et l’injustice sociale, qu’il doit être engagé du point de vue social et politique. S’il reste neutre ou impartial, il contribue à non solution de cette inégalité, à l’injustice sociale, et peut même contribuer à sa perpétuation.
