Abstract

« Brûle-moi, pends-moi, autant que tu le voudras, autant que l’histoire se répétera, je reviendrai au centuple » (1). Il est assez rare de démarrer un éditorial d’une revue scientifique par l’extrait d’un poème, mais l’art est une dimension incontournable de la promotion de la santé. Winslow n’osait-il pas définir la santé publique comme « un art et une science » (2) pour nous expliquer qu’il faut certainement aussi tenir compte de nos émotions et de nos savoirs d’expériences pour agir sur les déterminants sociaux de la santé alors que l’on fête les 10 ans de la fameuse commission de l’OMS à cet égard (3) ? J’ai lu cet extrait de Natasha Kanapé Fontaine, poétesse innue, une des communautés des Premières Nations, dans un livre déchirant qui montre comment les migrants (terme contemporain !) européens venus conquérir et s’établir au Canada ont cherché à détruire ce « Peuple rieur » (1), migrant lui aussi ! Mais ce peuple a montré toute sa résilience, mot revenu à la mode (4) mais encore trop peu utilisé en santé publique. Malgré les humiliations de la colonisation et les politiques gouvernementales iniques d’assimilation qui s’en sont suivies, il a réussi à résister et toujours exister. Ce peuple de la Côte-Nord du Québec, comme les populations du centre du Sahel ou du cœur des Caraïbes vit aujourd’hui une situation alarmante, encore trop ignorée. Comme vient de le rappeler le 16 janvier 2018 le Secrétaire général des Nations Unies « Climate change is moving faster than we are… Inequalities are growing. Nationalism, racism and xenophobia are on the rise » (5). Si le changement climatique et la crise migratoire y étant associée (6), sont sans précédent, la réaction des êtres humains ne serait-elle qu’une répétition, comme le propose Natasha Kanapé Fontaine ? En effet, on est étonné par les attitudes contemporaines à l’ampleur des déplacements humains de ces dernières années dans le monde. Et ce nationalisme, racisme ou xénophobie ne sont pas l’apanage d’un peuple. Il suffit de voir les réactions en France où certains se demandent si le droit d’asile ne commence pas à être remis en cause, en Birmanie où la crise des Rohingyas n’a pas été assez dramatique pour que le Pape ose en évoquer le nom lors de sa visite. En Amérique du Nord, des milliers de personnes traversaient à pied cet été la frontière entre les États-Unis et le Canada pour demander l’asile à la suite de la décision de l’administration Trump de lever le moratoire sur l’expulsion de migrants haïtiens, décision temporaire instaurée dans le contexte du terrible tremblement de terre de 2010. Cette catastrophe environnementale a provoqué des milliers de décès mais aussi environ deux millions de personnes déplacées au sein ou à l’extérieur du pays, provoquant, parfois mais pas toujours, une vague de solidarité importante. Qui se souvient de l’accueil du Sénégal, dans une époque politique particulière cependant, de dizaines de jeunes haïtiens pour leur offrir une nouvelle vie et une formation professionnelle ? Cela n’a pas toujours été accepté par des étudiants sénégalais qui ne comprenaient pas l’aide apportée à ces migrants alors qu’eux n’avaient pas les conditions minimales pour étudier.
Par ailleurs, les petits États insulaires (7), mais aussi de nombreux autres pays, vivent de plus en plus les impacts d’évènements météorologiques extrêmes, exacerbés dans le contexte des changements climatiques, qui, en plus des impacts majeurs sur la santé des populations (8), sont aussi une source majeure de migrations. La question de l’équité doit être au cœur de nos démarches de promotion de la santé (2). Elle est une nouvelle fois ici convoquée lorsque l’on sait que les pays les plus touchés sont bien souvent les plus vulnérables. Entre 1996 et 2015, les contrées les plus affectées ont été le Honduras, le Myanmar, Haïti, le Nicaragua, les Philippines et le Bangladesh (9). D’ici la fin du siècle, si rien n’est fait pour agir sur le changement climatique et l’adaptation à son impact, le nombre de personnes vulnérables à la migration pourrait atteindre un milliard (10). Ces événements climatiques ont aussi le potentiel d’augmenter les demandes d’asile à l’échelle planétaire (11). Les changements climatiques ne sont évidemment pas à eux seuls responsables de tous les mouvements migratoires humains. Non seulement les déterminants de la migration sont multiples et complexes (fragilité des États, économique, conflits, etc.) mais surtout, quasiment aucune recherche n’a encore été entreprise pour comprendre cette myriade de causes, leurs conséquences sur la santé des populations et tenter d’en distinguer les facteurs poussant au déplacement. Ainsi, le concept de « migrant climatique » reste-t-il principalement encore à l’état de débat. La trajectoire migratoire de ces victimes des dérèglements environnementaux est-elle plus violente et traumatisante que les autres, ses conséquences sont-elles plus importantes ?
