Abstract

Les bailleurs de fonds disent vouloir financer l’innovation et c’est une tradition chez les universitaires que d’apporter quelque chose de « nouveau » à leurs domaines respectifs. Dans un monde qui change rapidement, nous sommes confrontés à de nouveaux défis par rapport à nos vieilles façons de fonctionner. Je crois que si nous ne faisons pas quelque chose de radicalement différent, le chemin sur lequel nous sommes actuellement engagés sur le plan économique va accentuer le changement climatique, les inégalités sociales de santé et les troubles dans le monde.
Il existe de nombreuses définitions de l’innovation, en particulier dans la littérature organisationnelle. Elles varient depuis – un changement positif significatif, une solution concrète à un problème qui est adoptée par d’autres (1) – jusqu’à un nouveau produit ou un processus de changement avec comme synonymes la nouveauté, l’originalité, la transformation, le bouleversement, ou l’avancée (2). On a le sentiment que l’innovation, ce n’est pas seulement l’amélioration d’un programme existant, ou la mise en œuvre d’un même programme ou recherche dans un nouvel environnement.
Comme nous le savons, en promotion de la santé, le changement est difficile. Les personnes, les communautés et les sociétés n’ont pas envie de changer, en tous les cas pas de façon majeure, à moins que les anciennes manières de faire ne marchent pas et que le changement s’impose. La première étape est d’apprécier la nécessité d’un changement radical. Pour un individu, peut-être c’est une crise cardiaque qui va l’inciter à modifier son alimentation, à arrêter de fumer et à se mettre à courir. Dans ce cas, il existe de nombreux modèles qui expliquent les changements à effectuer, et comment les faire. Bien que ces changements puissent être nouveaux pour la personne, ils ne sont pas novateurs dans le domaine de la promotion de la santé. Au niveau communautaire, l’ensemble de la communauté peut être inquiète au sujet du suicide des jeunes ou d’une sécheresse prolongée. En travaillant ensemble, ils peuvent discuter des actions possibles. Cependant, d’après ma propre expérience, les communautés se retrouvent souvent coincées, parce qu’elles ne peuvent imaginer que ce qu’elles connaissent déjà ou ce qui s’en approche. Ce qui va leur permettre d’aller dans une nouvelle direction, c’est de visiter un autre endroit où l’on fait les choses différemment, ou de recevoir une personne dans la communauté qui apporte de nouvelles idées et déclenche une nouvelle réflexion.
Lorsque j’ai travaillé en Serbie et en Bosnie-Herzégovine autour des services de santé destinés aux jeunes, il y a environ une dizaine d’années, les Canadiens parlaient du besoin qu’avaient les jeunes d’avoir des cliniques distinctes et adaptées à eux qui fonctionnent à différents moments. La capacité des praticiens locaux à imaginer à quoi cela pourrait bien ressembler et comment les mettre en place a été grandement facilitée en venant au Canada pour visiter différents services destinés aux jeunes que nous avions ici. Cette fois encore, ces dispositifs étaient nouveaux pour ces praticiens, mais pas novateurs à l’échelle mondiale. Dans un autre exemple à l’échelle communautaire, j’ai eu la chance d’observer une réunion importante du groupe maasaï Il Ngwesi, au Kenya. Les chefs voulaient un processus de planification stratégique et les jeunes l’ont facilité. Chaque village a participé pour identifier les problématiques auxquelles ils étaient confrontés, ainsi que les solutions possibles, et cela a été présenté lors d’une grande réunion au cours de laquelle les représentants de tous les villages ont pu discuter. Le groupe est parvenu à identifier un plan de travail pour l’avenir, mais ce que je voudrais mettre en évidence ici, c’est que l’ensemble du groupe a reconnu la nécessité de changer leur culture autour des rôles des hommes et des femmes. Il s’agit d’une étape très importante avec de nombreuses répercussions et, pour le moment, on ne connaît pas encore la direction exacte que ces changements vont suivre. Ce qui est important, c’est que l’ensemble de la communauté a reconnu la nécessité de discuter d’un changement radical.
Le domaine le plus difficile pour innover c’est le niveau sociétal. Une société toute entière peut-elle reconnaître que le problème ne peut être résolu en utilisant de vieilles méthodes ? Je pense que de nombreuses sociétés aujourd’hui sont très inquiètes au sujet de l’avenir, mais elles optent pour un retour au « bon vieux temps » ou pour de petits changements qui ne font pas trop de vagues. Le problème c’est que le changement climatique et un nouvel ordre économique mondial exigent des changements majeurs. Avons-nous la faculté de reconnaître ce que nous devons faire, lorsque les solutions semblent très éloignées de notre expérience passée ? N’est-il pas possible que nous soyons incapables de reconnaître les réelles innovations dont nous avons besoin pour régler tous nos problèmes ?
