Abstract
Le Burkina Faso met en œuvre depuis plusieurs années la stratégie de la participation communautaire. Des comités de gestion (CoGes) ont été mis en place dans les centres de santé de la première ligne et doivent participer aux prises de décisions. L’objectif principal de cette stratégie est de favoriser l’utilisation des services de santé et une adhésion massive des communautés aux activités de promotion de la santé. Seulement, on constate que les résultats escomptés par les autorités sanitaires tardent à se réaliser. Le présent article convoque les facteurs liés au contexte socioculturel du district sanitaire, pour analyser le phénomène de la participation communautaire.
L’étude s’est déroulée dans le district sanitaire de Tenkodogo, situé dans la région administrative du Centre-est, à environ 190 km de la capitale. Cette étude exclusivement qualitative, a utilisé deux méthodes de collecte : les entretiens individuels et les focus groups. Les participants à l’étude sont les chefs de ménage (n = 48), les membres des CoGes (n = 10), les agents de santé (n = 8) et les agents de santé communautaire (n = 24). La méthode de l’analyse de contenu a été utilisée pour l’analyse des données.
Les résultats de l’étude montrent que plusieurs facteurs socioculturels influencent la dynamique de la participation communautaire dans le district. Ce sont les conditions économiques, la perception négative des services de santé, les inégalités sociales de sexe et d’âge, le faible ancrage social des organisations communautaires, les rivalités inter-villages et les conflits coutumiers. L’étude relève également que les communautés ne perçoivent pas leur implication dans le processus décisionnel des services de santé comme une priorité. Leurs principales attentes s’orientent vers la disponibilité de soins de qualité et à coût réduit.
Keywords
Introduction
La participation communautaire concentre, depuis plusieurs décennies, l’attention des décideurs politiques et des planificateurs de développement. C’est à partir de 1978, à la suite de la Conférence internationale sur les soins de santé primaire, que ce concept a fait son apparition dans les politiques et programmes de santé. L’opérationnalisation de cette nouvelle orientation en matière de gouvernance des systèmes de santé s’est traduite dans de nombreux pays africains par la mise en place de comités de gestion (CoGes), formés essentiellement des membres de la communauté. L’une des principales missions de ces structures communautaires consiste à faire prendre en compte les avis et les opinions des populations locales dans la gestion du système de santé. Du fait de son usage dans plusieurs disciplines scientifiques et dans des contextes géopolitiques variables, la participation communautaire fait l’objet d’interprétations multiples (1), ce qui ne facilite pas sa définition.
Un groupe de chercheurs a examiné 600 articles scientifiques ayant utilisé ce terme au cours des 20 dernières années, sans parvenir à dégager une définition unique (2). Les nombreuses acceptions dont il est l’objet, convergent selon Morgan (3) vers deux perspectives : la première perspective dite utilitariste, utilise la participation comme un moyen pour mobiliser les ressources de la communauté en vue d’atteindre des objectifs précis ; et la seconde perspective dite empowerment fait de la participation une stratégie de renforcement des compétences et des capacités des communautés afin qu’elles puissent se prendre en charge d’une part, et s’investir en tant qu’acteur dans les actions de développement initiées en leur faveur, d’autre part (4).
C’est dans le cadre de la mise en œuvre de l’initiative de Bamako que le Burkina Faso s’est engagé dans la promotion de la participation communautaire dans son système de santé. Ainsi, un arrêté du ministère de la santé, a créé des CoGes des centres de santé dans toutes les formations sanitaires du pays. Les CoGes sont composés des membres élus, issus des populations de l’aire de santé. Leur rôle consiste à appuyer le personnel de santé dans la gestion quotidienne des services de santé et à jouer le rôle d’intermédiaire entre les communautés et le personnel paramédical. En plus des CoGes, des agents de santé communautaire (ASC) ont également été recrutés pour suppléer le personnel médical dans la mise en œuvre des activités de promotion de la santé. L’objectif visé par cette stratégie est la forte adhésion des populations aux programmes qui devrait se traduire par un niveau satisfaisant d’utilisation des services de santé, une implication massive aux activités de promotion de la santé. Cependant, les données empiriques indiquent qu’en dépit de la mise en place de cette stratégie, on observe une faible implication des communautés dans la gouvernance de la santé. Dans certaines régions du Burkina Faso, il est de plus en plus difficile de trouver des volontaires pour composer les bureaux des CoGes. Aussi, les populations participent très faiblement aux activités de promotion de la santé.
