Abstract

Cette nouvelle livraison « ouverte » de Transfer propose sept articles. Les deux premiers sont centrés sur les politiques sociales et économiques mises en œuvre en réponse à la crise financière de 2008. Les trois articles suivants portent sur l’apparition de nouveaux acteurs dans le champ des relations sociales et les conséquences que cela implique pour les systèmes de relations industrielles. Le sixième article analyse la façon dont les habitus en matière de relations sociales à l’échelon national viennent perturber les tentatives d’établir un dialogue social transnational. Enfin, le dernier article analyse l’impact sur le bien-être, la satisfaction au travail et le stress des stratégies de management visant une implication forte des salariés.
L’article de Thomas Bredgaard et de Per Kongshøj Madsen, tous deux de l’Université d’Aalborg au Danemark, s’attache à montrer comment la flexisécurité a été mise à l’épreuve dans le pays le plus représentatif, nommément le Danemark. Si la majorité des pays européens a abandonné les politiques de flexisécurité au profit de politiques d’austérité pour faire face à la crise, les auteurs, en analysant la façon dont le Danemark a réagi à la crise en appliquant les critères de la flexisécurité, même mâtinée de mesures d’austérité, montrent que cette dernière a produit des performances nettement supérieures à celles des autres pays. En effet, si le chômage a fortement augmenté durant la crise, il n’y a pas eu de signe de précarisation ou de segmentation du marché du travail: le chômage des jeunes et celui de longue durée sont demeurés inférieurs par rapport à ce qu’ont connu les autres pays. Ces résultats sont dus à la coopération entre les partenaires sociaux et le gouvernement qui est au fondement de la flexisécurité mais dont le principe a été mis à mal en raison de mesures d’austérité introduites par les gouvernements.
En conclusion, les auteurs soulignent que le système danois s’est montré très réactif face à la crise. Par ailleurs, si l’équilibre entre flexibilité et sécurité a été mis sous pression, il n’a été que faiblement altéré au Danemark. Reste que la volonté des syndicats de renforcer la protection de l’emploi pourrait si elle venait à s’imposer éroder la philosophie de la flexisécurité. Le cas du Danemark illustre le fait que la complémentarité entre sécurité et flexibilité est fragile et peut disparaître si les institutions constitutives de la flexisécurité ne sont pas maintenues et défendues, ce qui implique un soutien des partenaires sociaux pour s’épanouir.
Le papier de Oldrich Bubak, de la Mc Master University (Canada), s’inscrit dans la même veine que l’article précédent en ce sens qu’il analyse deux types opposés de politiques mises en œuvre en réaction à la crise: la flexisécurité et l’austérité. L’auteur compare les politiques menées dans deux pays dans lesquels chacune de ces politiques a été mise en œuvre: le Danemark pour la flexisécurité et le Royaume-Uni pour les politiques d’austérité. A partir des deux cas, Bubak montre que les ajustements initiés dans chacun des pays sont débiteurs de leurs histoires sociale et économique, de la nature de leur état-providence et de leur système de relations industrielles. Ils résultent d’influences mêlées de facteurs internes tels que les configurations institutionnelles, qui permettent ou non l’accès des partenaires sociaux à la décision politique en matière économique et sociale et de plus en plus externes à l’image de la pression institutionnelle exercée par des institutions telles que la Commission ou le FMI. Même si l’on a pu constater un relatif désengagement des syndicats au Danemark, ils sont demeurés une force active dans le choix des mesures politiques. De même, la mise en oeuvre du programme ProAct au Pays de Galles, inspiré des principes de la flexisécurité, découle notamment d’un niveau élevé de dialogue social et d’un taux de syndicalisation plus élevé que dans le reste du Royaume-Uni. Ce dernier exemple montre que la crise peut jouer un rôle intégrateur et de consensus alors qu’elle peut aussi avoir des effets désintégrateurs. En prenant l’exemple de l’échec de la tentative de généralisation à l’ensemble du Royaume-Uni d’une politique de flexisécurité initiée au Pays de Galles, l’auteur estime que celle-ci renvoie à des configurations institutionnelles et organisationnelles propres qui ne sont pas transférables.
