Abstract
La pertinence de l’évaluation d’impact sur la santé (ÉIS) pour promouvoir le développement de politiques publiques favorables à la santé au sein des municipalités est de plus en plus reconnue. L’appréciation des effets d’une démarche d’ÉIS sur les processus décisionnels d’acteurs municipaux peut toutefois être difficile en raison de la multitude d’influences sociales, économiques, géographiques et personnelles auxquels ils sont soumis. Dans un tel contexte, l’approche évaluative de l’analyse de contribution (AC) s’avère particulièrement intéressante puisqu’elle permet de documenter les facteurs menant à l’efficacité d’une intervention en tenant compte des éléments du contexte. Elle aide l’évaluateur à comprendre comment et pourquoi une intervention fonctionne. Le présent article utilise l’étude de cas pour explorer la faisabilité et l’efficacité de l’AC pour apprécier les effets de démarches d’ÉIS sur le processus décisionnel d’acteurs municipaux. Il décrit les stratégies de collecte et d’analyse de données utilisées auprès de trois municipalités de la Montérégie, au Québec. Cette analyse critique montre que l’AC est pertinente dans le contexte décrit. Elle permet d’établir des associations claires et transparentes entre l’intervention, soit la démarche d’ÉIS, et l’importance accordée à la santé par les acteurs municipaux. Elle assure la prise en compte des facteurs d’influence contextuels et offre la flexibilité nécessaire pour adapter la collecte de données à la réalité du terrain. Néanmoins, la lourdeur de l’approche peut en contraindre l’application et certaines limites méthodologiques ont été observées au niveau de l’analyse des données. Les stratégies mises de l’avant pour y remédier sont décrites.
Keywords
Introduction
L’évaluation d’impacts sur la santé (ÉIS) est une démarche qui vise à déterminer les effets potentiels d’une intervention sur la santé d’une population donnée. Elle cherche à orienter les décideurs à l’échelle locale, régionale ou internationale vers une prise en compte systématique de la santé dans la planification et la mise en œuvre de leurs interventions, que ce soit des projets, des programmes ou des politiques publiques.
Plusieurs études montrent que la conduite d’ÉIS au niveau municipal influence la prise de décisions des acteurs municipaux, notamment en favorisant une meilleure compréhension de leur part des déterminants de la santé et en les encourageant à considérer les répercussions imprévues de leurs décisions sur la santé de leurs citoyens (1–5).
Évaluer l’effet d’une ÉIS
Par la nature complexe d’un système urbain, divers facteurs sociaux, économiques, politiques et physiques interagissent et affectent les multiples facettes du développement, dont la santé de la population (6–8). La prise de décisions des acteurs municipaux est également soumise à l’influence de facteurs personnels et interpersonnels, tels que les valeurs, les connaissances, les priorités et les ambitions de chacun (1,6).
De ce fait, l’appréciation des effets d’une démarche d’ÉIS sur le processus décisionnel des acteurs municipaux pose un défi de taille :
Comment déterminer si l’ÉIS influence effectivement leurs décisions en lien avec la santé de leur population ?
Comment déterminer si cet effet, qu’il soit positif ou négatif, n’est pas le produit d’autres influences ou de facteurs contextuels ?
À ce jour, trois cadres d’analyse ont été proposés pour guider l’évaluation d’impact des ÉIS.
Le premier (9) suggère trois domaines d’analyse pour évaluer l’efficacité d’une ÉIS : la prédiction initiale des impacts sur la santé, la participation des décideurs à la démarche et la qualité du processus de transfert d’information ;
Le deuxième (10) suggère quatre catégories d’efficacité de l’ÉIS : directe (entraîne un changement dans les décisions), générale (entraîne une prise de conscience), opportuniste (le changement observé aurait eu lieu même sans l’ÉIS) et inefficace (l’ÉIS a été ignorée). Il propose également d’évaluer l’efficacité de l’ÉIS selon trois secteurs : la santé, l’équité et la communauté ; et
Le troisième cadre d’analyse (11) suggère que les ÉIS devraient être évaluées à trois niveaux : le contexte, le processus et les impacts.