De nombreux facteurs sont invoqués dans la littérature pour expliquer les contreperformances des expériences de participation communautaire. Des recherches ont identifié plusieurs facteurs liés au système de santé : les comportements du personnel de santé, les dispositifs institutionnels mis en place pour promouvoir la participation, les attitudes et les perceptions des responsables des structures de santé et l’adhésion des populations à des programmes communautaires de santé (5). Des éléments résultant du processus de mise en œuvre, tels que les mécanismes de mobilisation sociale mis en place, l’ancrage et l’état de fonctionnement des structures médiatrices et la motivation des acteurs ont été utilisés dans certaines études pour expliquer le succès ou l’échec de certaines interventions communautaires de santé. Au Mali, plusieurs facteurs ont été identifiés comme ayant un effet sur le bon fonctionnement des centres de santé communautaire. Il s’agit du manque de vie démocratique, du manque de transparence, du comportement du personnel de santé et du dirigisme de l’Etat (6).
Dans le contexte particulier du Burkina Faso, les études qui ont traité des obstacles à l’implication des communautés dans la gouvernance de la santé, ont très faiblement fait référence au contexte socioculturel des districts sanitaires dans leur analyse. Or, le contexte est essentiel dans la mise en œuvre des stratégies de promotion de la participation communautaire (7–9). L’objectif principal de la présente étude est d’identifier les facteurs liés au contexte socioculturel du district sanitaire de Tenkodogo, et d’expliquer leur rôle dans la faible participation communautaire à la santé en répondant à la question de recherche suivante : qu’est ce qui explique la faible participation des communautés aux activités de promotion de la santé ? Cette étude permettra de mettre à la disposition des décideurs des données probantes en vue d’améliorer les mécanismes d’implication de la communauté dans la gouvernance des actions de santé.
Méthodes
Site de l’étude
L’étude s’est déroulée dans le district sanitaire de Tenkodogo, situé dans la région administrative du Centre-est, à environ 190 km de la capitale. Le recensement général de la population et de l’habitat de 2006 estimait la population du district à 219.735 habitants, avec une taille moyenne de six personnes par ménage. Les principales ethnies qui peuplent cette région sont les Bissa, les Mossi, les Peulh et les Yanas. Les religions pratiquées sont l’islam, le christianisme et l’animisme. Selon les statistiques scolaires 2013, le taux de scolarisation au primaire était de 82 % en 2012. Le paludisme, les affections respiratoires, les affections de la peau et les maladies diarrhéiques sont les maladies les plus courantes. Le programme qui a soutenu cette recherche intervient dans ce district depuis quelques années, ce qui a justifié notre choix.
Participants à l’étude et collecte de données
Deux méthodes de collecte de données ont été utilisées, à savoir l’entretien semi-directif et les focus groups. L’intérêt porté sur ces deux méthodes résulte du fait que cette étude est exclusivement qualitative. Des entretiens ont été réalisés en population générale (n = 48), avec des membres du CoGes (n = 10) et avec les agents de santé (n = 8). Les personnes rencontrées en population générale ont été tirées au hasard à partir de la liste des ménages disponible au niveau de la commune. Le programme qui soutient l’étude couvre 10 centres de santé et de promotion sociale (CSPS) et ce sont les CoGes de ces structures qui ont été retenus. Dans chaque CoGes, un membre a été choisi pour l’entretien. Ce sont les présidents (8) et deux trésoriers, tous membres du bureau, qui ont été touchés. Les thèmes explorés par les entretiens ont porté sur les perceptions, les pratiques de participation et les obstacles à la participation communautaire. Deux focus groups ont été organisés avec les agents de santé et les ASC.
