Abstract

Par cette déclaration, nous nous efforçons d’honorer et de faire avancer les messages contenus dans les Déclarations de Waiora et de Rotorua de 2019 de l’UIPES qui exhortent les communautés de la promotion de la santé et d’autres communautés mondiales à faire une place aux voix et aux connaissances des peuples autochtones et à les privilégier en agissant de manière concertée pour promouvoir la santé de tous les peuples, de la Terre Mère et de toute vie, maintenant et pour l’avenir. Nos actions en promotion de la santé mettent l’accent sur la promotion de politiques pour la santé, le bien-être et l’équité.
La conférence 2022 de l’UIPES s’est ouverte avec un protocole d’accueil des participants sur le territoire autochtone hôte. Un détenteur respecté du savoir kanien’kehá:ka (Peuple des silex, Mohawk) a offert « les mots qui sont prononcés avant de discuter de questions d’importance » – « Ohénton Karihwatéhkwen » – et qui servent à rassembler nos esprits pour ne faire qu’un en exprimant notre profonde gratitude et notre appréciation au monde naturel, au Peuple, à notre Mère la Terre, aux eaux, à la vie marine, aux racines, aux plantes, aux insectes, aux aliments qui soutiennent nos vies, aux fruits, aux remèdes, aux animaux, aux arbres, aux oiseaux, aux quatre vents sacrés, aux tonnerres, à notre Grand-mère la Lune, à notre Frère aîné le Soleil, aux étoiles, aux quatre Êtres sacrés et au Créateur.
“Skywoman” par Mark Kawesoton Light, un artiste Mohawk d’Akwesasne.
Ce discours reconnaît un ensemble de soins réciproques à prendre dans les relations naturelles et sociales, essentiels à la survie de l’humanité. Il suggère que tous les êtres humains doivent tenir compte de leurs rôles et responsabilités pour continuellement administrer la création, et souligne que les décisions prises aujourd’hui, que ce soit par des individus ou des organes de gouvernance à l’échelle mondiale ou nationale, doivent également prendre en compte les « visages à venir » – sept générations futures. Cette philosophie de Rotinonshonni (Peuple des maisons-longues) exprime le pouvoir d’unifier nos esprits et nos pensées dans le but de ce rassemblement ; d’innover, de se réapproprier et de revitaliser des façons pour tous de bénéficier de manière équitable de la nature, et de créer des sociétés pacifiques et justes. Nous suggérons que des discours comme celui d’Ohénton Karihwatéhkwen soient perçus comme une philosophie pour guider les futurs efforts de la promotion de la santé.
Les membres des communautés de la promotion de la santé reconnaissent depuis longtemps que les causes profondes des inégalités sociales et de santé résident dans des relations d’exploitation, d’oppression partout dans le monde dans les sphères économique, politique, environnementale, sociale et culturelle qui sont insoutenables. Ils reconnaissent également que la planète et tous les êtres vivants sont étroitement liés et que les humains ont des responsabilités et des devoirs de protéger ces relations vitales. On est également de plus en plus conscient que les intérêts économiques étroits dictent les façons dont nous construisons nos habitats humains et que ceux-ci ont des répercussions importantes et négatives sur la santé planétaire.
Cependant, comme l’indique clairement la Déclaration de Waiora, nous n’avons pas entrepris suffisamment pour reconnaître et porter sur le devant de la scène les connaissances ancestrales des promoteurs de la santé autochtones, alors même que leurs pratiques en promotion de la santé existent depuis des temps immémoriaux. La promotion de la santé portée par les Autochtones soutient la biodiversité, la souveraineté alimentaire et l’intégration écologique, avec des millénaires d’expériences, en s’adaptant à un environnement changeant grâce à des liens étroits avec la terre, et tout cela en dépit de vagues d’adversité. Les peuples autochtones ouvriront la voie lorsque leurs connaissances, leurs pratiques et leurs systèmes seront respectés comme il se doit et qu’ils disposeront de ressources. En faisant preuve de courage moral, les chercheurs, les décideurs et les praticiens de la promotion de la santé doivent lutter contre leur inconfort, désapprendre et bousculer les hypothèses et les préjugés du passé, pour être les véhicules d’un changement systémique vers des sociétés plus équitables et en meilleure santé. Nous devons nous engager à décoloniser activement nos pratiques, ce qui implique un processus de réorganisation de ce que le monde colonial a créé.