Paolo Borghi, Anna Mori et Renata Semenza, tous trois de l’Université de Milan (Italie), abordent la question de l’émergence des indépendants professionnels, c’est-à-dire dotés de qualifications élevées. Les auteurs mettent en exergue trois aspects critiques qui influencent négativement les carrières des professionnels indépendants et les enferment dans des carrières et des situations sociales fragiles: celui de leur marginalisation professionnelle et de l’insécurité professionnelle qui est une réalité pour la plupart d’entre eux; celui de leur non prise en compte par les systèmes de protection sociale (maladie, maternité, retraites etc.); enfin, celui de leur représentation collective. Afin de répondre aux questions que l’on peut se poser au regard de leur statut, de leur protection sociale et de leur représentation collective, les auteurs ont mené une analyse comparée entre l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Dans les trois pays, le statut des indépendants est assez peu stabilisé et génère des inégalités entre eux et les salariés de même qu’entre les indépendants qui sont dans des professions régulées et ceux qui ne le sont pas. Au Royaume-Uni, le contexte sociopolitique est très favorable au développement du travail indépendant tandis que dans les deux autres pays, les préventions à l’égard de ces catégories demeurent fortes, le débat portant plus sur les problèmes soulevés par la nature contrainte du travail indépendant et par la question des faux indépendants. Reste que dans les trois pays, les auteurs notent une tendance à la mise en oeuvre de systèmes de protection sociale plus universels.
Les auteurs constatent une même fragmentation en ce qui concerne la représentation collective des professionnels indépendants. Dans les trois pays, différentes sortes d’associations rivalisent pour recruter les indépendants alors que le rôle des syndicats demeure institutionnel et concentré sur les professionnels des secteurs productifs dans lesquels salariés et indépendants partagent les mêmes intérêts et conditions de travail.
Adam Rogalewski, de la London Metropolitan University, analyse de son côté une grève menée en Suisse par des femmes immigrées originaires de Pologne travaillant dans le secteur des soins à la personne. Il analyse la stratégie de l’organisation syndicale, et surtout la façon dont celle-ci est impactée par ce mouvement. Même si le cas est limité du fait du faible nombre de personnes impliquées, il est – au-delà de la dimension du genre – intéressant d’un double point de vue: celui de la stratégie des syndicats vis-à-vis de cette catégorie de travailleurs et celui du statut de l’auteur qui a assumé une position de médiateur actif (en tant qu’interprète désigné par le syndicat) entre l’organisation syndicale et les salariées.
Pour l’auteur, le constat le plus remarquable réside dans le fait que ces salariées ont de fait modifié la stratégie du syndicat dans la façon de conduire un conflit du travail. Il décrypte ainsi le rôle des femmes immigrées comme participant d’un processus de revitalisation de l’action syndicale. L’auteur note également que ces travailleuses se sont avérées plus revendicatives que les travailleurs suisses, plus combatives et plus prêtes à protéger leurs droits. S’agissant des modalités d’action, l’auteur relève des similitudes avec des initiatives du même ordre observées au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas: appui sur les médias, intégration des migrants au processus de décision. En conclusion, Rogalewski défend l’idée qu’il s’agit là d’un type d’action et de relation entre base et syndicat dont les syndicats européens devraient s’inspirer afin de reconsidérer leur façon de soutenir et d’aider à l’organisation de ce type de mouvement.
L’article de Berndt Keller, de l’Université de Konstanz (Allemagne), traite de la renaissance en Allemagne de syndicats professionnels qui de ce fait s’inscrivent comme nouvel acteur du système de relations industrielles allemand. L’objet de l’article est d’expliquer ce phénomène et d’en cerner les incidences au regard des relations industrielles. Après avoir décrit les caractéristiques des syndicats professionnels en Allemagne, l’auteur s’attache à expliquer les raisons de leur émergence. Dépassant les explications habituelles (privatisations durant les années 1990, réactions face à la concentration syndicale), il retient comme facteur explicatif central la position stratégique de certains acteurs qui peuvent bloquer tout un processus de production ou un service. Il explique leur fort taux d’adhésion par leur capacité à payer (i.e. des cotisations plus élevées) et leur capacité à agir. Ces deux formes de ressources individuelles (primaires) et collectives (secondaires) de pouvoir sont complémentaires et sont générées de façon interne. Mais il y a aussi des ressources externes qui prennent leur source dans l’environnement de l’espace professionnel, comme par exemple la décision de la cour fédérale du travail de reconnaître, en 2010, la pluralité de la représentation syndicale dans les négociations ou l’opinion publique qui, de façon surprenante, soutient plutôt les syndicats professionnels alors même que leurs actions peuvent considérablement gêner les usagers.