Une fois que le changement radical a été identifié, la question suivante est de savoir ce qu’il faut faire. D’où viennent ces idées ? Comment distingue-t-on un changement radical d’un grand n’importe quoi ? Certaines personnes vont vouloir essayer un nouveau médicament ou une nouvelle intervention, et certaines communautés vont vouloir essayer quelque chose de nouveau qui n’a encore été fait nulle part ailleurs. Lors des conférences, il y a des personnes qui identifient ce qui doit se produire au niveau mondial, mais en tant que société, nous ne pouvons pas imaginer la manière dont nous allons mettre ces idées en œuvre. Il n’existe pas de chemin déjà tracé, contrairement aux exemples précédents au niveau individuel et communautaire.
L’idée des «Grands Défis » de la Fondation Bill et Melinda Gates était précisément d’investir dans certaines idées encore inexplorées, dans l’espoir que quelque chose d’utile en sorte, comme la réinvention des toilettes sèches. Ce changement est nécessaire partout dans le monde et pourrait être assez radical dans les pays développés, si les systèmes d’assainissement basés sur l’eau étaient remplacés. Cependant, la plupart du temps, les promoteurs de santé et les autres professionnels se concentrent sur la mise en œuvre des « pratiques exemplaires » déjà éprouvées, et il reste peu de moyens pour l’expérimentation. Quel est le rôle des promoteurs de santé à cette étape ? C’est peut-être à nous de lire largement, de trouver des idées inhabituelles, et de les apporter à la table de la communauté ou de la société pour en discuter.
L’étape finale de l’innovation est le processus de changement lui-même. En promotion de la santé, nous comprenons la nécessité des approches participatives pour prendre des décisions individuelles, communautaires et sociétales comme étant le processus approprié pour qu’elles soient durables à long terme, même lorsque des changements doivent se produire rapidement. Il existe de nouveaux moyens de connecter les personnes à l’information en utilisant les médias sociaux, mais sait-on si ces médias sociaux sont un bon outil pour prendre des décisions de manière participative ? Il y a tant d’informations dans les médias qu’il est déjà difficile pour les personnes de faire le tri entre les éléments utiles de ceux qui sont à mettre à la poubelle. Comment, en tant que citoyens, reconnaissons-nous les innovations dont nous avons besoin et les distinguons-nous des idées farfelues ?
À la fin des années 1970, Argyris et Schon (3) ont parlé de l’émergence d’innovations en marge de la société qui ont lentement évolué vers son centre. Dans les environnements d’aujourd’hui qui changent rapidement, je pense qu’il est de plus en plus difficile de distinguer les nouvelles idées auxquelles nous devons prêter attention du bruit de tant d’idées qui existent simultanément en marge et au centre de la société. Nous avons tendance à avancer de manière progressive et à effectuer de petits ajustements de la situation actuelle plutôt que de procéder à des changements colossaux et beaucoup plus risqués.
Les bailleurs de fonds qui investissent dans la recherche sont assez conservateurs. Quels critères utilisent les pairs évaluateurs pour juger si une idée totalement nouvelle vaut la peine qu’on investisse dans elle ou si elle est loufoque ? Qu’est-ce que cela veut dire d’être à la pointe de la recherche ? Le plus souvent, on parle d’une nouvelle méthode ou d’une altération ou d’un ajustement de ce que nous savons déjà. Sommes-nous réellement équipés pour soutenir des recherches innovantes susceptibles d’amener des transformations ? Avons-nous le temps de passer par le processus de recherche classique : phase de pilotage, subvention de recherche, conduite de la recherche et publication des résultats, qui peuvent souvent prendre entre 5 et 10 ans ? L’innovation au niveau communautaire et sociétal doit bouger beaucoup plus vite. Avons-nous besoin d’un fonds de recherche radicale accélérée, qui fonctionnerait en même temps que le fonds de changement lent et progressif habituel ?
Pour terminer, je voudrais rappeler que les innovations ont des conséquences à la fois « bonnes » et « mauvaises » . Le prisme de la promotion de la santé qui consiste à examiner les effets individuels et structurels peut permettre de distinguer les idées potentielles ayant des impacts positifs sur l’équité, l’environnement et les connexions socioculturelles. On ne va pas pour cela forcément choisir ce qui nous fera faire le meilleur bond en avant, mais si en plus nous nous engageons – comme le veut la promotion de la santé – à décider de manière participative, j’ai bon espoir que nous puissions reconnaître ce dont nous avons besoin pour un avenir positif.