En tant que domaine résolu à se renouveler en permanence et à participer aux efforts de décolonisation, la Promotion de la Santé aspire à s’engager de façon plus significative en intégrant de multiples visions du monde, disciplines et façons de voir et de savoir afin que nous puissions mieux nous positionner pour éliminer les obstacles qui cloisonnent, discriminent et déconnectent les gens les uns des autres et rompent leurs liens avec la terre. Ces aspirations sont essentielles pour influer sur les déterminants structurels de la santé et du bien-être écologiques, humains et planétaires. Les gouvernements à tous les niveaux, et les peuples qu’ils représentent, doivent faire preuve de leadership en envisageant, en adoptant et en mettant en œuvre des politiques qui garantissent explicitement que toute vie, humaine et non humaine, pourra bénéficier des dons de la création.
Par cette Déclaration, nous réaffirmons celle des Nations Unies de 2007 sur les Droits des Peuples autochtones, nous reconnaissons la Déclaration de São Paulo en 2021 sur la Santé planétaire et nous saluons la Charte de Genève pour le Bien-être de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) adoptée en 2021 qui appelle à mettre au premier plan le savoir et le leadership des peuples autochtones. Ces précédents, les inter-venants inspirants et les commentaires des délégués à la conférence de 2022 de même que la sagesse transmise par les Aînés et les gardiens du savoir nous incitent à faire ce travail.
La colonisation a affecté chacun d’entre nous. D’une seule voix, nous appelons les communautés mondiales à privilégier les voix et les connaissances des peuples autochtones (y compris ceux du Nord et du Sud) et à intégrer le bien-être, la santé de la planète et l’équité dans toutes les politiques par les actions suivantes.
Premier domaine d’action. Démanteler les structures coloniales qui renforcent la suprématie blanche, l’exploitation, la discrimination, le racisme, la violence et l’iniquité
Respecter et adhérer aux droits inhérents des peuples autochtones tels qu’énoncés dans la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples autochtones.
Reconnaître la spiritualité, la culture, la langue, les systèmes de connaissances et l’identité comme des éléments essentiels de la santé humaine et de la promotion de la santé.
Décoloniser les espaces, les systèmes et les structures en changeant les dynamiques de pouvoir, en créant des structures de gouvernance non coloniales qui favorisent l’autodétermination et l’action collective, et en construisant des voies et des ponts entre les secteurs, les peuples et la planète.
Co-créer des espaces équitables où l’on s’écoute mutuellement, valoriser les données issues des connaissances communautaires, amplifier les voix qui ne sont pas habituellement entendues, renoncer au pouvoir pour que les jeunes puissent diriger, et apprendre ensemble à développer des solutions favorables à la santé planétaire.
Encourager les approches de gouvernance autochtones qui ne sont pas des modèles colonisateurs – des approches qui reconnaissent les cérémonies, qui utilisent un langage non colonisateur, qui utilisent des structures de pouvoir relationnel horizontales et qui démantèlent les structures de pouvoir hiérarchique verticales.
Élever et mettre au centre des discussions politiques les connaissances et la sagesse autochtones dans les discussions politiques, faciliter les relations réciproques entre les humains et la terre, régénérer de la richesse et des ressources et les redistribuer pour développer une économie durable et un environnement favorables à tous les peuples et à la planète.
Lutter contre les déterminants sociaux de la santé qui affectent les communautés, les peuples et les pays les plus systématiquement opprimés (p. ex., les pays du Sud) afin de « vacciner » des populations entières contre les chocs et les stress futurs.
Deuxième domaine d’action. Renforcer les relations réciproques pour favoriser des espaces pacifiques, justes et inclusifs exempts de peur, de racisme, de discrimination, de violation et d’autres formes d’oppression structurelle
Renforcer les communautés
Développer et maintenir des relations réciproques à long terme entre les membres de toute communauté, les organisations et les décideurs des administrations locales.
Éliminer les obstacles structurels systémiques, oppressifs et non inclusifs à l’action et à l’engagement communautaires.
Investir dans les communautés pour célébrer et valoriser toutes les cultures, toutes les langues et toutes les relations entre les uns et les autres comme éléments essentiels de la promotion de la santé.
Exhorter les décideurs publics à investir dans le renforcement des organisations qui facilitent l’intégration communautaire et qui peuvent faire entendre la voix des communautés auprès des décideurs et leur donner accès aux ressources dans tous les domaines.
Soutenir les communautés qui résistent aux politiques des entreprises et des pouvoirs publics qui vont nuire à leur environnement.
