Abstract
Dans notre article, nous montrons que l’identité religieuse ne devrait pas nécessairement être appréhendée par le concept de converti mais plutôt comme une identité personnelle formée dans le cadre d’un style de vie. À travers l’étude des pratiquants bouddhistes en France et en République tchèque nous analysons les discours sur l’engagement religieux qui accentuent les sentiments intérieurs. De cette manière, différentes dimensions de l’engagement bouddhiste comme la pratique religieuse, le collectif, l’enseignement et la symbolique bouddhistes sont recadrés comme expression authentique de la subjectivité des pratiquants bouddhistes, se conformant au primat de l’authenticité. Nous estimons que cette authenticité est socialement construite au travers d’interactions sociales et par des processus sociaux macrosociologiques, dont les rapports sociaux de classe et l’éthos consumériste.
Introduction
L’article traite de la connexion entre l’engagement religieux, notamment à ses débuts, la valeur d’authenticité et la culture de consommation. On peut ainsi se demander comment s’articule ce qui est conventionnellement traité en sciences des religions comme conversion – nouvelle adhésion institutionnelle religieuse accompagnée de changement de croyances et de stabilité collective (Berger et Luckmann, 2012 ; Brandt et Fournier, 2009 ; Hervieu-Léger, 1999 ; Gotman, 2013 ; Rambo, 1992) – dans la culture de consommation et comment ce contexte culturel influence l’adoption d’une religion. Pour le moment, ce sujet n’a encore été que peu traité en sociologie des religions. Pour apporter des éléments de réponse, on s’intéressera au cas du bouddhisme qui semble être particulièrement en affinité avec la culture de consommation grâce à sa visibilité médiatique (Obadia, 2007 : 14–15), sa dissolution dans la culture commerciale (Irizarry, 2015 ; Mitchell, 2012) et celle du bien-être (Heelas et Woodhead, 2005 : 86).
Quant aux modalités de l’engagement bouddhiste, elles sont largement débattues par les chercheurs travaillant sur le bouddhisme. En France en particulier, les recherches sont dominées par la sociologie de la conversion. Elles envisagent la conversion comme adhésion institutionnelle bouddhiste soit en accentuant une rupture (Étienne et Liogier, 1997 ; Lenoir, 1999), soit en l’analysant comme un processus (Bianchi, 2018 ; Hourmant, 2003 ; Liogier, 2003 ; Mathé, 2004 ; Obadia, 1999 ; pour d’autres pays européens Cirklová, 2012 ; Page et Yip, 2017 ; Wilson et Dobbelaere, 1994). Par conséquent, ces recherches développent souvent une hiérarchisation de l’adhésion entre les personnes intéressées par le bouddhisme et fréquentant éventuellement un lieu de pratique bouddhiste (voir aussi Tweed, 2002). Frédéric Lenoir différencie ainsi, partant de la figure du moine comme point de référence en matière d’engagement bouddhiste, entre « méditants assidus », « fidèles pratiquants », « pratiquants distants », ou « sympathisants » (Lenoir, 1999 : 62–79).
Comme l’indique Lionel Obadia, ce type de catégories essentialise la norme monastique de l’engagement radical sans être adapté au changement individuel dans l’engagement bouddhiste (Obadia, 2007 : 84–85). Par ailleurs, ces catégories se basent sur la norme de l’adhésion institutionnelle alors que cette dernière est souvent refusée (Lenoir, 1999 : 409 ; Liogier, 2003 : 135 ; Obadia, 2007 : 82 ; Wallace, 2002 : 34). Ainsi, elles empêchent de comprendre la fluidité du parcours religieux hors du bouddhisme et la multiplicité d’identités individuelles propre à la religiosité contemporaine (entendue comme lived religion de McGuire, 2008). Ce défaut s’accentue si notre analyse se développe dans le cadre de la culture de consommation, entendue comme culture de pratiques consuméristes et de valeurs de l’éthos consumériste. Comme le montre François Gauthier et al. dans leur recherche, nous pouvons situer au même « niveau » l’engagement religieux et l’engagement culturel (Gauthier et al., 2013 : 19). La religiosité de la culture de consommation se manifeste donc par des engagements à la fois religieux et séculiers qui chacun influencent des identités individuelles et subjectives, conjointement ou successivement.
Quant à l’authenticité, dans le cadre des études bouddhistes, elle apparaît dans des interrogations sur l’engagement vrai par rapport à une norme sociale d’affiliation institutionnelle bouddhiste (Tweed, 2002). Elle est également largement débattue en tant qu’authenticité d’un bouddhisme concret (Baumann, 2002b : 87 ; Lopez, 1999 : 10) et authenticité traditionnelle des expressions occidentales du bouddhisme par rapport au bouddhisme ancien, à savoir asiatique (McKenzie, 2011 ; McMahan, 2008 ; Obadia, 1999 : 32 ; Page et Yip, 2017 : 63 ; Scherer, 2009 : 39 ; Spuler, 2000 ; Waterhouse, 1999). Plus particulièrement pour la culture de consommation, les auteurs remettent en question l’authenticité du bouddhiste en cas de marchandisation (Carrette et King, 2005 ; Irizarry, 2015 ; McKenzie, 2013 ; Mitchell, 2012), d’incorporation dans la culture populaire (Mitchell, 2012) et de dépréciation par le consumérisme, à savoir par le matérialisme (Lorentz, 2001).
