Abstract

Au cours de ces dernières années, la question de l’inégalité a suscité des préoccupations croissantes. L’internationalisation de la production et des marchés, la financiarisation accélérée de l’économie, la déréglementation des marchés du travail et la réduction des systèmes de protection sociale sont quelques-uns des facteurs qui ont contribué à accroître les inégalités en termes de revenus, de propriété, de sécurité de l’emploi et de conditions de vie et de travail.
L’affaiblissement des institutions des relations industrielles a également été considéré comme un élément d’explication de ce phénomène global, dans la mesure où l’action des syndicats et les négociations collectives étaient habituellement considérés comme des éléments favorables à davantage d’équité et susceptibles de réduire les inégalités, ou du moins de les contenir (voir par exemple le récent ouvrage dirigé par Daniel Vaughan-Whitehead, Reducing inequalities in Europe: How industrial relations and labour policies can close the gap, Edward Elgar-ILO, 2018). Ce numéro de Transfer entend s’inscrire dans ce champ de recherche en étudiant les prémisses analytiques et les preuves empiriques de ces affirmations.
L’article d’introduction, rédigé par les directeurs de publication de ce numéro, fournit un cadre pour l’étude des relations entre les relations industrielles et l’inégalité. En distinguant l’impact sur l’inégalité entre les travailleurs (la dimension intra-classe) et l’effet de répartition entre les travailleurs et les employeurs (ou le travail et le capital, la dimension inter-classe), l’article examine si les relations industrielles sont susceptibles de réduire les inégalités, et si oui, dans quelles conditions et dans quelle mesure. Après avoir défini ce cadre, il offre un aperçu de la littérature consacrée à l’évaluation des preuves des liens effectifs entre les relations industrielles et les inégalités, et il propose des contributions spécifiques sur cette problématique.
L’article de Maarten Keune revient sur la question de la négociation collective et des inégalités, en examinant l’influence de différents régimes de négociation collective sur les inégalités inter-classe et intra-classe. En fournissant des données provenant des pays de l’UE et en examinant des exemples de cas qui relèvent de systèmes nationaux de relations du travail de types différents, l’article montre que les systèmes de négociation multi-employeurs, caractérisés par une couverture élevée et une forte densité syndicale, sont associés à des inégalités moins marquées entre le capital et le travail, et entre les différents groupes de travailleurs . D’autres facteurs contextuels influencent cette relation, notamment la structure de représentation des syndicats, leur agenda de négociations et les caractéristiques d’autres institutions du marché du travail.
Le troisième article, écrit par Maria da Paz Campos Lima, Diogo Martins, Ana Cristina Costa et António Velez, analyse l’évolution de la part du travail et le développement de l’inégalité des salaires dans quatre secteurs de l’économie portugaise, et cela à deux moments: durant les années de la crise économique et de l’intervention de la troïka (2011–2014), et lors de la période de reprise (2015–2017). Les auteurs soutiennent que les politiques de dévaluation interne que le pays s’était vu imposer depuis 2010 avaient affaibli le marché du travail et les institutions des relations industrielles, tout en favorisant une réduction de la part du travail et en aggravant les inégalités salariales. L’inversion partielle de ces politiques au cours de la deuxième phase a eu un effet positif sur le plan salarial, en réduisant l’inégalité des salaires. Mais l’impact de ces politiques a été limité par la nature partielle de ces interventions et il s’est fait sentir différemment selon les secteurs, en raison notamment des caractéristiques spécifiques des institutions des relations industrielles dans les secteurs en question.
Monika Martišková, Marta Kahancová et Jakub Kostolný analysent comment l’interaction entre les relations industrielles et les politiques publiques influe sur les inégalités dans les relations de travail. L’article examine le rôle joué par les syndicats pour atténuer les inégalités salariales en République tchèque et en Slovaquie dans les secteurs de l’automobile et du commerce de détail. Les auteurs soulignent que l’impact des syndicats sur la réduction des inégalités salariales par la négociation collective est de plus en plus limité, en raison de la décentralisation de ces négociations et de la réduction de leur portée. Les efforts des syndicats se sont dès lors concentrés sur l’influence qu’ils peuvent exercer sur la détermination du salaire minimum légal national, en tirant parti du rôle que les confédérations syndicales jouent au plus haut niveau dans le dialogue social tripartite national. Les syndicats ont ainsi essayé de compenser leur capacité réduite à influencer la dynamique de l’inégalité dans leurs relations avec les employeurs, en exerçant une pression plus forte sur l’élaboration des politiques.
Egidio Riva et Roberto Rizza abordent la question de la protection sociale au travail en analysant dans quelle mesure les institutions des relations industrielles atténuent les inégalités (ou les engendrent) en fournissant une protection sociale au travail à différents groupes de travailleurs et en particulier à des travailleurs ayant des niveaux de compétences distincts. L’analyse des données de trois vagues de l’enquête européenne sur les conditions de travail, menée dans 30 pays européens, indique que les travailleurs les plus qualifiés sont davantage susceptibles d’avoir accès à la protection sociale au travail. Cependant, cette disparité fondée sur les compétences varie en fonction des différents régimes de relations industrielles. L’analyse menée par les auteurs permet d’établir que lorsque les institutions des relations industrielles sont plus fortes, le bien-être au travail est moins dépendant du pouvoir de négociation des travailleurs plus qualifiés et les prestations sociales sont également accessibles aux salariés moins qualifiés, ce qui contribue à réduire l’inégalité intra-classe. Les auteurs montrent ainsi que, même en matière de protection sociale au travail, la présence d’institutions solides de relations industrielles permet d’atténuer les disparités entre les différents groupes de travailleurs en matière de conditions de travail et d’emploi.
L’article de Ruth Barton, Élodie Béthoux, Camille Dupuy, Anna Ilsøe, Patrice Jalette, Mélanie Laroche, Steen Erik Navrbjerg et Trine Pernille Larsen contribue à la littérature toujours plus abondante qui explore les conditions dans lesquelles les institutions des relations industrielles sont liées à la segmentation du marché du travail et aux inégalités intra-classe. Il fournit un cadre conceptuel destiné à identifier les processus qui déterminent la relation entre la négociation collective et l’inégalité des conditions d’emploi entre les travailleurs effectuant pourtant des tâches similaires sur le lieu de travail. En présentant des cas d’entreprises où les syndicats sont actifs, en Australie, au Canada, au Danemark et en France, les auteurs identifient et présentent quatre situations types idéales dans lesquelles les conséquences des négociations collectives se présentent différemment, allant de la prévention ou de la réduction des inégalités à la création et au maintien de celles-ci. Les auteurs identifient trois séries de facteurs - le temps, l’équilibre des pouvoirs et les institutions - qui peuvent être associés aux différents résultats des négociations collectives en termes d’inégalité pour différents groupes de travailleurs.
Ces six articles apportent un éclairage nouveau sur les nombreux aspects des relations entre les relations industrielles et l’inégalité. D’une part, ils confirment que la négociation collective est en mesure de réduire les inégalités dans de nombreuses dimensions des relations d’emploi. Mais ils montrent également que l’évolution des caractéristiques des systèmes de relations industrielles peut contrecarrer ce processus de réduction des inégalités, et même inverser cette tendance. Ces conclusions, tout en appelant à des recherches plus approfondies, fournissent des indications aux partenaires sociaux et aux décideurs politiques soucieux de promouvoir l’égalité.