Si ces cadres d’analyse mentionnent l’importance de considérer le contexte au sein duquel une ÉIS est réalisée, aucun d’entre eux ne suggère comment développer une compréhension claire des facteurs qui influencent les résultats d’une ÉIS. Cet article vient combler cette lacune en explorant une approche méthodologique qui non seulement favorise l’identification de facteurs contextuels, mais permet d’en déduire le degré d’influence pour chaque ÉIS étudiée.
L’analyse de contribution
Lorsqu’on cherche à évaluer les effets d’une intervention dont la portée est largement marquée par son contexte, ce qui s’avère au sein d’une municipalité, certains auteurs recommandent l’utilisation de l’analyse de contribution (AC) (7,8,12–15). Cette approche évaluative basée sur la théorie propose un cheminement itératif structuré qui vise à construire un argumentaire logique et plausible permettant d’établir de façon systématique des liens de causalité entre une intervention et un enchaînement prévu de résultats (7,8,14–17). L’AC tient compte de la multitude d’influences possibles en permettant de repérer et de documenter les facteurs contributoires à l’efficacité de l’intervention (12,15,16). En d’autres mots, l’AC aide à comprendre comment une intervention fonctionne, pourquoi elle fonctionne et dans quels contextes (8).
L’AC se fonde sur quatre étapes fondamentales :
le postulat d’une théorie du changement, c’est-à-dire l’anticipation de l’enchaînement des résultats prévus découlant d’une intervention;
l’identification, sous forme d’hypothèses, d’éléments du contexte pouvant influencer positivement ou négativement les mécanismes qui sous-tendent l’enchaînement des résultats prévus;
l’identification de facteurs et d’explications alternatives (EA) pouvant avoir une influence sur les résultats prévus ; et
la mise à l’épreuve de ces explications alternatives pour en déduire la force d’influence sur les résultats prévus et l’émergence de résultats inattendus (7,16).
Évaluer les démarches d’ÉIS à l’échelle municipale en Montérégie, Canada
La Direction de santé publique (DSP) de la Montérégie collabore depuis 2011 avec des municipalités intéressées, sur une base volontaire, à entreprendre une démarche d’ÉIS. Le modèle implanté en Montérégie s’appuie sur une stratégie de soutien à la prise de décision et est conduit en mode collaboratif avec les décideurs locaux (modèle logique de l’ÉIS, Figure 1). Un projet de recherche évaluative, financé par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et le Fonds de recherche en santé - Québec (FRSQ) (No. demande : 318769; PHE-201404), a été amorcé en février 2015 à la DSP de la Montérégie, afin d’explorer les effets que 12 démarches d’ÉIS ont eus sur le processus décisionnel des acteurs municipaux pour favoriser une meilleure prise en compte de la santé dans les projets et les politiques développés. Une description détaillée de la démarche d’ÉIS appliquée en Montérégie et du projet de recherche est présentée par Nour et al. (18).

Logique d’intervention du modèle d’implantation des ÉIS en Montérégie (QC, Canada). Au haut de la figure : modèle logique. Au bas de la figure : exemples de mécanismes d’influence de l’ÉIS sur le processus décisionnel des acteurs municipaux.
Méthodologie
Le présent article utilise l’étude de cas pour explorer la faisabilité et l’efficacité de l’AC comme outil méthodologique pour évaluer les effets de démarches d’ÉIS sur le processus décisionnel d’acteurs municipaux en Montérégie. La faisabilité est évaluée en termes de capacité technique (outils d’analyse : les six étapes de Mayne (7,8)) et organisationnelle (ressources humaines, temporelles et matérielles) de l’approche méthodologique. Cette approche s’applique-t-elle adéquatement à l’évaluation de démarches d’ÉIS ? L’efficacité, quant à elle, réfère à la capacité de l’approche méthodologique à amener le chercheur à poser un regard critique sur la démarche d’ÉIS. Lui permet-elle d’établir des associations claires entre la conduite de l’ÉIS et la meilleure prise en compte de la santé dans les décisions municipales subséquentes ?