Organisations & Systèmes de Santé
Co-créer des espaces de collaboration entre les organisations pour atteindre des objectifs communs et catalyser de nouvelles façons de penser et de faire.
Intégrer et financer des approches culturellement sécurisantes et des approches sensibles aux traumatismes dans les systèmes de santé et de services sociaux pour toutes les populations.
Entreprises
Placer la nature et les écosystèmes au centre de la prise de décisions des entreprises.
Investir dans l’énergie verte et d’autres technologies qui minimisent les dommages causés à l’environnement.
Exiger que la communauté puisse donner son avis de manière significative et le consentement de la population autochtone à leurs projets.
Pouvoirs publics et décideurs à l’échelle locale
Avoir toujours l’équité en santé comme perspective lorsqu’il s’agit d’évaluer les risques et les possibilités que présentent les politiques et les programmes, et de mesurer leurs effets sur la santé et l’équité en santé.
Concevoir et mettre en œuvre des politiques équitables et cohérentes qui privilégient les voix et les connaissances de ceux qui sont généralement relégués à la marge.
Adopter des politiques et des mesures juridiques pour tenir les entreprises responsables de toute pratique nuisible et extractive.
Universités et chercheurs
Décoloniser les programmes de promotion de la santé en adoptant de nouvelles approches pédagogiques qui mettent véritablement en avant les auteurs qui transforment les discours de la promotion de la santé en apprentissage et en formation pour lutter contre le colonialisme et le racisme.
Concevoir des programmes d’études qui aident les étudiants universitaires, y compris les étudiants en promotion de la santé, à acquérir des compétences en santé planétaire, par rapport au concept « Une seule santé », à l’écosanté et à d’autres discours et réseaux de pratique conformes.
Financer des recherches qui mettent en valeur les relations réciproques avec les communautés dans la prise de décisions et le leadership tout au long du processus de création de connaissances.
Intégrer les connaissances, les valeurs et les visions du monde traditionnelles dans la recherche – par exemple: ○ Repositionner les systèmes de connaissances autochtones au même niveau que les systèmes de connaissances occidentaux, voire davantage, pour prévenir et atténuer les effets désastreux des changements climatiques et de la dégradation de l’environnement, et promouvoir la santé, l’équité en santé et le bien-être. ○ Faciliter l’utilisation de méthodologies qualitatives autochtones, d’approches sensibles aux traumatismes et de la sécurisation culturelle pour favoriser des programmes, des politiques et des services culturellement adaptés, élaborés pour et avec les populations autochtones.
Troisième domaine d’action. Catalyser les actions individuelles et collectives de tous les secteurs de la société pour promouvoir la santé de la planète et de ses habitants
Placer la nature et les écosystèmes au centre de l’élaboration des politiques à tous les niveaux de gouvernement.
Demander aux gouvernements à tous les niveaux de décarboniser les économies, de soutenir la biodiversité, l’accès à l’eau douce, l’amélioration des moyens de subsistance, une alimentation durable, la souveraineté alimentaire, des pratiques agricoles durables, la restauration des sols, la conservation et l’écologisation des chaînes d’approvisionnement alimentaire.
Adopter une législation qui donne aux ressources terrestres et aquatiques un statut juridique et des droits pour protéger la terre mère/la planète contre la privatisation et l’exploitation.
Libérer les systèmes de gouvernance mondiale de la domination de considérations économiques étroites et d’intérêts commerciaux – par exemple: ○ Exiger que soient comptabilisés complètement les coûts de toutes les activités économiques et industrielles et promouvoir des budgets “bien-être” qui tiennent compte de ce que nous prenons et de ce que nous redonnons à la planète, notre principal support de vie, ○ Adopter des politiques de réforme économique qui répartissent plus équitablement les actifs (p. ex., les revenus, l’accès aux soins de santé, l’éducation, l’offre d’emploi), ○ Promouvoir la théorie du Donut pour trouver le juste équilibre à atteindre dans lequel l’économie va rapporter des avantages sociaux et des bienfaits dans les limites de la capacité écologique de la planète.
Réorienter la société pour soutenir l’intendance des terres – par exemple: ○ Promouvoir et permettre à tous d’avoir un contact direct avec la nature, en commençant par les jeunes enfants le plus tôt possible. ○ Promouvoir la terre comme l’hôte actif et le partenaire des personnes axées sur la guérison.
