Abstract
The purpose of this article is to examine French literary and philosophical cultural transfers to South Vietnam through the journal Bách Khoa. This study is also part of a postcolonial perspective in that many forms of knowledge resulted from contact between France and Vietnam, a formerly colonized country ; these forms of knowledges are currently considered the intellectual heritage from the West It would thus be useful to take into account the process of imports and interpretations of Western knowledge to highlight the construction of the South Vietnamese intellectual field, which is based on an interweaving of different cultures in the aftermath of French decolonization. We will consider the journal Bách Khoa as a vector of literary and philosophical cultural transfers and the collaborating authors as mediators of French ideas in South Vietnam.
Introduction
L’approche de transferts culturels a été élaborée en France par Michel Espagne et Michael Werner dans les années 1980, d’abord pour étudier les contacts culturels franco-allemands (1985, 1987). Elle s’est développée largement comme une démarche de recherches interdisciplinaires. Les auteurs se focalisent sur la remise en cause de l’esthétique de la réception de la philosophie et de la littérature. Ainsi interrogent-ils le cas de Heinrich Heine, un auteur étudié alors dans une perspective génétique à l’ITEM, qui avait évoqué la situation dans laquelle la philosophie allemande est exprimée chez Saint-Simon et qui a été chaleureusement accueilli par le grand public (Espagne, 1999 : 11). Le phénomène des transferts culturels en tant que circulation des idées ou des objets culturels, est « un objet historique, qui s’est concrétisé dans des textes, des documents, puis dans un discours idéologique collectif participant à ce que nous appelons la construction d’une référence culturelle allemande en France » (Espagne et Werner, 1987 : 969). Cette théorie dépasse ainsi les paradigmes de l’influence et du comparatisme en faisant ressortir l’importance des processus de transferts culturels comme un phénomène de la constellation historique d’identité culturelle. Parmi les domaines des transferts culturels, les sciences humaines occupent le plus souvent une place à part. Michel Espagne constate qu’elles « correspondent à des récits nationaux, limités à des espaces linguistiques particuliers. Elles fabriquent des identités à partir d’importations et des reformulations qui les accompagnent » (Espagne, 2012). Les sciences humaines révèlent forcément une histoire transnationale des savoirs ou une circulation des idées hors de leur terrain d’origine. La question qui se pose est de savoir si, dans notre cas, l’accueil de la littérature et de la philosophie françaises au Vietnam postcolonial est conditionné par le contexte historique vietnamien. C’est-à-dire quel est le rôle des systèmes d’institution sociale dans la circulation des idées françaises au Vietnam : revues journalistiques, écoles ou universités, maisons d’éditions, librairies et bibliothèques, etc. L’approche des transferts culturels insistent sur l’importance de cette conjoncture interne comme une condition d’accueil. Ainsi la phénoménologie, l’existentialisme et le structuralisme peuvent-ils bénéficier d’une caution vietnamienne pour renforcer leur légitimation. Parmi les conditions ou conjonctures d’accueil, si l’université sud-vietnamienne, dont la Faculté des Lettres de Saigon, s’est orientée pendant les années 1960–1970, vers le modèle français, surtout dans leur curriculum et leur mode de travail (Pham, 2022), les revues et les périodiques jouent un rôle primordial comme vecteurs de transferts culturels qui expliqueraient la raison pour laquelle la France devient le point de référence principal de la vie intellectuelle au Sud-Vietnam. Dans ce qui suit, il nous paraît important de recourir à cette approche de transferts culturels pour étudier la circulation des idées françaises à travers la revue Bách Khoa de Saigon (1954–1975). Après une brève présentation de la revue, nous attacherons une attention particulière à deux domaines, littérature et philosophie, ainsi qu’à des médiateurs humains de transferts.
Revue Bách Khoa dans le champ intellectuel Sud-vietnamien
La revue Bách Khoa est née dans un état du champ intellectuel particulier où les périodiques jouent un rôle majeur dans les débats socio-politiques et intellectuels, notamment au moment où le Vietnam, à peine sorti de la colonisation française, a immédiatement connu une partition en deux. Dans une perspective de l’évolution de l’identité nationale, la revue Bách Khoa est considérée comme le témoin d’un passage ou d’une transition, non seulement sur le plan géographique – nombreux sont les collaborateurs venus du Nord – mais encore sur le plan idéologique et mental. Du point de vue sociologique, elle constitue un lieu stratégique en se proposant de construire le champ et en se donnant des positions à suivre, c’est-à-dire que son but est de conquérir un pouvoir dans le champ intellectuel.1 Ainsi, avec le milieu universitaire, cet espace de la revue a contribué à la formation d’un public avide des connaissances occidentales ainsi et surtout des écrivains et des intellectuels influencés par les pensées philosophiques occidentales.
Le nom de la revue doit son origine à une école appelée « Bách Khoa bình dân » [école Polytechnique populaire] fondée en 1954 à l’initiative de Huỳnh Văn Lang, ancien étudiant en économie de l’université de Chicago, et placée sous l’égide de l’Association de la Culture populaire, créée en 1955. Cette instance a créé d’abord un périodique qui a porté le nom de cette école, et après 2 numéros, elle sera devenue le prédécesseur de la revue Bách Khoa.
Bách Khoa fonctionne depuis lors comme une revue bimensuelle, d’abord sous la direction de Huỳnh Văn Lang, puis de Lê Ngộ Châu. Pour ce qui est des dispositions sociales et intellectuelles de ses membres, Bách Khoa regroupe une soixantaine de membres venant de différentes tendances et positions : À la différence de Sáng Tạo [Création] et Nhân Loại [Humanité] – la première regroupe des écrivains nordistes anticommunistes, la seconde les écrivains sudistes, anciens résistants et plus tard communistes –, la revue Bách Khoa réunit à la fois les écrivains d’origine du Nord, comme Vũ Hoàng Chương, Nguyễn Hiến Lê…, du Sud comme Hồ Hữu Tường, Bình Nguyên Lộc et du Centre comme Võ Thu Tịnh, Nguyễn Văn Xuân… (Huỳnh, 2012 : 10).