Cependant, l’authenticité peut aussi être comprise comme une valeur psychosociale, centrale dans la construction de l’identité religieuse contemporaine, s’exprimant comme « authenticité affective » (Champion et Hervieu-Léger, 1990 : 7) et traduisant le tournant vers le soi subjectif (Heelas et al., 2005 ; Gauthier 2012 ; Partridge, 2005 ; Vincett et Woodhead, 2009). Or, cette interprétation de l’authenticité manque jusqu’à présent dans les recherches sur le bouddhisme. Remarquée dans d’autres religions (Altglas, 2004 : 161 ; Gotman, 2013 ; Haenni, 2005 : 10 ; Heelas, 1996 : 115 ; Heelas, 2008 ; Mossière, 2019 : 127), elle reste encore largement sous-développée dans les études de cas 1 . L’article de Miranda Klaver et al. sur les narratifs de conversion des évangéliques néerlandais (2017) représente une exception notable : dans ce cas, les justifications évoluent de l’authenticité d’un modèle biblique de conversion rapide à une authenticité de conversion progressive, subjective et expressive.
Il faut donc d’abord proposer un nouveau cadre analytique pour étudier la conversion bouddhiste dans la culture de consommation. Après avoir formulé quelques remarques méthodologiques, nous analyserons les discours sur l’engagement bouddhiste. La valeur d’authenticité apparaîtra comme valeur centrale de cet engagement religieux, décliné dans ses différentes dimensions (pratique, rapport au collectif, enseignement et symbolique bouddhiste). Finalement, l’ensemble de ces éléments nous permettra de proposer une systématisation de l’engagement bouddhiste dans la culture de consommation.
L’identité, le style de vie et la culture de consommation
Pour remédier aux défauts abordés ci-dessus et pour disposer d’un cadre analytique plus adapté à la religiosité dans la culture de consommation, cet article propose d’offrir, à contre-courant de l’approche dominante, des outils conceptuels tels que l’identité et le style de vie (cf. Gauthier et al., 2013). Par conséquent, contrairement au constat de Lionel Obadia sur le fait que « l’adhésion au bouddhisme – du moins pour les Occidentaux – se rapporte très peu à des enjeux identitaires » (Obadia, 2000 : 40), nous suggérons de comprendre l’engagement bouddhiste en termes identitaires. Mais au lieu d’accentuer l’identité comme un rôle social associé à l’adhésion institutionnelle, celle de converti, ce qui est propre à une grande partie de la sociologie et de la psychologie des religions, nous définissons l’identité comme « identité personnelle », une identité de soi (Dubar, 2010 : 5). L’identité religieuse n’est pas donc une question d’appartenance, mais du religieux qui se fait au quotidien. Ce changement d’interprétation nous rapproche de la conception d’identité religieuse comme « itinéraire de sens », formulée par le sociologue des religions canadien Raymond Lemieux. Au rôle social religieux de converti prédéfini, Raymond Lemieux substitue une identification subjective dans le cadre d’un projet (2003). L’identité est ainsi interprétée en tant que parcours de vie qui fait sens. C’est d’ailleurs la démarche adoptée par la recherche récente de Sarah-Jane Page et Andrew Kam-Tuck Yip sur les bouddhistes britanniques qui interrogent leur « cheminement » vers le bouddhisme (2017 : 18) 2 .
Quant à la notion de style de vie, son usage est fréquent chez des sociologues (Bourdieu, 1979 ; Giddens, 1994 ; Duffková et al., 2008) qui la conceptualisent de façon proche d’un mode de vie. D’autres l’assimilent surtout à des manières de consommer (Lury, 2011 : 6 ; Slater, 1997 : 193). La sociologue de la culture Tally Katz-Gerro définit cette conception de style de vie de la manière suivante : Le style de vie implique les traits typiques de la vie quotidienne d’un individu ou d’un groupe. Ces traits concernent les intérêts, les opinions, le comportement et les orientations de comportement. Par exemple, le style de vie comprend le choix et la répartition du temps libre ; les préférences en habillement et en nourriture ; les goûts en musique, littérature, art et en programmes de télévision ; et les choix des biens de consommation et des services. (2007 : 2644, traduction de l’auteur)
Nous entendons par culture de consommation une forme culturelle qui s’est développée dans les sociétés occidentales à partir de la seconde moitié du XXe siècle à travers l’importance prise par la consommation comme pratique sociale et comme source de valeurs de cette culture (Lury, 2011 ; Sassatelli, 2007 ; Slater, 1997). En effet, une de ces caractéristiques est le consumérisme comme un ensemble des valeurs. Comme nous le rappelle Don Slater, parler de la culture de consommation signifie voir « les valeurs dominantes de la société comme non seulement ordonnées à travers les pratiques de consommation, mais aussi comme dérivées en quelque sorte d’elles » (Slater, 1997 : 24, traduction de l’auteur). Elle est développée tant en France (Baudrillard, 1970) qu’en République tchèque (Večerník, 2010).