Cet article porte sur l’expérience acquise au cours de l’évaluation des trois premières démarches d’ÉIS considérées dans le cadre du projet de recherche mentionné ci-haut. Elles portent sur un plan directeur d’aménagement et deux projets de développement domiciliaires. La méthodologie de collecte de données a fait appel à :
des entrevues individuelles ou de groupe réalisées auprès d’informateurs-clés ayant contribué à la réalisation des démarches d’ÉIS (soit des fonctionnaires municipaux, le responsable de la réalisation de l’ÉIS, des acteurs de la santé publique et d’autres acteurs variant d’une ÉIS à l’autre (direction d’école, population impliquée, chargés de projets, etc.) ; et
à l’examen de documents municipaux ou autres issus de la littérature grise et scientifique.
Cette stratégie correspond à ce qui est généralement retrouvé dans la littérature (1,4,19).
De plus, un groupe de travail composé de chercheurs et professionnels impliqués dans la démarche d’ÉIS s’est réuni après les étapes 4 et 6 de l’analyse, pour valider les constats préliminaires. Le Tableau 1 présente les étapes de l’AC, de même que les stratégies détaillées de collecte et d’analyse de données prévues par le protocole de recherche (18).
Description des étapes de l’AC appliquées en Montérégie et sources de données
Le consentement éthique pour la réalisation des entrevues a été accordé par le comité d’éthique du centre de recherche de l’hôpital Charles-Lemoyne le 7 janvier 2015 (projet MP-HCLM-14-036).
CSSS : Centre de santé et de services soiaux; DSP : Direction de santé publique; EA : explications alternatives; ÉIS: l’évaluation d’impact sur la santé.
Cette étude de cas se base sur :
des observations directes participantes : au fil de l’application de l’AC, la coordonnatrice de recherche a consigné ses observations sur les forces et les limites de l’approche dans le cas de l’évaluation de l’impact des ÉIS en Montérégie; et
une analyse comparative : une grille d’analyse a été utilisée pour comparer les activités de collecte de données prévues pour l’application de l’AC avec celles qui ont effectivement été réalisées (Tableau 2, section Résultats).
Grille d’analyse comparant les étapes de collecte de données prévues et celles appliquées sur le terrain
Données démographiques fournies par les municipalités.
CLD : Comité local de développement ; CSSS : Centre de santé et de services soiaux; ÉIS: l’évaluation d’impact sur la santé
Résultats et discussion
Notre réflexion sur l’applicabilité de l’AC en Montérégie est présentée en termes de faisabilité et d’efficacité. Les forces et les limites de l’approche y sont détaillées.
Faisabilité de l’AC
Nos observations indiquent que l’AC, telle qu’appliquée dans le cadre de ce projet de recherche, offre un cadre structuré qui nous amène à explorer l’ensemble du contexte au sein duquel se réalisent les ÉIS (Figure 1). Cette grande qualité de l’AC répond aux recommandations en ce sens retrouvées dans la littérature (9,11).
La principale force de l’AC est liée à l’importance qu’elle porte à l’identification d’EA et des mécanismes d’action qui sous-tendent l’effet des facteurs d’influence (15–17). Trop souvent, lors de l’application d’approches évaluatives basées sur la théorie, une attention minimale est accordée à l’identification d’explications alternatives (17,20), ce qui induit le développement d’une théorie du programme simpliste et mène à l’élaboration de constats partiels sur l’histoire de contribution (17). L’identification d’EA est d’ailleurs considérée par plusieurs auteurs comme une condition sine qua non pour développer une compréhension exhaustive du contexte dans lequel une intervention est implantée et démontrer hors de tout doute que cette dernière est l’une des principales causes des résultats observés (7,17). Cette étape représente donc la clé pour formuler des hypothèses rigoureuses sur le rôle de l’ÉIS pour influencer le processus décisionnel des acteurs municipaux.