Au total 24 ASC ont participé aux discussions de groupe. Parmi eux figuraient quatre femmes. Le nombre limité des femmes dans les groupes de discussion traduit la situation réelle de leur représentativité dans les organisations communautaires. En effet, sur la liste des ASC de la zone d’étude, on compte 55 personnes, dont 49 hommes et 6 femmes.
Traitement et analyse des données
C’est la méthode de l’analyse de contenu qui a été utilisée. En effet, le corpus empirique à analyser est composé exclusivement de textes. Tous les entretiens et les focus groups ont été enregistrés et transcrits. Nous avons utilisé deux types d’encodage : l’encodage inductif et l’encodage déductif (10,11). L’encodage déductif est la première approche que nous avons utilisée. En effet, à partir des prises de notes et des résumés d’entretiens, un certain nombre de mots ou de phrases ont été jugés importants soit à cause de leur fréquence, soit parce qu’elles sont pertinentes. A partir du corpus, un code book (une liste des expressions ou mots qui ont servi pour l’encodage des entretiens) a été conçu. Ensuite, nous avons procédé à la lecture systématique de tous les entretiens et tous les passages qui contenaient ces éléments, ont été repérés et marqués d’un signe distinctif. La deuxième approche, c’est-à-dire l’encodage inductif, a consisté à identifier, pendant les lectures, de nouveaux passages ou mots intéressants qui n’avaient pas été choisis au préalable. Une fois repérés, ces nouveaux éléments ont également été marqués d’un autre signe de sorte, à les différencier des premiers. C’est à la suite de cet exercice que le corpus d’analyse a été constitué, composé essentiellement d’une série de thématiques. Pour y parvenir, nous avons utilisé le logiciel NVivo du QSR International (12–15).
Approbation éthique
Cette étude, qui est partie intégrante d’un programme de recherche mis en œuvre par l’Université de Copenhague et le Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST) du Burkina Faso, a reçu l’approbation du comité éthique (30 juin 2013). Aussi, les objectifs et les conditions d’utilisation des données ont été largement expliqués à tous les participants. Ce sont les personnes ayant donné leur accord verbal qui ont été soumis à l’entretien.
Limites de l’étude
Pour des raisons opérationnelles, la zone d’étude a concerné les localités et les formations sanitaires situées dans un rayon de 30 kilomètres autour du siège du district sanitaire. Ce faisant, les résultats de l’étude ne peuvent pas être extrapolés étant donné que les échantillons ayant participé à l’étude ne sont représentatifs de l’ensemble de la population du district sanitaire.
Résultats
Perceptions des populations sur les services de santé
Du racket, à la vente parallèle des médicaments, en passant par la surfacturation, le détournement des dons et des subventions, de nombreux maux entachent le quotidien des services de santé. Et ces pratiques, de l’avis de plusieurs participants à l’étude, prennent de plus en plus de l’ampleur et contribuent à influencer les jugements que les populations locales portent sur l’institution de santé, qu’elles n’hésitent pas à qualifier d’espace d’affaires. A cela s’ajoutent le mauvais accueil et la négligence. Ces perceptions négatives créent un sentiment de suspicion dans les rapports entre les services de santé et les populations, qui trouvent un bon prétexte pour ne pas mobiliser leurs efforts au bénéfice du centre de santé, comme le souligne un président de CoGes :
Depuis qu’il ya eu des cas de détournement dans notre CSPS, il est devenu très difficile de mobiliser la population pour exécuter un travail. Avant-hier seulement, on a été obligé de payer des maçons du village pour qu’ils construisent le mur de clôture d’un logement. Ces dépenses ne sont pas prévues dans la caisse du CoGes, mais on n’a pas le choix puisque personne ne va accepter de le faire gratuitement. (CoGes12, homme, 45 ans)
Les discours populaires assimilent les centres de santé à des espaces d’affaires. Ce faisant, toute initiative qui sollicite leur contribution est vue comme une tentative pour les agents de santé et les membres du CoGes de tirer des profits individuels. Des études ont documenté les effets des pratiques de corruption dans les services de santé sur les perceptions des populations, et partant sur leurs pratiques de recours de soins (16).