Parmi les auteurs de Bách Khoa se trouvent quelques-uns des grandes plumes vietnamiennes de l’époque : Hoàng Minh Tuynh (journaliste, rédacteur en chef), Bùi Giáng (poète-traducteur), Bùi Hữu Sủng (écrivain-professeur de lycée), Cung Giũ Nguyên (écrivain francophone), Đoàn Thêm (écrivain), Lữ Quỳnh (poète), Nguyễn Mộng Giác (écrivain), Minh Đức Hoài Trinh (journaliste-poétesse), Nguyễn Thị Hoàng (écrivaine), Nguyễn Thị Thụy Vũ (écrivaine), Nguyễn Văn Trung (professeur), Trần Thái Đỉnh (professeur de philosophie), Trùng Dương (écrivaine-journaliste), Túy Hồng (écrivaine), Võ Hồng (écrivain), Vũ Đình Lưu (écrivain-traducteur), etc.
Son premier numéro historique est paru le 15 janvier 1957 et son dernier numéro le 20 avril 1975. Elle a donc publié 426 numéros au total, contribuant grandement non seulement à l’évolution du champ journalistique du Vietnam, mais encore au développement du champ intellectuel sud-vietnamien. Ses tout débuts sont marqués par sa politique plurielle et ses conceptions libres : Bách Khoa n’a pas pour ambition de tracer un chemin ou une opinion finie, mais pour objectif de contribuer avec sincérité et par ses efforts à la réforme du pays. Bách Khoa espère recevoir le soutien de la part des gens de tous les domaines.
Il ne s’agira pas nécessairement des savants, car l’expérience d’un ouvrier serait aussi utile qu’une théorie savante. Il ne s’agira pas nécessairement d’une belle plume, car une simple considération précise d’un certain laboureur montrerait aussi sa noble valeur.
Il ne s’agira pas nécessairement d’une même religion, car la morale du Bouddhisme serait digne de la charité chrétienne.
Il ne s’agira pas nécessairement d’une même position politique, car la pierre devrait se frotter au fer pour voir leur bonne qualité et leur résistance.
[…] (Bách Khoa, 1957 : 1).
Avec ces conceptions, Bách Khoa se démarque des autres revues contemporaines comme par exemple la revue Tư Tưởng (Pensée) du groupe universitaire de Vạn Hạnh ou la revue Đại Học (Université) de l’Institut universitaire de Hué. Si ces deux périodiques se centrent sur des connaissances plus spécialisées en philosophie et en sciences sociales, Bách Khoa semble être plus ouverte et « interdisciplinaire » (Huỳnh, 2020 : 337). Elle a été intéressée largement par le milieu des intellectuels et le nombre croissant de collaborateurs qui en profitent, en retour, pour construire leur habitus dans la vie culturelle. Bách Khoa cherche à publier les écrits de tous les domaines en sciences humaines et sociales : littérature, philosophie, religion, histoire, économie, recherche scientifique, tout en redécouvrant des origines nationales ainsi qu’en adoptant de nouveaux courants de pensée occidentale. Progressivement, Bách Khoa devient une revue de référence et occupe un rôle phare dans les débats de la société sud-vietnamienne pendant la période de la crise et des muations (Phạm, 2002), dans la mesure où elle crée un espace d’échanges des nouveaux savoirs immédiatement importés de l’étranger. Ainsi se définit-elle par rapport à cet espace des possibles, représentant à la fois un mode prophétique (Ý niệm quốc gia trong thời đại mới [L’idée de la nation au temps moderne] de Cung Giũ Nguyên) et une tendance à revenir aux sources.
Un des indices les plus visibles de la consécration de Bách Khoa est non seulement le fait qu’elle obtienne une longue existence par rapport à des autres contemporaines, mais aussi la croissance de ses collaborateurs et de ses centres d’intérêt, particulièrement la philosophie et la littérature occidentales. La revue témoigne donc d’une multiplication des questions traitées, ce qui demande une structure rationnelle, notamment au sujet de sa composition moderne à l’instar des revues françaises, bien que le sommaire ne se divise pas en rubriques distinctives.
Pour ce qui est des articles qui s’intéressent à des domaines culturels, sociaux et politiques français, et qui forment un phénomène des transferts culturels franco-vietnamiens, il est très instructif d’examiner leur présence du premier numéro au dernier numéro (1954–1975) :
Tableau 1 montre la répartition des écrits ou des textes qui portent sur la France. Nous voyons que les textes de la vie socio-culturelle occupent presque la moitié du total des articles publiés dans la revue. Tout comme l’indique le titre de la revue, « polytechnique », les collaborateurs s’intéressent particulièrement à ce qui se passait dans la société française, c’est-à-dire des problèmes d’actualité. Nguyễn Hiến Lê est le plus permanent de ce champ d’intérêt, par exemple avec une série d’articles intitulés « So sánh ngành xuất bản ở Pháp và ở Việt Nam hiện nay » [Étude comparative sur l’édition française et l’édition vietnamienne actuelle], publiés successivement dans les numéros de 100–105 en 1961. Les textes littéraires viennent en deuxième place et ils appartiennent à différents genres : création, critique, étude théorique, traduction, compte-rendu, notes. La vie politique française est une autre préférence des intellectuels vietnamiens. Ces derniers cherchent à discuter les questions de l’histoire politique, des faits politiques actuels ou des personnalités politiques françaises. Enfin, le domaine de la philosophie a particulièrement attiré l’attention des intellectuels vietnamiens, bien que le nombre d’articles soit plus restreint que d’autres domaines. C’est sans doute la section la plus exigeante que nous développerons plus loin. Il faut souligner toutefois que pour une revue plurielle comme Bách Khoa, le fait de classifier les domaines spécialisés ne semble être que relatif et risque de restreindre ses objectifs au carcan académique, alors que Bách Khoa vise les voix plurielles. À l’intérieur des écrits sur les questions françaises, nous nous focaliserons sur deux domaines de transferts : la littérature et la philosophie. Notons également que la parution de ces deux domaines est particulièrement concentrée dans les années 1960. C’était sans doute d’une part parce que pendant cette période le Sud-Vietnam a connu une crise profonde de la vie sociopolitique au lendemain de la décolonisation, les gens trouvant refuge dans des réflexions. Donc les savoirs français leur ont été devenus une échappatoire. D’autre part, c’était le moment où les intellectuels issus de la formation à la civilisation française se révélaient assez mature pour lancer des discussions, alors que les questions concernant des savoirs français seront de moins en moins abordées dans les années 1970, en raison de l’émergence ou du retour des études de la culture nationale. L’étude de ces champs d’intérêt permet de rendre compte en partie de la structure de la vie des idées sud-vietnamienne en rapport avec les éléments français.
Distribution des textes portant sur les questions françaises.