C’est l’identité individuelle qui se trouve au centre de la culture de consommation, du consumérisme et des styles de vie. Une manière de la définir, notamment par rapport à la modernité, est proposée par Charles Taylor (1994 ; 1998). Sa définition essentielle d’identité, de soi et de sujet (notions interchangeables chez Taylor) s’articule autour de l’analyse de l’individualisme moderne qui cache d’après lui l’idéal de l’authenticité qui est un horizon moral. C’est un idéal moral de sincérité envers soi-même. Il s’agit d’un idéal parce que le sujet vise une meilleure vie. Il cherche l’épanouissement de soi pour accomplir cet idéal moral de l’authenticité, pour être vrai envers lui-même. La culture de l’authenticité est une culture moderne, tirant son origine du cogito cartésien et des Romantiques du XVIIIe siècle. Elle reflète le « tournant subjectif global de la culture moderne » (Taylor, 1994 : 34). De la source de l’autorité morale extérieure, le sujet moderne tourne son regard dans ses profondeurs intimes. Les êtres humains sont considérés comme « dotés d’un sens moral, d’une intuition de ce qui est bien et de ce qui est mal » (Taylor, 1994 : 33). En se connectant à ses sentiments intérieurs, le sujet exprime sa véritable identité. Il devient crucial pour lui d’avoir ce rapport authentique et moral envers lui-même comme une orientation de la vie.
Selon Taylor, cette culture d’authenticité et d’expressivité se radicalise dans la culture de consommation (2003 : 79–80). Pour Gauthier, le consumérisme accentue la construction identitaire grâce à sa récupération de la culture d’authenticité et d’expressivité (Gauthier, 2012 : 103). Le religieux dans la société de consommation se recompose alors autour du primat de l’authenticité et de la recherche identitaire et expressive. De cette façon, la religiosité est structurée et systématisée par le principe identitaire. L’expression de l’authenticité est ainsi un « impératif social » (Gauthier, 2012 : 103).
Notons toutefois que cette conception de l’individu authentique est historiquement, géographiquement et socialement située. Elle se développe en Europe et aux États-Unis à partir du Romantisme au XVIIIe siècle dans les classes éduquées (Taylor, 1998 : 494). Nous voyons qu’il faut inscrire le sujet authentique dans une analyse de classes (Skeggs, 2004 : 19–26). Dans la hiérarchie sociale que représentent les classes, ce sont des groupes sociaux catégorisés sur un classement économique et moral en fonction de la valeur qui leur est attribuée (Skeggs, 2004 : 2–26). Les classes se forment par leur opposition en fonction de rapports de pouvoir et par la mise en œuvre des sources économiques, morales et avant tout culturelles, échangeables ou non. De cette façon, la classe moyenne se définit par opposition à la classe ouvrière et son pouvoir réside dans sa capacité d’échange.
D’après Skeggs, le soi ne peut être revendiqué et développé que par certaines personnes. La raison en est la possibilité de l’accès à des sources culturelles qui sont indispensables pour réaliser et produire ce type de soi. Ce sont des individus des classes moyennes, contrairement aux classes populaires, qui peuvent revendiquer le statut de l’individu et acquérir un soi authentique. Ce type de soi possède une valeur morale et une valeur d’échange.
Dans cette perspective, nous souhaitons interroger la valeur d’authenticité dans l’engagement bouddhiste comme une des valeurs du style de vie bouddhiste, adaptée surtout aux classes moyennes. Ces analyses font de l’authenticité tant un concept emic, propre au discours des personnes interrogées, qu’un concept etic, propre à la sociologie. Il faut donc se demander, pour notre sujet d’étude, comment les pratiquants bouddhistes construisent cette authenticité à travers la légitimation de leur engagement dans le bouddhisme et comment cette dernière se forme socialement.
La méthodologie
L’article s’appuie sur une recherche ethnographique effectuée dans le cadre de notre thèse de doctorat (Bártová, 2019). L’observation participante a été réalisée en 2010–2013 dans des organisations bouddhistes, relevant de lieux associés au « bouddhisme de convertis 3 ». Nous utilisons ce concept à des fins descriptives sans lui associer des formes particulières du bouddhisme. Nous avons étudié les lieux de pratique bouddhistes qui enrôlent des personnes intéressées par la pratique bouddhiste à la suite d’une décision personnelle, majoritairement dissociée de leur appartenance ethnique. Les personnes s’y auto-définissent principalement en tant que pratiquants, ceux qui pratiquent la « méditation », le « zazen » ou qui « récitent ».
Plus concrètement, notre terrain d’étude s’est limité aux centres urbains et aux temples à la campagne, en France et en République tchèque, appartenant aux organisations suivantes : la Sōka-gakkai, l’Association Zen Internationale, la Bodhicarya France pour la France, la Diamond Way et la Sótó Zen Česká republika, devenue Buddhovo sezení en 2018 (en français : L’Assise du Bouddha) pour la République tchèque.
Ces organisations tirent leur origine de trois types de bouddhisme : le bouddhisme de Nichiren, le bouddhisme zen et le bouddhisme tibétain. Le bouddhisme de Nichiren apparaît au Japon au XIIIe siècle grâce à l’activité du moine bouddhiste Nichiren (1222–1282) qui privilégie dans son interprétation du bouddhisme un seul texte, le Sūtra du lotus, et une seule pratique religieuse, celle de la récitation de son titre (Masaharu, 2006). Sur les bases de son enseignement, la Sōka-gakkai est fondée dans les années 1930 au Japon comme un mouvement bouddhiste laïc (Metraux, 1988). Elle s’installe en France à partir des années 1960 (Hourmant, 2011 : 222–277).