Les inégalités sociales
Les données collectées montrent une très faible présence des femmes et des jeunes (< 30 ans) dans les bureaux des CoGes. Sur les 10 comités de la zone d’étude, quatre femmes figurent parmi les membres du bureau, mais pour diverses raisons, elles ne participent pas régulièrement aux réunions. Aussi, il a été constaté que lorsque les femmes prennent part aux activités, elles se mettent à l’écart et prennent rarement la parole pour exprimer leurs avis. Elles affichent toujours une attitude passive, se contentant de marquer leur accord avec les décisions prises par les hommes. Une d’entre elles rencontrée lors d’un entretien individuel explique :
Tout ce qu’on va dire, ça ne va rien changer. C’est ce que les hommes vont décider qu’on va prendre en compte. Donc, c’est mieux de ne pas parler. Lors des réunions, les femmes ne veulent pas parler, de peur qu’on dise qu’elles ont manqué du respect aux hommes. Ici, ce n’est pas comme en ville où les femmes peuvent donner leurs avis sans problèmes. On suit seulement ce que les hommes vont décider, c’est tout. Que je vienne ou pas aux réunions, c’est la même chose. (Focus group 3, femme)
Dans l’espace social villageois, les rapports de sexe dominent les interactions en faveur des hommes, et ne facilitent pas une réelle implication des femmes aux décisions (17–19). En dépit de toutes les décisions politiques qui tendent à exiger la présence des femmes dans les instances de décisions, on remarque que la situation tarde à évoluer surtout en milieu rural. Le cas des CoGes illustre une situation qui traverse tous les domaines de la vie sociale. La différence de sexe, plus que toute autre ressource, reste un déterminant majeur des inégalités sociales.
La division de la société en groupe d’âge s’accompagne généralement d’une attribution de fonctions à chaque groupe (20–23). En effet, dans la plupart des sociétés africaines, les aînées s’arrogent les fonctions décisionnelles et confinent les plus jeunes dans des rôles d’exécution. Même si de plus en plus, l’âge semble ne pas être la seule ressource qui donne accès aux espaces décisionnels, il reste admis qu’il constitue un élément incontournable dans l’acquisition de certaines fonctions dans les zones rurales.
En effet, il a été donné de constater que les jeunes sont absents des instances communautaires de promotion de la participation. La moyenne d’âge dans les bureaux CoGes et dans le groupe des ASC se situe autour de 41 ans. Nous avons interrogé les jeunes pour comprendre cette situation, voici ce que l’un d’entre eux a déclaré :
Il est difficile pour un jeune de se trouver au milieu des gens qui ont l’âge de son papa dans un bureau. Ce ne sera pas facile parce qu’il ne pourra pas dire ce qu’il veut. Tout ce que les vieux vont décider, il ne pourra que suivre. Et puis, il risque d’avoir des problèmes avec les anciens s’il ne fait pas attention. (Enquête 5, Homme, 45 ans)
Un infirmier donne une autre explication :
Peut-être que dans d’autres districts, on trouve des jeunes dans les bureaux CoGes mais ici, c’est différent. Je suis à mon troisième poste et je remarque que les bureaux CoGes sont constitués majoritairement de personnes d’un âge avancé. Par exemple, le président du CoGes de notre CSPS a 65 ans, je ne suis pas sûr que parmi les autres, il y en a qui ont moins de 40 ans.