La littérature
Les transferts culturels de la littérature française pourront être étudiés dans différentes dimensions. Pour le cas de la revue Bách Khoa, il serait utile et significatif de préciser la temporalité qui détermine les façons et les modes de circulation des objets culturels. Aussi la période de 1954–1975 caractérise-t-elle le temps postcolonial, c’est-à-dire au lendemain de la décolonisation française. Durant cette période, nous voyons apparaître chez la plupart des intellectuels la remise en cause les traces ou les empreintes de la colonisation française dans la vie culturelle sud-vietnamienne. Il suffira d’observer le domaine de l’historiographie qui démontre que la culture sud-vietnamienne postcoloniale semble être prise en partie dans la continuité de l’humanisme occidental. La revue Bách Khoa révèle ainsi qu’il existe un certain habitus dans les modèles de la pensée occidentale qui se développe dans le champ littéraire vietnamienne. Ainsi la littérature française est une inspiration importante pour la revue ; par là elle peut être comparable à des revues spécialisées comme le bimensuel Văn [Littérature]. Bách Khoa publie différentes formes de textes sur cette littérature : textes de traduction en vietnamien, textes de commentaire et d’analyse, essais théoriques… Les collaborateurs les plus fréquents de ce domaine sont Hoàng Thái Linh (pseudonyme de Nguyễn Văn Trung), Bùi Hữu Sủng, Bùi Giáng, Cô Liêu (pseudonyme de Vũ Đình Lưu)… Ils se soucient avant tout de promouvoir de nouvelles conceptions de la création et de nouveaux courants théoriques littéraires occidentaux.
Les transferts culturels littéraires dans la revue Bách Khoa consistent d’abord en la réception des théories et méthodes de critique littéraire française. Le Nouveau Roman est la première préférence des intellectuels sud-vietnamiens. Ainsi une série d’articles de Hoàng Thái Linh est consacrée à « l’étude des nouvelles méthodes de construction du roman » (Tìm hiểu những lối xây dựng mới về tiểu thuyết) (les numéros successifs du 111 au 114 en 1961). Notons que, à peine apparue dans les années 1950 en France, ce terme de « Nouveau Roman » est mis en jeu par les écrivains tels que Michel Butor, Alain Ribbe-Grillet, Nathalie Sarraute, en vue de renouveler les règles romanesques. Soulignons également que ce mouvement littéraire s’étend en quatre phases qui couvrent presque toute la seconde moitié du XXe siècle. Cette donnée de la temporalité justifie davantage l’actualité dans la réception et la circulation de cette théorie au Vietnam, c’est-à-dire en plein épanouissement en France ; ainsi pourrait-on parler de ses variations synchroniques hors de son espace d’origine.
D’abord, dans le numéro 111, Hoàng Thái Linh présente Nathalie Sarraute et ses idées exprimées notamment dans l’essai L’Ère du soupçon. Les expressions sur le Nouveau Roman de cette auteure ont été traduites et interprétées pour la première fois en vietnamien par Hoàng Thái Linh. Comme le premier manifeste du Nouveau Roman, cet essai revient à l’analyse la façon dont Franz Kafka a hérité de Dostoïevski le modèle romanesque représentant un monde comme « une immense stupeur vide, un ne-pas-comprendre définitif et total ». Ce détail montre que Nathalie Sarraute accorde à Kafka le mérite d’être l’inspiration du Nouveau Roman. Il y avait donc passage des idées d’une aire culturelle kafkaïenne à celle de Sarraute, puis celle de Hoàng Thái Linh, en ce que celui-ci a importé cette nouvelle approche au Vietnam et l’exprime en vietnamien. Une des caractéristiques dans les idées de Sarraute est « le soupçon des images, des perspectives, de la conception de l’homme et de la vie préexistante » (Hoàng, 1961c : 33). Ce soupçon envahit le monde romanesque, particulièrement à travers les personnages apparaissant comme un je anonyme qui est tout ou qui n’est rien, comme le reflet de son auteur. Il s’agit d’une dénonciation du personnage romanesque traditionnel. Vers la fin de son écrit, Hoang Thai Linh pose la question sur la lecture du Nouveau Roman : Le roman n’est plus une distraction mais une critique en revenant à la vie originaire. Est-ce la véritable « matière » de l’hommePar conséquent, la lecture du roman n’est plus une compréhension pour le personnage vivant, pour l’intrigue du récit spectaculaire, mais un exercice stoïque de l’intelligence en éliminant les émotions habituelles pour découvrir une réalité dénudée de toute fascination et de toute horreur, une réalité qui ne se qualifie bien et de mal, mais qui est vrai, et n’est-ce pas une réalité humaine(Hoàng, 1961c : 35).
Cette réalité humaine préconisée par les auteurs du Nouveau Roman est été explorée par Jean Cayrol dans son roman l’Espace d’une nuit que Hoàng Thái Linh présente dans le numéro 112 de la revue Bach Khoa. Il arrive à cette conclusion: Un écrivain moderne tel que Jean Cayrol ne pense pas pouvoir parler de toute une vie heureuse ou de toute une vie tragique comme une vérité ou une réalité, mais de la manière humble, il se contente de préparer à la vie et à la relation humaine. C’est ainsi que le roman n’est plus un art de décrire la vie, mais une genèse de sens, une épreuve de faire connaissance et de faire la paix avec la vie (Hoàng, 1961d : 79).
Par cette considération de Hoàng Thái Linh, Jean Cayrol est connu au Vietnam comme un écrivain qui a effectué une expérience littéraire infléchissant la trajectoire de la vie. En cela, pour Jean Cayrol, on ne peut pas mettre toute sa vie dans un corps romanesque. Aussi le roman n’est-il plus une description de la vie prédéterminée soupçonnée par Sarraute, mais une vie en devenir. Hoang Thai Linh classe Jean Cayrol parmi les Nouveaux romanciers, parce que cet écrivain préconise un retour ou un itinéraire vers le « pré-roman », terme de Roland Barthes (Hoàng, 1961d : 76), c’est-à-dire vers ce qui n’est pas encore désigné. Ce pré-roman n’est autre qu’une genèse liée à celle d’un récit ou d’une histoire, cette genèse s’achevant que commence une histoire (Hoàng, 1961d : 77). Il est d’ailleurs à remarquer que si Jean Cayrol est rangé parmi les Nouveaux romanciers, c’est non seulement qu’il revendique une véritable participation du lecteur au monde romanesque, mais que, comme Nathalie Sarraute, il a lu Franz Kafka dont il imite Le Château et La colonie pénitentiaire (Mercier, 2009).