L’Association Zen Internationale et la Buddhovo sezení se réfèrent au bouddhisme zen développé au Japon à partir du bouddhisme chinois. Contemporain de Nichiren, le moine bouddhiste Dōgen (1200–1253) accentue la pratique assise de la concentration sur la respiration (Dumoulin, 2000). Des siècles plus tard, en 1967, un de ses disciples, le moine Taisen Deshimaru (1914–1982) arrive en France en 1967 (Lenoir, 1999). Les disciples de ce dernier sont les principaux maîtres des deux organisations zen étudiées, fondées dans les années 1970 pour l’association française et dans les années 2000 pour l’association tchèque.
Le bouddhisme tibétain, quant à lui, est représenté par la Bodhicharya France et la Diamond Way tchèque, fondées dans les années 1990. Se développant surtout à partir du Xe siècle au Tibet, le bouddhisme tibétain comporte une multitude de pratiques religieuses et le maître y occupant une place primordiale (Powers, 1995).
À l’observation participante s’ajoutent des entretiens semi-directifs avec des personnes rencontrées dans ces lieux. Au total, nous nous sommes entretenue avec vingt-huit pratiquants en France et dix-neuf en République tchèque (une courte majorité de femmes) et de différents niveaux d’expérience 4 . Ce sont majoritairement des citadins éduqués, disposant souvent d’un salaire confortable et occupant des postes dans le secteur éducatif, médical et paramédical, culturel ; ce sont des assistantes sociales, des cadres et des employés administratifs et commerciaux, des ingénieurs, des informaticiens, des juristes, des économes, des étudiants, etc. Si quelques personnes sont au chômage, elles sont toutefois souvent diplômées de l’enseignement supérieur. Elles appartiennent donc majoritairement aux classes moyennes avec une participation minoritaire des classes populaires.
Nous pouvons toutefois observer deux différences sociodémographiques entre les pratiquants français et tchèques. La première se situe au niveau de l’âge moyen, les pratiquants français étant plus âgés. La deuxième concerne le salaire au-dessus de la moyenne des pratiquants tchèques. Ainsi, les pratiquants tchèques appartiennent davantage aux classes moyennes supérieures. Mais au vu de la différence de salaire persistante en Europe trente ans après la chute de communisme (Večerník et Mysíková, 2018), nous pouvons postuler une similarité du niveau de vie entre les deux groupes, atteinte par la position plus privilégiée des pratiquants tchèques dans la structure sociale nationale.
Ces matériaux empiriques sont traités de façon inductive sans hypothèses prédéfinies au départ. Pour en rendre compte, nous nous appuierons sur plusieurs cas singuliers (cf. Gotman, 2013), sans viser à l’exhaustivité de toutes les différences individuelles, mais pour saisir une structure généralisable à d’autres cas. Cette approche semble propice pour mieux comprendre la construction progressive de l’attachement au bouddhisme.
Quant aux deux terrains nationaux, nous inscrivons l’analyse du bouddhisme en France et en République tchèque dans le contexte commun de la culture de consommation et nous optons pour le « cosmopolitisme méthodologique ». Selon cette approche « l’organisation nationale comme principe structurant de l’action sociale et politique ne peut plus servir de point de référence pour guider l’observateur en sciences sociales » (Beck et Sznaider, 2006 : 384, traduction personnelle). Cette posture méthodologique ne nie pas les différences nationales et n’affirme pas la fin de l’État-nation. Elle semble plus adaptée à l’analyse de la situation cosmopolite, situation où les phénomènes globaux émergent et sont partagés dans le monde. Ainsi, afin de dépasser les idées sur l’exceptionnalité des cas nationaux (cf. Dawson, 2013 ; Pagis, 2010) nous assimilons la culture de consommation à une forme de la culture qui dépasse le cadre des territoires nationaux et occasionne chez des individus une expérience de vie similaire. En effet, les principales différences observées se situaient surtout au niveau du bouddhisme pratiqué, schématiquement entre le bouddhisme de la Sōka-gakkai et le bouddhisme tibétain par rapport au bouddhisme zen.
L’authenticité dans différentes dimensions de l’engagement bouddhiste
« J’aime bien », « j’ai beaucoup résonné », « j’ai accroché »…Ainsi s’expriment les pratiquants bouddhistes étudiés pour formuler leur engagement dans le bouddhisme. La subjectivité s’y trouve également affirmée par des phrases comme : « ça me correspond », « je colle bien », « je m’y reconnais ». Ce sont ces appréciations subjectives affectives se référant à leur engagement au bouddhisme, qui cachent d’après nous la valeur d’authenticité, dont nous voulons rendre compte. Elles apparaissent notamment à travers quatre éléments : la pratique religieuse, le collectif, les enseignements et la symbolique bouddhistes 5 .