En ce qui a trait à la participation des acteurs locaux, au moins un représentant municipal (conseiller municipal ou professionnel) impliqué dans la démarche d’ÉIS a pu être rencontré dans chaque ville, permettant d’obtenir l’information nécessaire au développement de l’histoire de contribution. Les intervenants de santé publique ont été très participatifs et leur appui a été particulièrement favorable, voire nécessaire, à la conduite des autres activités de collecte de données auprès des municipalités.
Modifications apportées à la collecte de données
Certaines limites ont été observées par rapport au recrutement de participants. Dans deux des municipalités à l’étude (2 et 3), les maires en poste n’ont pas accepté de prendre part à la première ronde d’entrevues prévue à l’étape 2 de l’AC. Il a également été impossible de réaliser la deuxième ronde d’entrevues (étape 5) dans les municipalités 1 et 2, alors qu’il était souhaitable d’approfondir certaines données clés. Des horaires surchargés, la multiplicité des projets menés par les différents acteurs et le remplacement (suite à des élections) de l’équipe municipale initiatrice de l’ÉIS ont été identifiés comme principales limites à la participation. Pour y faire face, des entrevues individuelles téléphoniques ont été organisées lorsque possible (étapes 2 et 3) et la recherche de preuves additionnelles s’est principalement appuyée sur l’étude de documents supplémentaires et l’échange de courriels avec les participants (étape 5). Ces adaptations ont permis de minimiser l’investissement en temps requis de la part des participants, tout en conservant les opportunités prévues pour approfondir adéquatement l’histoire de contribution.
Un changement a également été apporté à l’ordre d’application des étapes de l’AC : les étapes 2 et 3 n’ont pas été menées de façon séquentielle tel que prescrit, mais plutôt par un « va-et-vient » constant entre la collecte et l’analyse des données. Les données collectées dans le cadre de la deuxième étape servaient donc à atteindre le but de l’étape trois, et vice versa. De ce fait, la vérification de l’atteinte des résultats prévus permettait de nourrir l’identification de nouvelles EA, lesquelles entraînaient à leur tour des retours confirmatoires sur les indicateurs identifiés. Cette modification a permis de réduire au maximum les demandes répétitives d’information effectuées auprès de chacun des participants.
Modifications apportées au processus d’analyse de données
De sérieuses limites méthodologiques ont été observées concernant l’évaluation du degré d’influence des EA identifiées. Ce constat rejoint les conclusions d’autres auteurs (16,17,21). Pour y remédier, deux stratégies méthodologiques ont été incorporées à l’approche de l’AC pour faciliter et systématiser le processus d’analyse de l’information.
Premièrement, l’AC offre peu de repères pour guider l’analyse des discours des participants. Nous avons donc suivi les recommandations de l’approche argumentaire (21), en portant une attention particulière aux marqueurs linguistiques témoignant d’un changement ou d’une relation de causalité (22,23) :
« il est évident/clair que… »;
« influencé/ favorisé/ changé » ;
« comparé à… » ;
« désormais… » ;
« à voir avec… » ; et
« nous a montré que… ».
La théorie liée à l’identification des mécanismes d’action qui sous-tendent la chaîne prévue de résultats a été clarifiée dans la littérature (24,25) (voir Figure 1 pour un exemple simple de mécanismes d’action identifiés dans le cadre de ce projet).
Deuxièmement, le Cadre d’évaluation du degré d’influence (CÉDI) (traduction des auteurs du Relevant Explanation Finder initialement proposé par Lemire et al. (16)), a été appliqué pour guider et systématiser l’évaluation de chaque EA sur la chaîne de résultats. Le tableau 3 décrit les six composantes du CÉDI tel qu’appliqué dans l’évaluation des ÉIS en Montérégie et présente deux exemples de facteurs d’influence analysés.