Toujours dans cette veine de la présentation du Nouveau Roman, dans le numéro 113, Hoang Thai Linh se consacre à Michel Butor, un autre Nouveau romancier. Ce qui est impressionnant dans cet article réside dans la conception de Butor sur le « Roman comme chercheche » que Hoàng Thái Linh développe et considère comme caractéristique de la conception romanesque. Avant de mettre en évidence cette idée, Hoàng Thái Linh précise que, comme d’autres auteurs du groupe de Nouveau Roman, le roman de Butor est « quasiment dépourvu des actions et de l’intrigue » (Hoàng, 1961a : 64). Ce trait caractéristique est bien justifié dans les œuvres comme Passage de Milan, L’Emploi du temps et La Modification, qui, selon Hoang Thai Linh, créent à leur auteur une place solide dans le groupe, et qui exigent au lecteur une recherche de leur aboutissement. C’est ainsi que le roman est une recherche non seulement de l’auteur, mais aussi du lecteur : Il y a un projet de la vie et un temps vécu de ce projet. Mais au moment de construire ce projet et de vivre ce projet, l’homme ne sait pas vraiment ce qu’il veut et donc ce qu’il est C’est seulement au bout de sa recherche qu’il se reconnaît, se trouve dans son essence authentique. La vie est donc une recherche et une redécouverte de son essence. Le roman se forme dans cette recherche (Hoàng, 1961a : 66).
Cette conception romanesque de Michel Butor est une nouvelle démarche d’approche qui représente son ambition d’un professeur de philosophe-écrivain : « La recherche de nouvelles formes romanesques dont le pouvoir d’intégration soit plus grand joue donc un triple rôle par rapport à la conscience que nous avons du réel, de dénonciation, d’exploration et d’adaptation » (Ludovic, 1964). Cette entreprise romanesque revendique ainsi l’engagement du lecteur en lisant le livre pour donner le sens au roman. C’est aussi une démarche commune à tous les
Nouveaux-Romanciers
Le dernier écrit de la série d’articles de Hoàng Thái Linh est destiné à la question du monde matériel dans le roman d’Alain Robbe-Grillet (n°114/1961). Considérant ce romancier comme « le plus représentatif du groupe » « Nouveau Roman », Hoàng Thái Linh procède à déceler ses caractéristiques romanesques, surtout la question de la chosification au détriment de la place de l’homme, c’est-à-dire la dévaluation du rôle des personnages. Les romans de Robbe-Grillet accordent donc de l’importance à des choses et des objets ordinaires, qui sont essentiellement observés d’un regard direct et objectif sans que l’observateur entre dans leur monde intérieur. Le romancier ne cherche pas à évoquer les émotions et les sentiments par rapport au monde des choses, mais à décrire en détail leurs apparences de différences dimensions. Hoàng Thái Linh mentionne les romans tels que Les Gommes, Le Voyageur, Dans le labyrinthe, Jalousie, dans lesquels Robbe-Grillet a mis en jeu cette technique romanesque pour amener « le lecteur à un labyrinthe dont l’objectif de l’écrivain n’est pas de le faire sortir, mais de le laisser s’y perdre » (Hoàng, 1961b : 57).
Les articles de Hoàng Thái Linh ont ainsi constitué par excellence un lieu visible de réception du Nouveau roman en prenant part à des débats sur l’innovation du roman, une question brulante au milieu du XXe siècle en France et au Sud-Vietnam des années 196–1970. Notons que pendant cette période, nombreux sont les littéraires et les universitaires qui ont participé à s’interroger sur le Nouveau Roman. Ainsi peut-on citer entre autres Lý Hoàng Phong avec Cách mạng ngày nay với văn học [La révolution de nos jours avec la littéraure] (1961), Nguyễn Văn Trung avec Xây dựng tác phẩm tiểu thuyết [Construction du roman] (1962), Sơ Dạ Hương avec Samuel Beckett – kẻ tiên phong trong phong trào tiểu thuyết mới [Samuel Beckett – un pionnier du Nouveau Roman] (1966), Huỳnh Phan Anh avec Đi tìm tiểu thuyết mới ở Việt Nam [À la recherche du nouveau roman au Vietnam] (1967), Nguyễn Quang Hiện avec Thực tại xã hội với tiểu thuyết mới (La réalité sociale et le Nouveau Roman) (1967), Doãn Quốc Sỹ avec Văn học và tiểu thuyết [Littérature et roman] (1973), etc. C’est ainsi avec ses contemporains que Hoàng Thái Linh a renouvelé des discussions au Vietnam tout en affirmant le poids des écrivains et des théoriciens français contemporains. Les Nouveaux romanciers servent donc de point de référence dans les débats littéraires des intellectuels vietnamiens et dans la création littéraire. Ainsi, à côté de Hoàng Ngọc Biên qui s’est très tôt intéressé au Nouveau Roman dans ses techniques et mises en intrigues romanesques, on pense à des écrivains du groupe Đêm Trắng [Nuit blanche] qui ont mis en jeu le modèle du Nouveau Roman dans leur création : Huỳnh Phan Anh a alors publié son récit Người đồng hành [Le compagnon] (1969), Phía ngoài [À l’extérieur] (1969) (co-auteur avec Nguyễn Đình Toàn) et Những ngày mưa [Les jours de pluie] (1970).