L’engagement dans la pratique religieuse
L’ensemble des entretiens montre que la pratique religieuse – sous forme de récitation ou de méditation – est au centre de la légitimation de l’engagement pour le bouddhisme. L’intérêt pour cette pratique peut même se développer sans un intérêt pour le bouddhisme comme système religieux. Une telle importance de la pratique religieuse reflète une des caractéristiques du religieux-vécu, privilégiant des pratiques religieuses au détriment des croyances (McGuire, 2008 : 15). C’est principalement à travers elle que des individus s’engagent dans le bouddhisme comme Mélanie (France, vingtaine d’années, master, cadre, pratiquante débutante de la Sōka-gakkai). Baptisée et éduquée par une mère catholique, elle active cet héritage en fréquentant un groupe chrétien sur le campus de l’université. Elle le quitte déçue et teste plus tard la sophrologie et un centre du bouddhisme zen. Alors qu’elle se remet à participer occasionnellement à la messe, sa collègue de travail lui présente le bouddhisme de la Sōka-gakkai
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: Au début, j’ai été assez réticente, mais quand même assez curieuse, parce que dans la façon dont elle me l’a présenté [le bouddhisme], je me suis rendu compte que, j’avais l’impression que ça ouvrait, que c’était quelque chose de chouette pour elle, quelque chose de très positif. […] Elle m’a montré la pratique devant moi, elle m’a montré comment ça se passait. Ça m’a…, je sais pas comment…, j’ai senti comme une énergie très positive qui sort, un truc bien, je sais pas comment, oui, comme une énergie, une force très bienveillante, très douce qui émanait de ça.
La persévérance dans la pratique religieuse n’est également possible pour Mélanie que grâce à ses sentiments intérieurs : Je trouve quelque chose qui me correspond bien parce que c’est…, ça reste quand même assez libre, c’est pas du tout contraignant. Je fais ça parce que j’ai envie de faire ça et pas parce que je dois correspondre à un certain nombre de…, c’est pas parce que j’ai une contrainte.
Mais qu’est-ce qui se passe si la pratique religieuse n’est pas vécue comme une expérience agréable au départ ? Issu d’une famille athée comme tous les pratiquants de nationalité tchèque, Pavel (République tchèque, vingtaine d’années, master, cadre, pratiquant expérimenté du bouddhisme zen) cherche des ressources sur le sens de la vie à travers des livres. Après avoir trouvé le zen particulièrement intéressant et rassemblé toutes ses forces pour visiter un centre zen, comme le veulent les conseils donnés dans ces livres, il commente sa première pratique méditative zen de cette façon : « [Q]uand j’ai fait le zazen [la médiation assise], c’était une souffrance terrible, je mourais, j’étais pris d’une crampe pendant une heure. » En même temps, c’était une expérience socialement plaisante : « [S]implement ça m’a donné une bonne impression, le groupe, les gens étaient normaux, sympathiques, surtout grâce à Mirko [le moine bouddhiste]. » Il semblerait que ce soit surtout grâce au collectif bouddhiste qu’il continue à pratiquer. D’autant plus qu’il peut s’appuyer sur une expérience antérieure avec les pratiquants de la Diamond Way par rapport à qui il se sentait en décalage, comme au milieu des « extraterrestres ». Il confirme lui-même ce rôle du collectif bouddhiste lors de son explication de l’augmentation de la fréquentation de la pratique méditative : Au départ, c’était très douloureux et j’ai pas non plus été sûr si oui ou non. C’était occasionnel. Il y a aussi des gens qui viennent faire le zazen [la méditation assise] une fois par an. Alors c’était comme ça au début. Et puis j’ai acquis une sorte de motivation de venir plus souvent, j’ai connu mieux les gens, on est ainsi devenu plus amis.
À partir de ce moment, Pavel peut réévaluer son attitude envers la pratique religieuse en abandonnant l’approche « comme une sorte de thérapie, pour être mieux » : [L]es moines de la Sótó Zen [l’abréviation de l’organisation la Sótó Zen ČR] ou par exemple des gens, des bodhisattvas [un type de pratiquants avancés], je ressens qu’il y a un changement par rapport à l’homme ordinaire, qu’ils perçoivent des choses différemment […], par exemple, les gens posent une question au Maître et il répond et je sens vraiment la sagesse derrière.
Nous allons désormais nous intéresser à une autre facette du bouddhisme pour laquelle l’authenticité est évoquée, c’est le collectif bouddhiste dont nous avons déjà observé le rôle déterminant, notamment chez Pavel.
L’engagement dans le collectif bouddhiste
Tous les pratiquants, y compris ceux sans aucune autre expérience collective bouddhiste, revendiquent le fait d’avoir retrouvé des gens avec qui ils se sentent « bien », « à l’aise », et ils disent se « plaire » dans le groupe en question. Ce jugement affectif justifie leur engagement dans le collectif bouddhiste. Il reflète aussi la tendance du religieux contemporain à valoriser des relations (Heelas et al., 2005 : 98) et l’expérience collective (Gauthier, 2012 : 104). Chez certaines personnes, il semble même que l’appréciation affective du collectif et notamment celle d’un moine ou d’un maître sont plus importantes que celle de la pratique religieuse elle-même.