L’appropriation des CoGes par le groupe des aînés pourrait découler d’une stratégie d’accaparement (24) qui contribue à augmenter leurs possibilités de pression sur les plus jeunes. Du fait que le CoGes donne accès à certains privilèges (contact permanent avec les infirmiers, gestion des ressources de la vente des médicaments, possibilité d’être utilisé comme vaccinateur villageois), il constitue un enjeu dans l’espace socio-local. La mise à l’écart des jeunes dans la composition des bureaux n’est pas sans conséquence sur leurs comportements envers les activités de cette structure. On relève qu’ils y accordent très peu d’intérêt. Il en va de même pour les postes d’ASC, qui sont également détenus par des personnes d’un âge avancé.
L’ancrage social des organisations communautaires
En plus de veiller à une bonne gestion des ressources générées par la vente des médicaments et au fonctionnement du dépôt pharmaceutique, les CoGes sont sensés mobiliser les populations autour des questions sanitaires. Seulement les résultats de l’enquête indiquent, que cette structure est très peu connue des communautés ainsi que ses missions et l’identité des personnes qui la composent. De plus, même ceux qui semblent être informés au sujet de cette instance pensent que ses membres perçoivent une rémunération des services de santé comme ce participant à l’étude :
Si les membres du CoGes ne percevaient rien, vous pensez qu’ils allaient continuer à servir le CSPS. Ceux qui ne gagent rien, ne durent même pas dans le bureau. De nos jours, il n’y a plus de travail gratuit. (Enquête 13, Homme, 37 ans)
Cette perception est partagée par une partie importante de la population. Il a également été constaté que plusieurs membres du CoGes ne connaissent pas les attributions liées au poste qu’ils occupent. Les constats effectués montrent une très forte dépendance du CoGes vis-à-vis de l’infirmier chef de poste, qui est dans la plupart des cas, le seul membre du bureau avec un niveau d’instruction élevé. Tous ces éléments font que cette structure communautaire ne dispose pas de crédibilité, d’audience ni de légitimité nécessaires, auprès des populations, pour mettre en branle l’action collective.
Depuis 2008, des associations ont été sélectionnées pour accompagner les districts sanitaires dans la mise en œuvre des activités de promotion de la santé. Les actions qu’elles mènent convergent essentiellement vers les activités de communication pour l’adoption de comportements favorables à la santé. Ces structures sont également peu connues des populations (5). D’une manière générale, les difficultés de fonctionnement, les problèmes de leadership, le faible niveau d’éducation, les conditions de vie difficile des membres et les comportements des agents de santé, influencent l’efficacité de ces organisations, qui finissent par devenir des coquilles vides, incapables de susciter et de conduire l’action communautaire (25–27).
Rivalités inter-villages
La cohabitation entre les villages souffre très souvent de rivalités religieuses, politiques, des conflits antérieurs et bien d’autres choses. Les données empiriques informent que l’implantation des infrastructures est un exercice très délicat tant pour les pouvoirs publics que pour les agences de développement. En effet, le faible niveau de développement du pays en terme de réalisation d’infrastructures fait que beaucoup de villages sont demandeurs d’école, de centres de santé, de routes et de réalisations hydrauliques. Ce faisant, le choix d’un village au détriment d’autres créent des mécontentements, des sentiments de frustrations, d’injustice qui se traduisent par des comportements d’indifférence et de non-participation. Dans le domaine de la santé, la création des aires de santé se fait généralement sur la base des critères techniques sans une réelle prise en compte des réalités sociologiques (28). Certains villages de la zone d’étude refusent de se reconnaitre à l’aire de santé à laquelle les autorités administratives les ont rattachés. Cette situation crée de sérieuses difficultés de collaboration d’une part entre les populations des différents villages, et d’autre part dans les rapports entre les services de santé et les populations. En effet, sur les cinq villages qui forment l’aire sanitaire de Karou, seules les populations de trois villages participent aux activités du centre de santé. Ce site d’implantation était convoité par tous les villages et les habitants protestent en boycottant les activités communautaires de santé. La non-participation est utilisée comme une forme de protestation.