À côté des théoriciens du Nouveau Roman, les structuralistes littéraires sont également intéressés. Il n’est pas étonnant de voir que Gérard Genette y occupe une place importante. Notons que ce théoricien est considéré en France comme une des grandes figures de la Nouvelle Critique – cette appellation n’est pas anodine en rapport avec celle de Nouveau Roman – et joue un rôle non négligeable dans la tendance de l’analyse formelle de la littérature. Trần Thái Đỉnh est parmi les premiers à apprécier et à promouvoir le structuralisme et la pensée littéraire de Gérard Genette. Ses trois articles « Thuyết cơ cấu và phê bình văn học » [Théorie structuraliste et critique littéraire], publiés dans les numéros 289, 290–291, 292 se constituent à la fois par une partie de traduction des textes de Genette et une partie d’appréciations de Trần Thái Đỉnh. Par une telle forme d’écriture, nous voyons une intersection discursive entre Lévi-Strauss, Roland Barthes, Gérard Genette et Trần Thái Đỉnh. Le fait de traduire le texte de Genette par Trần Thái Đỉnh est une occasion d’amener le lecteur vietnamien au contexte de la critique littéraire française que Genette a évoqué dans son texte (Trần, 1969a : 45) : il s’agissait de la polémique entre d’une part, la critique classique, représentée par Raymond Picard, et de l’autre, le structuralisme de Roland Barthes. Les débats ont été axés autour de « La carrière de Jean Racine ». Il est évident que Genette invoque Barthes pour rendre plus visibles ses propres positions structuralistes. De même, après la traduction du texte de Genette, Trần Thái Đỉnh a ajouté ses interprétations du structuralisme. Il revient à Lévi-Strauss en tant que sa préférence, surtout avec l’ouvrage La pensée sauvage. Ces interprétations ne sont autre qu’une introduction permettant aux lecteurs vietnamiens de contextualiser facilement la naissance du structuralisme en France. Dans deux autres articles suivants, l’auteur traduit les textes de Genette portant respectivement sur « le langage littéraire » et « le sens et la structure » (Trần, 1969b).
L’intérêt apporté à la littérature française se révèle, entre autres, par la réception des œuvres d’Albert Camus. Les efforts de Bùi Giáng dans ses traductions et ses recherches ont contribué grandement à la reconnaissance de Camus au Vietnam, et ont évoqué un certain rapprochement de la pensée camusienne et de la culture orientale. Bùi Giáng est le traducteur important des essais de Camus comme L’Été, Le Mythe de Sisyphe, L’homme révolté, ou des pièces de théâtre, Caligula, Le Malentendu, etc. Dans le domaine de la recherche philosophique, il met souvent Camus parmi les grands penseurs : Nietzsche, Heidegger, Marcel, Kierkegaard, Sartre… Un de ses fameux ouvrages est Martin Heidegger và tư tưởng hiện đại [Martin Heidegger et les pensées modernes] ([1963] 2006), par lequel Bùi Giáng a essayé de familiariser le système de concepts philosophiques occidentaux en langue vietnamienne, et particulièrement, il amène les penseurs occidentaux à des dialogues avec la pensée orientale, car ses méthodes d’interprétation repose souvent sur une imbrication ou une intersection entre un auteur occidental et un auteur oriental. Ainsi, en étudiant Hölderlin et Heidegger, invoque-t-il Nguyễn Du qu’il considère comme la plus grande figure de la pensée vietnamienne par la voie poétique : Les paroles méditantes de Heidegger deviennent éclatantes sous la plume de Bùi Giáng. Il introduit ‘le vent onirique’ et ‘le parfum d’encens’ à la philosophie, et comme d’habitude, il amène les personnages de Kiều et de Thúy à ce jeu, de manière que leur rire pourraient nous libérer du ‘kōan’ énigmatique et paradoxal (Bùi, [1963] 2006 : 33).
Il n’est pas moins significatif de mentionner ici cet ouvrage de réflexion de Bùi Giáng au sujet de Camus. En effet, dans la revue Bách Khoa, Bùi Giáng a publié successivement sa traduction du Malentendu aux numéros 117–120 en 1961. Ainsi l’œuvre théâtrale de Camus apparaissait-elle dans sa nouvelle fortune au Vietnam, et ce d’abord par les livraisons du périodique. Un an après cette édition périodique, Bùi Giáng reviendra sur ce texte pour ses interprétations dans une perspective de la pensée moderne, développée dans l’ouvrage prémentionné. Pour celà, et dans la réalité, les textes de traduction de Bùi Giáng s’accompagnent le plus souvent de ses analyses ou de ses commentaires, qui apparaissent, soit sous la forme d’un annexe ou d’une intertextualité, soit dans un autre essai publié plus tard.
Camus est sans doute un auteur de référence de la revue Bách Khoa. Il est intéressé par les intellectuels vietnamiens non seulement par les activités de la traduction, mais aussi par la critique. Un an avant la traduction de Bùi Giáng, et par ses essais publiés dans les numéros 76 et 77, Cô Liêu invite le lecteur à réfléchir sur la position littéraire de Camus. Le premier article est destiné à présenter la carrière et la philosophie de la révolte de Camus. Pour cela, Cô Liêu fait référence surtout à l’essai Albert Camus de Robert de Luppé. Trois points majeurs de la pensée camusienne ont été évoqués : le monde absurde, la raison lucide et la révolte. Ces catégories semblent ne pas être inconnues du public de nos jours, mais imaginons que nous sommes dans les années 1960, moment immédiatement après le décès de l’écrivain, une telle conception de la vie et du monde pourrait choquer un nouveau public comme celui vietnamien qui s’était habitué à une conception du monde établi et à l’ordre universel. Le second article intitulé « Lập trường văn nghệ của Albert Camus » [La position artistique et littéraire d’Albert Camus] insiste sur la définition d’un écrivain absurde. C’est-à-dire que l’image d’un écrivain est construite selon le processus de réflexion de Camus, qui se sert de la littérature pour rendre plus visible sa pensée philosophique. Cô Liêu présente les principes technique en fonction de deux cycles de Camus : l’expression du monde absurde et la création dans la littérature révoltée. Cô Liêu espère que ces principes puissent révéler des idées sur la création littéraire et artistique, particulièrement en examinant les littératures étrangères importées au Vietnam (Cô Liêu, 1960 : 49).
Dans la partie de la critique littéraire, nous rencontrons d’autres collaborateurs aussi fréquents, comme Nguyễn Hiến Lê qui aborde « quatre modes de composition du roman » ou « quatre visions humaines », les grands écrivains français, Honoré de Balzac et André Maurois, Bùi Hữu Sủng qui s’intéresse à la littérature française contemporaine.