Mais au-delà des mots, qu’en est-il de nos actions de promotion de la santé ? Les conséquences de ces changements climatiques pour la santé sont très claires et celles sur la migration le sont de plus en plus. Il devient donc urgent de prévenir et de guérir (12). Pourtant, les acteurs du champ de la promotion de la santé peinent encore à considérer la dimension écologique dans leur intervention. L’Association canadienne de santé publique a évoqué le lien entre santé publique et changement climatique en 2015 par l’intermédiaire d’un expert en promotion de la santé, Trevor Hancock (13). Mais la question des migrants climatiques n’a pas été abordée. La plupart des grandes organisations non gouvernementales « sans frontiéristes » de santé n’ont pas encore pris la mesure du rôle des changements climatiques dans leurs orientations stratégiques ou interventions humanitaires. L’interconnexion entre climat, écologie, migration et santé n’est pas encore dans les esprits et les actions. Les champs de la promotion de la santé, d’une seule santé ou de la santé planétaire ne se sont pas encore suffisamment parlé.
Face à l’ensemble des priorités et des besoins humanitaires immenses des populations migrantes et des réponses étatiques appropriées qui ne sont pas toujours au rendez-vous, il est évident que ces organisations ne peuvent pas tout faire. Au-delà du plaidoyer nécessaire à l’échelle internationale, la question de la migration climatique est aussi un véritable défi pour les intervenants de promotion de la santé. En effet, cela implique de disposer d’une vision globale des problèmes à résoudre, prendre en charge les migrants durant leur trajet et à leur arrivée mais aussi et surtout en amont, tout en misant sur leur résilience. Il faut guérir les êtres humains et les territoires dévastés où vivent ces personnes forcées à se déplacer, ce que l’on sait relativement bien faire. Mais il faut aussi et surtout, prévenir les catastrophes et se préparer à y répondre. Selon l’OMS, la sécurité sanitaire passe aussi par une bonne préparation des systèmes de santé et des interventions de santé publique à l’égard des changements climatiques (14). Les acteurs de promotion de la santé doivent maintenant mieux considérer les changemements climatiques comme un des déterminants sociaux de la santé et de la production des inégalités sociales de santé. Si les acteurs de santé publique ne sont pas encore suffisamment avancés, il semble que les acteurs politiques ne le soient pas davantage. L’une des régions les plus touchées par les impacts des changements climatiques est le Sahel en Afrique. Une Alliance a été lancée en 2017 lors d’un conseil des ministres franco-allemand « motivée par la situation commune d’urgence préoccupante […] notamment sur les plans de la vulnérabilité alimentaire et climatique grandissante, de l’insécurité et de la migration » (15). Cependant, les premières réunions et discussions ont semble-t-il fait fi de la question de la santé des populations, de leur accès aux soins et aux interventions de promotion de la santé et notamment pour les migrants climatiques, largement présents dans cette région du monde. Il ne faudrait pas que la solution aux maux actuellement vécus par les habitants et les États de cette région ne devienne que sécuritaire et militaire. Pourtant, la stratégie de la France en matière de santé mondiale (2017) est innovante car la lutte contre le changement climatique est présentée comme une activité contribuant à l’un de ses objectifs, à savoir « agir sur les principaux déterminants de la santé» et notamment les déterminants environnementaux (16).
Les acteurs de la promotion de la santé que nous sommes doivent aujourd’hui mieux prendre la mesure des enjeux entourant les migrations humaines dont les origines sont liées à la dégradation de l’environnement, et notamment aux changements climatiques. Nous devons mieux nous mobiliser pour que nos recherches, nos actions de terrain et de plaidoyer s’intéressent enfin à la triade : migration, changement climatique, santé. Comme nous le rappelle le Secrétaire général des Nations Unies « Je l’ai dit et je le répète : les migrations sont un phénomène positif » (5). La promotion de la santé donc doit prendre sa place dans ce débat.
Footnotes
Acknowledgements
Ce texte n’aurait pu exister sans la collaboration depuis quelques mois avec des amis et collègues sur ce sujet encore trop souvent négligé ; le sujet, pas les amis ! Merci à Emmanuel Bonnet, Tarik Benmarhnia, Pierre Ramel et Patrick Cloos pour leur relecture d’une première version de ce texte.