Dans tous les cas, le contact avec le collectif est décisif pour les débutants. Annie (France, quarantaine d’années, diplôme non renseigné, cadre, pratiquante avancée du bouddhisme tibétain), quant à elle, passe par plusieurs collectifs bouddhistes de différentes traditions depuis son adolescence, ce qui constitue une expérience minoritaire, notamment dans le contexte tchèque 7 . Pour sa première visite du centre du bouddhisme tibétain dans lequel nous la rencontrons, elle l’évalue de manière affective : « J’ai tout de suite énormément apprécié le contact de Lama [maître]. Je trouvais que ces gens étaient vraiment très sympa […], je me sens bien, il n’y a pas de raison que je parte ailleurs. » Il semble que le sentiment de l’attachement au collectif bouddhiste est nécessaire pour approuver l’authenticité de son choix et justifier la stabilité de son engagement collectif. Le collectif qu’elle a trouvé est le meilleur collectif pour elle.
Plus particulièrement, elle évalue affectivement le caractère concret de relations par rapport à d’autres qu’elle a vécues : Je suis allée de temps en temps au dōjō zen [un centre bouddhiste zen]. […] J’appréciais faire la méditation, mais il manquait une convivialité, quoi. Il manquait, je trouvais que c’était un peu austère. Et quand je suis allée à Karma Ling [temple du bouddhisme tibétain], c’est vrai que j’ai retrouvé aussi un peu de l’esprit que je ressentais à travers des livres du Dalaï-lama. J’ai retrouvé de la couleur, de la convivialité. Et du coup, quand je suis rentrée de Karma Ling, je regardais ce qu’il y avait du bouddhisme tibétain sur Strasbourg.
C’est grâce à ce lien entre sa demande d’un certain type de relations et le bouddhisme tibétain que le collectif bouddhiste est validé comme authentique. Cependant, cette justification authentique intervient dans un contexte de relations sociales : elle se familiarise avec le bouddhisme tibétain grâce aux livres du Dalaï-lama, maître de ce bouddhisme devenu référence dominante du marché littéraire bouddhiste, et grâce aux nombreux amis lui conseillant des lieux bouddhistes à visiter.
Contrairement à Annie, les pratiquants zen apprécient le « calme » ou le « sérieux » des personnes rencontrées dans des lieux bouddhistes zen comme l’explique Josh (France, cinquantaine d’années, master, cadre, pratiquant expérimenté du bouddhisme zen) : Ça m’a aussi plu au dōjō [centre bouddhiste] en arrivant, je trouve des gens agréables. Souvent, dans la vie de tous les jours, je trouve des gens assez agressifs, pas se battre mais juste une espèce de tension dans les rapports avec des gens que je trouvais tout de suite beaucoup plus calme et avec plus de considération pour l’autre dans les gens que je rencontre au dōjō, ça doit être lié quelque part [à la méditation]…Exactement le mécanisme, je sais pas, mais il me semble que l’effet, il y est. Oui.
Ces demandes pragmatiques accompagnant l’approbation d’un collectif bouddhiste sont en effet nombreuses chez les débutants. Après avoir déménagé avec sa mère, séparée de son père, Aurélie (France, vingtaine d’années, master, sans activité professionnelle, pratiquante avancée de la Sōka-gakkai) la suit aux réunions de la Sōka-gakkai non pas par obéissance, mais parce que « ça m’intéressait ».
Puis, elle change de nouveau de lieu de résidence pour aller à la fac. Éloignée de sa mère, sans contact ni avec son père, ni avec son frère, et vivant toute seule, elle apprécie le collectif bouddhiste comme un lieu de sociabilité : Donc au départ, les activités bouddhiques, c’était la seule activité sociale que j’ai eue en dehors de la fac. En plus, ça me forçait de me déplacer. […] Ça m’a obligée de dépasser mes limites. Au départ, c’était mes petites mamans, c’était que des femmes dans notre réunion [bouddhiste], en particulier la femme qui accueillait la réunion, c’était vraiment ma petite maman qui prenait soin de moi. C’était les seules choses sociales que je faisais.
Le troisième aspect qui apparaît dans les discours des pratiquants bouddhistes au sujet de la justification du début de leur engagement dans le bouddhisme est l’enseignement bouddhiste.
L’engagement dans l’enseignement bouddhiste
Le bouddhisme en lui-même et ses enseignements en particulier font l’objet des évaluations affectives et des revendications de l’authenticité par l’ensemble des pratiquants : « ça m’a interpellé », « j’ai accroché », « ça a capté mon attention », « la conférence me correspondait ». Il est très souvent difficile de séparer ces affirmations de celles destinées à la pratique religieuse, le bouddhisme et la pratique religieuse pouvant être presque des synonymes. On constate ce mélange terminologique aussi chez Šárka (République tchèque, vingtaine d’années, étudiante, pratiquante débutante du bouddhisme tibétain) qui vient tout juste de commencer à pratiquer et qui nous dit d’abord : Comme j’étais souvent dans des salons de thé…C’était peut-être pas lié à ces salons de thé, je sais pas, mais je sais quand j’avais dix-sept, seize ans, ça m’attirait. Mais je sais que je m’y suis pas intéressée plus particulièrement. J’ai pas vu de conférence, j’ai rien lu, rien de tout, mais je sais quand on a dit « bouddhisme », ça m’a fasciné [elle sursaute légèrement et ses yeux s’écarquillent].