La littérature est devenue le champ d’intérêt particulier pour observer le phénomène des transferts culturels. Dans le cas de la revue Bách Khoa en tant que vecteur idéal, il s’agit bien des transferts entre la France et le Sud-Vietnam. Ce parcours de circulation littéraire entre les deux espaces n’était pas un hasard, mais une continuité affirmant à la fois l’existence des objets culturels occidentaux hors de leur terrain d’origine, et le statut des intellectuels vietnamiens avides des nouveaux savoirs. C’est ainsi que la littérature française excède ses frontières nationales pour s’adapter à un processus d’hybridation par les activités des études, de la critique et de la traduction. Nous venons de mentionner quelques exemples de ce processus : les grands auteurs français ont été étudiés à l’université, plusieurs textes théoriques ont été traduits, tels que Michel Butor, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett. Pour aller plus loin dans le champ de la traduction, il serait utile de réfléchir sur l’hybridité linguistique et culturelle dans les textes traduits. On note d’ailleurs l’impact de ces transferts parmi les auteurs de Bách Khoa, notmament à travers des romans qu’ils ont écrits et qui ne sont pas publiés dans cette revue. Il s’agit par exemple des cas de Nguyễn Thị Hoàng et Dương Nghiễm Mậu, dont les œuvres romanesques ou de l’imagination retracent fortement des réflexions existentialistes à l’image de Sartre, Camus et Kafka. Les lecteurs peuvent y décovrir les thèmes de l’histoire – en ce que les romanciers exploitent des sources historiques et des aspects socio-historiques en état de crise, dans lesquels ils évoluent –, de la contingence ou du nihilisme comme si notre existence était destinée à se poursuivre autrement et ne trouvait pas de repères. La plupart des textes de création de ces auteurs reposent sur cette scénographie et constituent ainsi une telle posture des personnages qui tournent leur regard vers soi-même dans le vide. Bách Khoa constitue donc un espace de la circulation des savoirs occidentaux dans différents domaines. La philosophie est un autre socle important de ces transferts.
La philosophie
Si l’on observe le phénomène des transferts culturels dans le domaine de la philosophie en mettant en relation l’espace occidental et l’espace vietnamien, on pense tout de suite au normalien Trần Đức Thảo : Tran Duc Thao ressortit pleinement à un cas de figure de ce type. Mais il s’agit d’un exemple beaucoup plus complexe puisqu’il incarne à la fois la formation intellectuelle française la plus exigeante, et l’aspiration de l’Indochine à la décolonisation. Il présente un exemple exceptionnel de transfert culturel (Benoist et Espagne, 2013 : 9–10).
Trần Đức Thảo est « une figure importante de vie intellectuelle vietnamienne » à l’époque de la colonisation et il est récemment redécouvert par des chercheurs internationaux. Les activités et les œuvres de Trần Đức Thảo sont indissociables des luttes anticolonialistes, et elles se cantonnent ainsi essentiellement au terrain du Nord-Vietnam à partir de la division du pays en deux. Au lendemain de la réunification, l’espace culturel du Sud-Vietnam s’est presque dérobé à l’attention des spécialistes de l’histoire intellectuelle du Vietnam, alors que pendant les vingt ans (1954–1975), le Sud-Vietnam est considéré comme le creuset des grands courants de pensée, occidentaux et orientaux, développés parallèlement à l’épanouissement des groupes d’intellectuels et à l’émergence de tant de revues scientifiques.
Le fait d’examiner la revue Bách Khoa au sujet des transferts culturels de la philosophie implique de retracer la trajectoire intellectuelle de ses collaborateurs et leur reproduction des savoirs dans un nouveau contexte, tout en sachant que la plupart de ces intellectuels sud-vietnamiens mentionnés ici sont issus de la formation intellectuelle occidentale. Bách Khoa est pour eux un lieu de pratique et de partage du raisonnement et des conceptions. Leurs prises de position devraient être à mettre en rapport avec l’évolution de la revue, qui se réfère ouvertement aux pensées occidentales.
La réception de l’existentialisme explique non seulement la manière dont cette pensée philosophique s’est propagée hors de l’Europe, mais aussi la position de la revue et de ses collaborateurs. Ainsi en 1962, Trần Hương Tử (pseudonyme de Trần Thái Đỉnh) inaugure-t-il une série d’articles où sont introduits des grands auteurs de l’existentialisme comme Gabriel Marcel, Jean-Paul Sartre et Clément Rosset.
Après le succès dans son terrain d’origine, l’existentialisme voit sa réception chaleureuse en Asie et au Vietnam (Gadkar-Wilcox, 2014), où le nom de Sartre, de Nietzsche, de Heidegger,… apparaît largement dans des revues en vue d’atteindre un grand public. Tantôt approuvée (Nghiêm, 1957), tantôt critiquée (Trần, [1967] 2005), cette pensée, non seulement dans le domaine philosophique mais aussi dans la littérature, devient rapidement une référence pour les intellectuels sud-vietnamiens. Elle apparaît à temps dans un Vietnam en crise, soulevant des problèmes typiquement vietnamiens. L’existentialisme est perçu en général comme une pensée dont les principes peuvent satisfaire à l’attente d’un grand nombre d’intellectuels.
Si nous nous penchons sur les écrits ou les études consacrés à l’existentialisme au Sud-Vietnam à cette époque, nous nous apercevons que la raison de cet enthousiasme réside essentiellement dans ce que l’on y trouve une « attitude fondamentale de connaissance », dépassant l’idéalisme et le matérialisme (Nghiêm, 1957 : 86). Ces idées philosophiques existentialistes sont ainsi entrées en résonance avec les préoccupations de l’époque : les conflits idéologiques et les crises socio-politiques ont produit chez un certain nombre d’intellectuels un sentiment de désenchantement comme si l’Histoire ne tenait pas sa promesse. L’existentialisme apporte une possibilité, un mode de vie pour se libérer de ce sentiment et pour s’engager dans de bonnes causses, si bien que c’est à l’existentialisme que l’on doit l’encouragement et la prise de conscience de la responsabilité sociale.
Cependant, cette réception de l’existentialisme n’est pas toujours favorable, dans la mesure où, apparemment, on comprenait superficiellement ce qu’est l’existentialisme. C’est pour cette raison que Trần Hương Tử a consacré ses articles à cette pensée plurielle. Cette publication dans Bách Khoa a contribué à l’éclairage de l’histoire, de l’évolution et de la diversité de la philosophie existentialiste. L’auteur commence par trois articles intitulés « Marcel, hiện sinh và huyền nhiệm » [Marcel, existence et mystère], visant une présentation de la trajectoire de la pensée de Marcel. Cette publication permet de mettre en évidence les catégories principales dans la pensée de Marcel : existence, avoir, être, invocation, mystère. Trần Hương Tử accorde une place à part à la notion de mystère : « Nous suivrons l’idée du Mystère de Marcel pour apprendre avec lui le mystère de l’existence, de l’univers et de Dieu » (Trần, 1962a : 43). On n’est pas étonnant que Trần Hương Tử préfère ce penseur chrétien à Sartre existentialiste athée, puisqu’il était ancien prêtre catholique ayant rendu sa soutane. Titulaire de doctorat en philosophie à l’Institut Catholique de Paris, il a suivi également les cours de Merleau-Ponty au Collège de France. De retour au Vietnam, il avait une passion pour la transmission de la philosophie occidentale au Vietnam, en publiant des ouvrages importants sur Descartes, Kant, la phénoménologie, l’existentialisme, et par son travail d’un professeur des universités. Il apprécie particulièrement la pensée de Gabriel Marcel : En examinant l’histoire de la philosophie française, il est incontestable que Gabriel Marcel est celui qui a donné naissance au mouvement existentialiste, non seulement par son Journal métaphysique, publié en 1927, en même temps que le Sein und Zeit de Heidegger, qui a réveillé tant d’intellectuels contemporains endormis dans la doctrine de Hegel, mais surtout par ses pièces de théâtre comme Le Seuil invisible, Le Regard neuf, La Mort de demain, La Chapelle ardente, etc., ces œuvres publiées dans les années 1914 et 1920, amenant les âmes intellectuels au nouveau mouvement : l’existentialisme (Trần, 1962a : 43).