Conflits coutumiers
La province du Boulgou connait depuis quelques années un conflit ethnique qui oppose les deux ethnies majoritaires de la région, à savoir, les Mossi et les Bissa. Les informations récoltées et recoupées indiquent que ces divergences résultent de la gestion du pouvoir politique traditionnel. En effet, depuis bien longtemps, dans les villages où les Mossi et les Bissa cohabitaient, les chefs traditionnels étaient issus du groupe Mossi. Cependant, depuis quelques années, les Bissa ont refusé cette suprématie des Mossi en intronisant leur roi, qui est basé à Tenkodogo. A la suite, dans les villages partagés par les deux ethnies, un chef Bissa a été désigné et intronisé. Ce faisant, les Bissa ne se reconnaissent plus aux chefs Mossi et ne leur font plus allégeance. La conséquence de cette situation est qu’on se retrouve dans beaucoup de villages avec deux chefs. Dans la majorité des cas, la cohabitation est conflictuelle et rend toute action collective impossible. Dans certains villages, comme on a pu le constater pendant la collecte des données, il est quasi-impossible de réunir les membres des deux groupes ethniques autour d’une activité. Le fonctionnement du bureau CoGes de plusieurs aires de santé est fortement influencé par cette situation où les rapports entre les membres sont devenus quasi-conflictuels, ce qui empêche la tenue régulière des réunions.
La participation n’est pas encore une priorité
Comme l’ont indiqué plusieurs auteurs (29–34), la participation ne saurait provenir d’une prescription ni des pouvoirs publiques, ni des agences onusiennes ou des organisations non-gouvernementales (ONG). Pour qu’elle soit efficace et significative, il faut qu’elle s’origine dans une dynamique locale autour d’un sujet choisi et défini par les communautés comme une préoccupation. Les résultats de nos enquêtes montrent que les attentes des populations envers le système de santé sont moins une implication dans les processus décisionnels que la disponibilité de services de santé de qualité où les médicaments sont accessibles, où le personnel de santé affichera un comportement courtois et désintéressé à l’encontre de la population. Elles sont bien conscientes que la participation à la prise des décisions nécessite des compétences dont elles ne disposent pas. C’est pour cette raison qu’elles ne font pas de la démocratie sanitaire une priorité. Ce qui est urgent et important dans les zones rurales du Burkina Faso et peut-être ailleurs en Afrique, c’est l’accès aux services sociaux de base et de qualité (éducation, école, santé et eau) qui constituent les préoccupations fondamentales des populations, et les exigences envers les pouvoirs publics, comme le souligne cet extrait d’entretien :
Ce qui compte pour les gens du village, ce n’est pas participer à la mise en place d’un comité de gestion ou être membre, mais c’est comment avoir accès à des soins moins chers et de qualité quand on est malade. A quoi servira l’implication des populations dans la gestion des centres de santé, si elles ne peuvent pas se soigner. (Homme, 35 ans)
Les conditions économiques
Parce qu’elle demande une disponibilité et une contribution financière, l’implication des communautés dans les actions de santé occasionne des coûts directs ou indirects aux participants (35–37). En effet, prendre part aux réunions, assister aux séances de causeries, participer aux travaux de construction ou de nettoyage, tout cela demande un sacrifice en temps, mais souvent aussi en argent. Cette situation constitue une contrainte dans la mobilisation des populations. Plusieurs participants ont évoqué ce facteur pour justifier leur absence aux activités communautaires, comme ce membre d’un bureau CoGes des centres de santé :