Quelques années plus tard, durant une étape de « questionnement philosophique » et en cherchant des informations sur des pratiques sportives relaxantes pour un projet d’étude, elle trouve des références à la méditation dans les livres qu’elle consulte. L’intérêt pour le bouddhisme mêlé à l’intérêt pour la pratique méditative s’inscrit ainsi dans son itinéraire de sens et la mène à une librairie. Elle y revient une semaine plus tard pour le lancement du livre d’Ole Nydhal de la Diamond Way. Rencontrant un groupe d’individus « gais » et « contents », elle leur demande un conseil de lecture bouddhiste. On lui conseille Les choses telles qu’elles sont (Nydahl, 2009). À sa lecture, elle souligne la résonance entre le bouddhisme et elle-même : « J’ai commencé à le lire, c’était à l’automne […] et j’ai découvert que cela m’était proche, je n’ai trouvé rien d’illogique dedans. » Lorsque nous lui demandons des précisions sur ce qui l’attirait concrètement, elle continue à développer le caractère logique du bouddhisme : Je pouvais être d’accord avec tout. Par exemple, je me disais : « J’ai déjà réfléchi sur ça et ça me paraît être une réponse logique », par exemple le fait de créer le futur par soi-même, par ce que nous disons, par ce que nous pensons et par ce que nous faisons.
Les évaluations affectives du bouddhisme et de ses enseignements se trouvent parfois dans des propos comparant le bouddhisme à d’autres religions, au christianisme pour Šárka 9 , ou à d’autres formes de bouddhisme : « Cette philosophie me…, je la trouvais pas mal parce qu’il y a d’autres bouddhismes qui pour moi étaient plus dans l’abnégation, […] je trouvais la philosophie, ça me plaisait bien […] c’est quelque chose qui m’a…, qui me correspond. » Corinne (France, quarantaine d’années, licence, cadre, pratiquante expérimentée de la Sōka-gakkai), lancée dans une recherche religieuse depuis quelques années et ayant écarté l’option chrétienne, compare l’enseignement bouddhiste, en l’occurrence sur les valeurs bouddhistes, à d’autres écoles bouddhistes. Elle cherche à montrer de cette façon l’authenticité de son choix, validé par des considérations affectives. Cette validation constitue pour elle le début d’un intérêt sérieux pour le bouddhisme de la Sōka-gakkai qu’elle continue à creuser à travers de nombreuses rencontres avec des responsables et des pratiquants avancés avant d’essayer de pratiquer à son tour.
Les cas de refus d’éléments de l’enseignement bouddhiste existent sans qu’ils remettent toutefois en question l’engagement individuel comme pour Marie (France, cinquantaine d’années, diplôme non renseigné, employée, pratiquante avancée du bouddhisme zen). Refusant la religion familiale catholique, elle se sent « en résonance » avec le bouddhisme et surtout le zen, mais elle répond à notre interrogation sur les notions bouddhistes d’éveil et de réincarnation de cette façon : C’est des notions avec lesquelles j’ai du mal. [rire] Voilà, je vais peut-être évoluée parce que je pense que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Je suis qu’au début je trouve. Donc je ne sais pas dans quel sens je vais évoluer. Mais pour l’instant, j’ai pas d’avis là-dessus non plus. A priori j’y crois pas mais je veux dire je suis pas fermée non plus. Si un jour je rencontre quelqu’un qui arrive à me…pas me convaincre mais disons, pourquoi pas. Mais pour l’instant, je suis pas convaincue quoi. Pour l’instant, c’est plutôt un point d’interrogation.
Le dernier aspect du bouddhisme qui fait particulièrement l’objet de jugements par les pratiquants au début de leur engagement est la symbolique bouddhiste.
L’engagement dans la symbolique bouddhiste
Lors de son évaluation du bouddhisme tibétain, Annie, mentionnée précédemment, fait référence à la « couleur » qu’elle apprécie dans le bouddhisme tibétain et qui lui manquait dans le bouddhisme zen. Il nous semble de nouveau qu’elle évalue la symbolique du bouddhisme tibétain, c’est-à-dire des représentations matérielles et immatérielles comme les objets, l’architecture, le son, les symboles des divinités, pour montrer que son choix est authentique.
Par contre, Filip (République tchèque, quarantaine d’années, baccalauréat, employé, pratiquant avancé du bouddhisme zen) ne se reconnaît pas dans les symboles du bouddhisme tibétain. À la question sur la naissance de son intérêt pour le zen, il répond : J’ai toujours eu l’impression que le zen avec son accent sur…, j’ai toujours senti qu’il était minimaliste, qu’il suffisait d’être assis […], je me disais que je pourrais y arriver contrairement à d’autres pratiques nécessitant des visualisations diverses. C’était probablement trop compliqué et inaccessible pour moi. J’ai senti qu’il [le zen] n’accentuait pas aussi fortement des aspects extérieurs, des statues, des images de Bouddha.
Sans procéder à la comparaison avec d’autres formes du bouddhisme, Damien (France, vingtaine d’années, master, cadre, pratiquant débutant du bouddhisme zen) nous dit : « Les idéogrammes, je trouve ça plutôt joli, tout ce qui a trait à la calligraphie, c’est quelque chose que j’aime beaucoup, j’en fais pas moi-même, j’aime beaucoup les estampes japonaises, j’aime beaucoup la calligraphie en général, je trouve que c’est élégant. ». La symbolique zen est validée émotionnellement. Ses sentiments traduisent une évaluation à caractère esthétique.