Dans les deux articles suivants, Trần Hương Tử développe l’idée du mystère chez Marcel en précisant la distinction de deux réalités : la première est visible et objective et correspond au monde des objets qui existe devant nous, cette réalité est ce que Marcel appelle « Avoir », c’est-à-dire la possession ou la perte dans la vie réelle de l’homme. La seconde est invisible et demande des « approches concrètes » pour être découverte, cette réalité est appelée « Être ». L’ « avoir » ne peut donner le sentiment de l’existence, parce que cette réalité définit l’homme comme un être en situation, alors que notre expérience de l’existence devrait être celle de l’existence mystérieuse qui révèle l’homme comme un « être en marche », c’est-à-dire que nous pouvons sonder toujours davantage ce mystère. Enfin, c’est surtout dans la dimension des relations personnelles que Trần Hương Tử insiste sur l’importance de la thèse marcellienne. Il s’agit de procéder à des dialogues et des rencontres avec autrui pour se définir comme personne. Autrui nous permet de nous découvrir et notre vie personnelle se fonde donc sur une co-présence. Dans le contexte du Vietnam, Trần Hương Tử espère que « si l’on réfléchit sur ce qui est exprimé au sujet de l’amour, et en général sur tout ce qui est abordé à propos de l’idée de la personne, on apprendra certainement bien des choses utiles à la restauration d’une éthique personnaliste authentique » (Trần, 1962b).
Les publications de Trần Hương Tử s’accroissent en 1962, après une présentation de la trajectoire de pensée de Marcel, considéré par l’auteur comme représentant de l’existentialisme chrétien. C’est en effet à ce moment-là qu’il signe ensuite trois autres articles consacrés à Jean-Paul Sartre. Publiés sous le titre de « Sartre, hay là thuyết Hiện-sinh phi-lý » [Sartre, ou l’existentialisme absurde], ces articles permettent au public vietnamien de découvrir davantage différentes positions existentialistes, et particulièrement le rôle de Sartre dans la philosophie française du XXe siècle. Trần Hương Tử reconnaît une influence considérable de Sartre dans la philosophie moderne : La position de Sartre dans la philosophie moderne n’est pas moins importante. Son influence et son autorité consistent d’ailleurs en d’autres raisons : il est à la fois un brillant écrivain, un philosophe particulier, un psychologue talentueux, un admirable orateur. De telles qualités font de Sartre une idole des jeunes, notamment pendant les années 1945–1955 (Trần, 1962a : 43).
Cependant, plus loin, et de manière métaphorique, l’auteur ajoute : L’apparition de Sartre au milieu de ce XXe siècle est aussi ironique que le tonnerre éclate en pleine aurore sereine (Trần, 1962c : 44).
Dans le domaine de la philosophie sartrienne, après avoir fait quelques remarques sur L’Existentialisme est un humanisme en le considérant comme une connaissance trop rudimentaire de l’existentialisme, l’auteur procède à une brève interprétation de deux autres grands ouvrages, L’être et le néant et Critique de la raison dialectique. Ce qui attire le plus l’attention de Trần Hương Tử dans la pensée de Sartre, ce sont trois conceptions, du monde, de l’homme et de Dieu. Cependant, Trần Hương Tử semble critiquer rigoureusement l’idée de Dieu chez Sartre pour qui le projet fondamental de l’homme est de vouloir devenir Dieu. Trần Hương Tử pense que ce soit une folle illusion et qui renverse l’idée de l’Esprit absolu chez Hégel. En tant que prêtre catholique, Trần Hương Tử évite d’approfondir cette conception sartrienne de Dieu, en s’attachant dans un premier temps à la conception du monde, avec la notion d’ « être en soi », et dans un second temps à la conception de l’homme qui repose sur la notion d’ « être pour-soi ». Dans tous les cas, il semble que Trần Hương Tử est enclin à la critique à l’égard de la pensée existentialiste de Sartre pour son aspect miroitant : Nous avons présenté honnêtement la pensée de Sartre, sans la déformer. Nous avons essayé de mentionner les propriétés principales de la philosophie existentialiste sartrienne, c’est-à-dire deux conceptions du monde et de l’homme. Parfois, pour le trompe-l’œil, on est aveuglément passionné par une telle pensée philosophique […] (Trần, 1962d : 18).
Deux autres articles publiés dans les numéros 135 et 136, sous le même titre de « Tổng kết phong trào hiện sinh » [Le bilan sur le mouvement existentialiste], apportent sans doute une certaine influence sur le public sud-vietnamien de l’époque, qui se trouvait face à ce miroitement d’un tout nouveau courant de pensée. Les écrits de Trần Hương Tử, bien que sa vision partial et subjective, fournissent un panorama sur la circulation de l’existentialisme au Sud-Vietnam, sur les attitudes de sa réception, ainsi que sur l’intérêt qu’il apporte à la dynamique de la vie intellectuelle vietnamienne.
Dans l’atmosphère de la réception des courants de pensée occidentaux au Sud-Vietnam, le structuralisme témoigne de son grand succès, non seulement dans les milieux académiques, mais surtout à travers des revues scientifiques. Comme l’existentialisme et la phénoménologie, le structuralisme français apparaît comme une certaine solution pour cet espace social en crise, allumant l’espoir pour que les intellectuels vietnamiens soient peut-être capables de tracer une voie à la recherche de l’être et de l’identité vietnamiennes pour les jeunes. C’est donc un facteur qui favorise la réception du structuralisme. À cela s’ajoutent d’autres raisons à l’échelle internationale, particulièrement dans les années soixante : les sociétés européennes étaient animées par un sentiment de tout dépassement. Dans les sciences humaines et sociales, c’était l’occasion d’exprimer la démocratisation méthodologique.