Quand on n’a pas les moyens, il est difficile de faire certaines choses. Je me débrouille avec le petit commerce pour nourrir ma famille. On ne peut plus compter sur l’agriculture. Je vais chercher des marchandises au Ghana pour les vendre dans les marchés. Je n’ai pas le temps. C’est pourquoi, j’avais refusé d’être membre du bureau, mais les gens ont fait pression sur moi. Franchement, avec ce que je fais, je ne peux pas être présent à toutes les activités. (CoGes 2, Homme, 59 ans)
Un autre participant à l’enquête soulignait :
Moi, je ne peux pas participer à un travail qui m’apporte rien, car j’ai besoin de moyens pour nourrir ma famille. Le temps que je vais prendre pour aller travailler gratuitement au CSPS, je peux l’utiliser pour chercher de l’argent. (Enquête 15, Homme, 27 ans)
Des études menées dans d’autres pays ont également relevé le fait que les individus qui participent le plus aux activités communautaires sont ceux avec un niveau de revenus relativement élevé (38,39). Cela pourrait s’expliquer par le fait qu’ils sont à l’abri des besoins élémentaires (se nourrir ou se soigner) et peuvent consacrer ainsi une partie de leur temps à des activités dont ils n’ont pas nécessairement besoin des retombées pour faire face aux charges de leur vie quotidienne. Les données de l’enquête sur les conditions de vie des ménages indiquaient que 43,9 % des ménages vivent en dessous de ce seuil de la pauvreté. La même source note que l’incidence de la pauvreté en milieu rural varie entre 48 % et 53 % (40). Ainsi, la dégradation continue des conditions de vie ne va pas favoriser la mise en place de programmes accordant plus de responsabilités aux communautés.
Conclusion
Cette étude a permis d’identifier une catégorie variée d’obstacles qui empêchent une implication effective des communautés dans la gouvernance du système de santé. Ces contraintes peuvent être rangées dans deux groupes : les facteurs institutionnels et les facteurs socioculturels. S’il est relativement plus facile d’initier des mesures à même de permettre de lever les blocages institutionnels, tel ne semble pas le cas au niveau des aspects socioculturels qui demandent plus de temps, de décisions politiques d’envergure, et surtout des investissements dans le développement de la scolarisation, l’amélioration des conditions économiques, le renforcement des capacités et l’abandon de certaines considérations culturelles.
On constate que les obstacles à lever pour faciliter une réelle participation des communautés dans l’action sanitaire sont plus structurels que conjoncturels, et dépassent largement le secteur de la santé et le niveau local. Les mesures à prendre nécessitent des ressources financières importantes et surtout plusieurs années pour que leurs effets deviennent effectifs, si jamais elles venaient à être prises.
Une autre leçon apprise dans cette étude concerne le fait que les communautés ne voient pas leur implication dans le processus décisionnel au niveau du système de santé comme une priorité (41). Leurs principales préoccupations portent plus sur la disponibilité des services de santé à moindre coût.
Pour rendre plus effective la participation communautaire, il est nécessaire de revoir la composition des CoGes pour y inclure les ressortissants des villages installés hors de l’aire sanitaire. Cette action pourra permettre d’impliquer des membres de la communauté disposant d’un niveau acceptable d’instruction scolaire. Aussi, l’implication des conseils municipaux dans la gestion des centres de santé contribuera sans nul doute à la mobilisation des ressources financières et des compétences locales autour des questions de santé. La légitimité dont bénéficient les conseils municipaux auprès des communautés pourrait être mise à contribution pour initier des actions collectives favorables à une implication des populations dans la gouvernance du système de santé.
Footnotes
Conflit d’intérêts
Aucun conflit d’intérêt déclaré.
Financement
Cet article est publié dans le cadre du projet: « Future fragile. Vie en milieu rurale en période de conflits » Projet N°11-014 KU financé par la coopération danoise au développement (DANIDA).