S’agissant des conséquences de l’émergence de syndicats professionnels sur le système de relations industrielles, l’auteur souligne que le problème principal réside dans le développement des relations inter organisations, principalement la façon dont elles s’organisent pour la négociation collective. En conclusion, Keller souligne que les syndicats professionnels ont modifié la structure des relations industrielles uniquement dans leur espace organisationnel et que, contrairement aux spéculations, il n’y a pas eu de contamination d’autres secteurs, ni d’augmentation du nombre d’organisations ni de balkanisation du paysage de la négociation collective.
Les trois chercheurs de l’Université d’Oviedo, Sergio González Begega, Holm-Detlev Köhler et Mona Aranea, analysent le potentiel des accords d’entreprise transnationaux (Transnational Company Agreement, TCA) au regard de l’objectif d’établir une démocratie industrielle dans les entreprises transnationales (TNC). Ils s’appuient pour cela sur l’accord signé en 2009 à Arcelor Mittal en en observant les implications pour les délégués allemands et espagnols. Cet accord conclu entre la direction et EMF, la Fédération Européenne des Métallos, avait pour objectif de promouvoir le dialogue social aux échelons national et local dans un contexte de profonde restructuration de l’entreprise. Pour donner corps à ce dialogue social a été mis en place un Groupe Européen de Dialogue Social (ESDG), qui est un organe de représentation du travail dans lequel siègent des représentants de dix syndicats nationaux.
L’article cherche à répondre à la question de savoir pourquoi l’ESDG d’Arcelor ne s’est pas transformé en véritable institution capable de porter une parole syndicale à l’échelon transnational. Au-delà du faible intérêt manifesté par la direction, la raison majeure de ce relatif échec réside dans le fait que les syndicats ne sont pas parvenus à constituer un pouvoir institutionnel du fait de conceptions différentes de ce que devrait être la démocratie industrielle entre les différents syndicats nationaux. Ainsi, alors que le délégué allemand prônait la co-détermination dans la droite ligne de la tradition syndicale allemande, le délégué espagnol s’inscrivait dans une position plus conflictuelle. Toutefois, les auteurs notent que les discours allemands et espagnols sur la démocratie industrielle se sont rapprochés au cours des dernières années mettant ainsi en évidence l’existence d’un important potentiel pour une politique du travail dans les firmes transnationales dans la mesure où les idiosyncrasies nationales tendent à s’atténuer dans le contexte de construction de droits et de pratiques relatifs à la représentation des employés à l’échelon européen.
Le dernier article est dû à Laura Peutere, Antti Saloniemi, Simo Aho, Jouko Nätti et Tapio Nummi, de l’Université de Tampere (Finlande). Les auteurs procèdent à une évaluation de l’impact d’un management impliquant un engagement de haut niveau des collaborateurs (High Involvement Management, HIM) sur le bien-être des salariés et la satisfaction au travail en tenant compte du degré de contrôle qu’ils peuvent exercer sur leur travail. En exploitant les données de deux enquêtes quantitatives menées en Finlande, les auteurs du papier parviennent à la conclusion que, contrairement à de précédents travaux sur la même thématique menés en Finlande, ce type de management est rarement associé à une augmentation du bien-être au travail. C’est particulièrement le cas dans le secteur public où la corrélation est négative entre HIM et satisfaction au travail tandis qu’elle est positive dans le secteur privé. De plus, ce type de management est associé à une augmentation du stress tant dans le public que le privé. Cependant, un degré élevé de contrôle sur leur travail par les salariés est corrélé positivement à la satisfaction au travail et négativement avec le stress. Ce sont là des résultats qui sont importants d’un point de vue syndical, dans la mesure où ils indiquent un certain nombre de critères à respecter pour que les effets de ce type de management soient positifs.
En conclusion, les auteurs estiment que si l’on cherche à promouvoir le bien-être au travail tout en visant de hautes performances économiques, le management participatif à travers le travail par équipes ne suffit pas. Le HIM peut donner de l’autonomie aux salariés mais augmente aussi le stress et l’intensité du travail. L’objectif de bien-être au travail passe alors par un renforcement du contrôle par les salariés sur leur travail.