La catégorisation en quartiles est inspirée de la suggestion de Lemire et al. (2012) et Biggs et al. (2014) (voir Table 2, p. 222).
CSSS : Centre de santé et de services soiaux; EA : explications alternatives; ÉIS: l’évaluation d’impact sur la santé
Pour chaque ÉIS évaluée, la liste des EA a été épurée au maximum en utilisant les critères de sélection suivants :
redondance : l’EA est associée à plus de la moitié des sources de données ;
pertinence théorique : l’EA bénéficie d’un fondement théorique qui rend sa prise en compte essentielle ; et
originalité : l’EA est si inusuelle qu’elle doit être prise en compte.
La structure rigoureuse du CÉDI permet d’effectuer une évaluation transparente du degré d’influence à accorder aux EA (15) : si l’influence d’une explication donnée est faible, l’EA est écartée. La simplicité de l’échelle de mesure utilisée permet d’articuler le processus déductif et de consolider les conclusions tirées quant à la force de l’influence à attribuer à chaque EA. Ceci a donc pour effet de rehausser le degré de fiabilité des postulats et de l’histoire de contribution développés.
Toutefois, on peut noter une simplicité excessive au niveau de la catégorisation (faible, modérée ou forte) des composantes de mesure du degré d’influence (colonne 5). Il serait intéressant, voire nécessaire, d’approfondir les recherches pour préciser la pondération et, ainsi, minimiser les risques d’interprétation subjective du degré d’influence à accorder aux EA analysées. En ce sens, le QuIC (Quality and Impact of Component) Evidence Assesssment (26) propose une stratégie de mesure d’impact en sept étapes qui mérite certainement une attention plus approfondie.
Efficacité de l’AC
L’utilisation de l’approche de l’AC a pour objectif d’établir des associations entre l’intervention per se, soit la démarche d’ÉIS, et l’augmentation de l’importance accordée à la santé dans le processus décisionnel des acteurs municipaux. L’analyse de cas nous pousse à conclure que, grâce à l’AC, nous avons pu postuler une théorie du changement, identifier les hypothèses et les risques favorisant ou menaçant l’enchaînement des résultats prévus par ce postulat, identifier les EA qui sous-tendent les mécanismes d’action et les mettre à l’épreuve pour en déduire la force d’influence sur le processus décisionnel des acteurs municipaux.
Nous estimons que d’autres méthodes de collecte et d’analyse de données n’auraient pas permis de dresser un portrait aussi exhaustif du contexte au sein duquel les démarches d’ÉIS ont été réalisées. Les études randomisées, bien qu’elles puissent amener à établir des relations causales, ne peuvent être réalisées en présence d’impératifs non contrôlables, tels qu’un changement de mairie ou une nouvelle loi imposée. Les études qualitatives plus traditionnelles, quant à elles, mettent souvent de l’avant une triangulation simple des données qui permet certes de valider certains résultats, mais contribue peu au développement d’une histoire de contribution.
Les cadres d’analyse généralement utilisés pour évaluer les effets des ÉIS (9-11) n’offrent pas de repères pour déterminer le degré d’influence de chaque facteur contextuel. La combinaison de l’AC et du CÉDI, telle que présentée dans le présent article et ailleurs (15), permet de combler cette lacune.
Selon nos observations, l’efficacité de l’AC repose en grande partie sur la crédibilité des constats issus de l’analyse des données, laquelle s’appuie sur deux grandes forces méthodologiques de l’approche. La première est liée à la rigueur de la collecte et de l’analyse de données, principalement grâce à l’utilisation de trois différentes stratégies de triangulation (27,28):
la triangulation des données (data triangulation), par la réalisation d’entrevues avec différents acteurs (CSSS, municipalité, organismes, etc.) et la diversification des sources de données (analyse documentaire, recension des écrits et observations directes);
la triangulation entre analystes (analyst triangulation), par la création du groupe de travail (étapes 4 et 6); et
la triangulation des postulats théoriques (theory triangulation), par le fait d’aborder les données selon les différentes hypothèses stipulées à l’étape 1. Une telle combinaison assure également la validité et la transparence de la réflexion, deux aspects essentiels pour la conduite d’analyses crédibles (29). Cette coconstruction des connaissances favorise une compréhension exhaustive de l’histoire de contribution.