La passion pour le structuralisme, tout comme pour d’autres pensées philosophiques occidentales, était énorme chez les intellectuels sud-vietnamiens. Mais elle n’est pas toujours univoque. Il y avait des hésitations et des critiques assez fortes, notamment dans les milieux de professeurs de l’université bouddhique Van Hanh dont la revue Tư Tưởng (Pensée) a consacré son numéro 6 (1969) à des « Problèmes du structuralisme ». Dans ce numéro thématique, Ngô Trọng Anh, Phạm Công Thiện et Tuệ Sỹ, ont cherché à remettre en cause le structuralisme de Lévi-Strauss, insistant sur son échec dans la mise en application dans des contextes précis, en particulier dans la situation vietnamienne. Prenons comme exemple l’article de Thích Nguyên Tánh (nom bouddhiste de Phạm Công Thiện) (1969): « Sự thất bại của việc giải thích cơ cấu và con đường tư tưởng Việt Nam » [L’échec de l’interprétation du structuralisme et la voie de la pensée vietnamienne]. L’auteur y explique l’échec des modèles linguistiques dans la recherche des origines, parce qu’ils tombent dans « le cercle des cercles » de l’interprétation. Il prend comme exemple le cas du concept de « CÁI » en vietnamien [quelque chose] en le considérant comme origine avant même la distinction entre « CÁI NÀY » [ceci] et « CÁI KIA » [cela], avant le langage. En ce sens le langage est aussi « quelque chose », comme le dit Benveniste : « Qu’est exactement ce « quelque chose » en vue de quoi le langage est articulé et comment le délimiter par rapport au langage lui-même ? » (1966, p. 7). Aussi, le CÁI ne peut-il pas l’objet du langage, car il existe une tautologie : si « le langage a pour fonction de ‘dire quelque chose’ » et que le langue est aussi ‘quelque chose’, et que ‘dire’ est aussi ‘quelque chose’, nous avons donc ce modèle tautologique fondamental : « QUELQUE CHOSE QUELQUE CHOSE QUELQUE CHOSE » [CÁI CÁI CÁI]. Pour cela, Thích Nguyên Tánh parle de ce modèle comme un échec du langage et de l’interprétation du structuralisme. Il précise que cet échec réside dans le fait que la pensée occidentale se met en servitude du langage au moyen de la connaissance, alors que le langage n’est pas quelque chose originaire. L’auteur focalise ses explications sur la relation entre CÁI et BÁT NHÃ [Prajna-Sagesse opposée à la connaissance]. En Bouddhisme, Bát nhã est souvent appelé « Mère » des bouddhas, alors que « Cái » a aussi son sens originaire de « Mère ». Nous avons donc ici la relation Mère-Mère, qui représente les origines originaires avant le langage, auxquelles la pensée vietnamienne devrait revenir. Mais enfin l’auteur nous invite à vivre l’expérience de Heidegger du langage avant de revenir à la pensée vietnamienne.
Si le groupe de Van Hanh attache ses interprétations aux problèmes philosophiques et linguistiques du structuralisme de Lévi-Strauss, Trần Thái Đỉnh se penche sur l’anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss. Ainsi le succès de la revue Bách Khoa est au rendez-vous avec six livraisons successives (numéros 278–283) sur ce thème : « Khoa nhân học cơ cấu của Claude Lévi-Strauss » [L’anthropologie structuraliste de Claude Lévi-Strauss]. Ces articles de Trần Thái Đỉnh sont publiés après une autre série de textes qu’il consacre à la tendance littéraire de Paris lorsqu’il était de passage à Paris en 1968. Cela signifie que les articles sur le structuralisme peuvent être considérés comme une excellente illustration de recontextualiser la vie intellectuelle contemporaine de Paris. En tenant à jour des activités intellectuelles et scientifiques de la France, l’auteur nous invite à réexaminer la place du structuralisme dans cette nouvelle tendance de la vie des idées parisiennes. Ces articles présentent un panorama du structuralisme de Lévi-Strauss, en partant des grandes figures considérées comme filiation psychanalytique et philosophique de ce courant : Freud et Marx, deux grandes figures dont la pensée a été devenue une importante source d’inspiration pour les sciences humaines et sociales françaises des années 1960.
Conclusion
L’étude des transferts intellectuels franco-vietnamiens à travers la revue Bách Khoa permet de renouveler une méthodologie et une conception postcoloniale sur la relation de deux aires culturelles. Elle nous a amené à une pertinente observation de la trajectoire des acteurs ou des médiateurs de transferts intellectuels. Cette trajectoire constitue son sens dans le rapport intime avec le développement structurel du champ intellectuel d’origine et celle d’accueil. Il s’agit d’une double histoire, individuelle et collective. Aussi, dans le cas du champ intellectuel sud-vietnamien, les intellectuels, écrivains, professeurs, chercheurs, y ont-ils participé tant pour actualiser leurs compétences et leurs stratégies de prendre des positions, que pour transformer le champ. La structure du champ intellectuel du Sud-Vietnam, par examen de la revue Bách Khoa, témoigne de son évolution grâce à l’intervention de ces intellectuels, notamment dans les deux grands domaines, littérature et philosophie. Elle était d’autant plus dynamique que des savoirs français importés ont créé des luttes internes du champ des revues dans leur processus de normalisation au Vietnam. L’expansion du marché des biens intellectuels occidentaux au Sud-Vietnam était donc liée à l’émergence de la vie intellectuelle vietnamienne contemporaine. La revue Bách Khoa en était un vecteur par excellence.
Footnotes
Remerciements
Cet article est le résultat d’un projet de recherche (C2021-18b-07) financé par l’Université nationale de Ho Chi Minh-Ville (VNU-HCM).
Notes
Biographie de l‘auteur
Van Quang Pham est professeur de littérature à l'Université des sciences sociales et humaines - Université nationale du Vietnam Ho Chi Minh City. Il a obtenu un doctorat en lettres modernes à l'Université de Toulouse 2 (France). Ses recherches portent sur la sociologie de la littérature, les récits de vie, la nouvelle autobiographie et le champ intellectuel du Vietnam postcolonial.