Quatrième domaine d’action. Catalyser les actions de transformation dans tous les processus de gouvernance, de leadership, d’adhésion et d’engagement de l’UIPES
Conseil Exécutif de l’UIPES et leadership
Surveiller la mise en œuvre et l’avancement vers la réalisation des actions décrites dans la déclaration de Tiohtià:ke. 1
Obtenir des ressources pour que la décolonisation de la gouvernance, du leadership et du système d’adhésion de l’UIPES puisse advenir au sein de son Conseil Exécutif, de ses groupes de travail à l’échelle mondiale, de ses comités et de ses comités de rédaction (p. ex., Global Health Promotion) en exigeant une représentation équitable des membres des pays du Sud, des peuples autochtones et d’autres groupes historiquement sous-représentés. Veiller à ce que l’ensemble de ces groupes disposent des ressources nécessaires pour participer et occuper des postes de leadership.
Travailler avec les peuples autochtones pour repenser les principes et les actions clés de la promotion de la santé et les intégrer à la gouvernance, au leadership, aux programmes et aux pratiques stratégiques de l’UIPES.
Politiques et Programmes de l’UIPES
Élaborer des politiques qui élèvent la promotion de la santé au niveau de la santé planétaire et du bien-être humain, et ramener les connaissances et le leadership autochtones au centre du référentiel de compétences et du système d’accréditation de l’UIPES.
Promouvoir la recherche à l’appui de l’application des théories autochtones, noires, et racialisées.
Développer de nouvelles compétences en promotion de la santé qui reflètent la pensée décoloniale et la santé planétaire.
Veiller à ce que les futures conférences soient conçues de manière à mener à des partenariats durables entre les peuples autochtones et non autochtones à long terme.
Membres individuels
Remettre en question les préjugés individuels et se défaire des hypothèses qui entravent les pratiques de décolonisation dans les activités menées en promotion de la santé et dans les relations avec les communautés autochtones.
Céder de l’espace et créer des structures dans nos milieux de travail qui offrent des possibilités de leadership aux Autochtones et aux autres peuples traditionnellement exclus dans les domaines politiques, de recherche et de pratique.
Collaboration de l’UIPES avec d’autres
Faciliter les opportunités de mener en ligne et hors ligne des actions intersectorielles et des rassemblements de mouvements sociaux à travers le monde pour créer une pression politique et faire naître des responsabilités en matière de santé, de bien-être et d’équité.
Travailler de manière proactive à travers des organisations politiquement indépendantes et sans but lucratif dans les pays du Sud pour influencer les politiques et les réalités de terrain dans ces pays. Établir des liens avec les mouvements environnementaux et de défense des droits qui luttent pour la justice sociale, économique et culturelle.
Au niveau local/national
Élaborer des politiques et en surveiller l’application pour garantir des espaces en santé et des endroits qui tiennent compte des dimensions structurelles de la santé et de l’équité.
Faire participer divers membres de la communauté, en particulier les personnes autochtones, aux discussions sur la conception, la mise en œuvre et le suivi des politiques gouvernementales pour lutter contre les changements climatiques.
Au niveau mondial
Veiller à ce que la promotion de la santé soit une force fédératrice qui permette de reconnaître les actions communes dans tous les pays pour faire face aux dimensions sociales et écologiques de la santé qui affectent chaque personne.
Plaider en faveur de politiques et de lignes directrices élaborées par l’OMS, l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) et les bureaux régionaux de l’OMS qui encouragent les pays à reconnaître la valeur de la promotion de la santé et à suivre les progrès réalisés dans ce domaine.
Footnotes
Acknowledgements
Une ébauche de la déclaration a été élaborée et préparée pour la conférence. Diverses contributions ont été reçues et recueillies auprès des délégués de la Conférence de l’UIPES de Montréal en 2022 les 17, 18 et 19 mai, par le biais de discussions Zoom, et via Twitter, email et chat. L’équipe de rédaction a pris des notes tout au long des séances de la conférence et a présenté ces points pour qu’ils puissent être discutés et intégrés dans la Déclaration. Nous reconnaissons les efforts de l’équipe d’écriture qui comprenait Treena Wasonti:io Delormier (première autrice), Brittany Wenniserí:iostha Jock (co-première autrice), Suzanne Jackson (co-première autrice), Erica Di Ruggiero, Jeffrey Masuda, Ana Gherghel, Patsy Beattie-Huggan, Paola Ardiles, Katherine Frohlich, Sione Tu’itahi.
Nous tenons à remercier l’artiste Mark Kawesoton Light d’Akwesasne au Québec, de nous avoir permis d’inclure son illustration, intitulée « Skywoman » (Femme du Ciel), dans la Déclaration.