La deuxième grande force de l’AC est liée à sa structure globale, c’est-à-dire, à ses six étapes. Cette structure est basée sur une constante rétroaction entre la théorie postulée et les données collectées, ce qui crée un enchaînement par lequel la « théorie modifie l’analyse tout comme l’analyse modifie la théorie » (30). Une telle séquence favorise l’enrichissement du postulat de l’histoire de contribution en procurant maintes occasions de réfléchir sur les mécanismes d’actions identifiés et, au besoin, d’en établir de nouveaux.
Les limites affectant l’efficacité de l’AC
Certaines limites affectent toutefois l’efficacité de l’AC. Tout d’abord, cette approche méthodologique repose sur une solide maîtrise des concepts de la théorie de l’intervention et des mécanismes d’action (17,30,31). Sans une bonne définition initiale de ces processus, souvent abstraits, il devient difficile de procéder à l’identification des EA. L’AC requiert donc de solides bases théoriques et il est important d’investir le temps nécessaire pour réaliser adéquatement les étapes 1 et 2. Une certaine lourdeur peut donc se faire sentir à ce niveau.
Par ailleurs, il est évident que le processus de validation proposé par l’AC est exigeant, particulièrement pour les acteurs municipaux. Ces derniers se trouvent au cœur de la collecte de données et sont sollicités à répétition pour l’acquisition de documents (étapes 1 à 3), la conduite d’entrevues (étape 2) et la recherche de preuves additionnelles (étape 5). Les trois cas étudiés dans le cadre de cet article touchent des villes de tailles petite et moyenne. Dans ce contexte, on observe un important manque de ressources, un roulement de personnel, des problèmes au niveau de la numérisation de l’information, voire même certaines difficultés à communiquer par courriel. Ces contraintes ont tendance à complexifier et à rallonger la période de collecte de données.
Conclusions
Cet article visait à explorer la faisabilité et l’efficacité de l’AC pour évaluer l’impact de démarches d’ÉIS sur le processus décisionnel d’acteurs municipaux. L’expérience menée en Montérégie nous amène à croire que malgré sa relative complexité et ses nombreuses étapes de collecte et d’analyse de données, l’AC est très pertinente dans le contexte décrit ici. Elle propose un cadre structuré qui permet d’opérationnaliser le processus d’évaluation, tout en offrant la flexibilité nécessaire pour adapter la collecte de données à la réalité du terrain. Nous estimons que la conduite des différentes étapes de l’AC permet d’identifier de façon claire et transparente les mécanismes selon lesquels une démarche d’ÉIS peut influencer un processus décisionnel au sein d’une municipalité. Nos observations nous portent donc à croire que, plus que toute autre approche évaluative, l’AC nous a permis de tracer des liens exhaustifs entre les démarches d’ÉIS et les résultats obtenus pour les trois municipalités à l’étude en Montérégie.
Nous sommes toutefois conscients du fait que cette analyse critique de l’AC n’est basée que sur l’expérience acquise suite à l’étude de trois cas. Quoique des conclusions intéressantes aient pu être tirées sur l’aspect méthodologique de cette recherche, il reste nécessaire de poursuivre le travail auprès d’un plus grand nombre de municipalités. Il sera par la suite pertinent d’élargir les conclusions de l’étude en effectuant une méta-analyse des différentes publications qui traitent de l’AC comme méthode d’évaluation des effets des ÉIS.
Footnotes
Conflit d’intérêts
Aucun conflit d’intérêt déclaré.
Financement
Cette recherche n’a reçu aucun financement particulier des secteurs public, privé, ou non-lucratif.