Cependant, l’approbation de la symbolique, même si elle est abordée par beaucoup de pratiquants, ne semble pas être capitale pour s’engager dans le bouddhisme comme nous le fait comprendre Aleš (République tchèque, quarantaine d’années, doctorat, cadre, débutant du bouddhisme tibétain). Lorsqu’il se rend pour la première fois dans un centre, il connaît à peine le bouddhisme qu’il considère comme « un moyen pour travailler avec l’esprit ». Après avoir sonné à la porte d’entrée, il est accueilli par un pratiquant qui lui ouvre la porte et qui « [tient] un collier de perles dans la main, cela m’a embarrassé […] je ne m’y suis pas identifié, cela m’a un peu étonné ». Sa vision d’un bouddhisme dématérialisé se confronte à la réalité. Il n’y a pas de validation subjective de celle-ci. Ce n’est qu’après une période de socialisation collective d’une durée de quelques mois qu’il achète une mālā (en français : rosaire) à son tour pour des raisons pragmatiques : pour pouvoir compter le nombre de méditations. La gêne ne disparaît pas nécessairement, mais elle recule face à l’usage pragmatique.
Le style de vie bouddhiste et la culture d’authenticité et d’expressivité
À travers l’analyse des discours des pratiquants bouddhistes sur le début de leur engagement bouddhiste, nous avons identifié quatre dimensions qui sont au centre de leur lancement dans la religiosité bouddhiste, à savoir : la pratique religieuse, le collectif, l’enseignement et la symbolique bouddhistes. La religiosité bouddhiste prend donc une forme de style de vie, composé de plusieurs dimensions typiques, qui façonne l’identité personnelle. Mais au début, elles sont surtout supposées refléter celle-ci, être la vraie expression de la subjectivité de la personne.
En effet, toutes ces dimensions font l’objet du jugement subjectif. Pour être progressivement assimilées par les pratiquants, il faut d’abord qu’elles soient validées subjectivement. Cette validation se fait notamment par référence aux sentiments intérieurs. Par l’importance accordée à l’authenticité, les pratiquants confirment le tournant subjectif dans le cas de la religiosité bouddhiste. De cette façon, nous voyons comment la culture d’authenticité et d’expressivité récupérée par le consumérisme (Slater, 1997 : 16 ; Taylor, 2003 : 78–85) s’exprime dans la religiosité contemporaine (cf. Gauthier, 2012), y compris lors de sa formation.
De surcroît, la culture d’expressivité explique pourquoi les pratiquants associent le bouddhisme avec des sentiments subjectifs de bien-être. Pour de nombreux débutants, ce rôle du bouddhisme est anticipé parce que leur engagement s’inscrit en partie dans la continuité ou en parallèle à leur intérêt pour la culture de bien-être. En tout cas, la religiosité bouddhiste est vue comme une source de différentes variantes de bien-être : du bonheur, du plaisir ou du calme. La domination de cette émotion trouve son explication dans la place que le bonheur occupe au sein de la culture de consommation (Campbell, 1987 ; Gauthier, 2012 : 98 ; Riis et Woodhead, 2012 : 185–186 ; Sassatelli, 2007 : 117, 121 ; Slater, 1997 : 28–29).
Par ailleurs, l’accent mis sur la subjectivité, les sentiments individuels et la validation subjective de différentes dimensions du style de vie avec de nombreuses comparaisons entre différents types de bouddhisme nous amène à considérer l’engagement bouddhiste comme expression de la valeur de choix. Pour le sociologue britannique Nikolas Rose, « les individus modernes sont non seulement “libres de choisir”, mais ils sont obligés de comprendre et de vivre leur vie en termes de choix » (2004 : 87, traduction de l'auteur). Giddens considère même le choix comme élément de base d’un style de vie dans la modernité tardive (1994 : 80–81, traduction de l'auteur) : « Le style de vie n’est pas un terme très pertinent dans les cultures traditionnelles parce qu’il implique les choix parmi une pluralité d’options possibles, et il est davantage “adopté” que transmis. » Il reproduit ainsi la rhétorique du marché et de l’éthos consumériste de l’individu libre. En effet, le choix du consommateur souverain, dont les désirs et les besoins sont les mieux assouvis par le marché compétitif, devient le modèle de toute l’action sociale et le choix une des valeurs centrales de la culture de consommation (Lury, 2011 : 6 ; Sassatelli, 2007 : 45 ; Slater, 1997 : 27 ; 34–40).
Ce choix s’articule parfois comme un choix esthétique dans le sens où les pratiquants utilisent les expressions de plaisir, d’attirance, voire de goût esthétique à l’encontre du bouddhisme. Nous suggérons de considérer ce type de jugements comme expressions de goût. Pour Pierre Bourdieu (1979), les classes expriment leurs capitaux culturels et économiques à travers des goûts en tant que jugements esthétiques. Ces goûts classifient des objets de consommation, des pratiques culturelles, des expressions corporelles et se structurent dans les styles de vie. Ainsi, par une certaine forme de l’expressivité subjective, les pratiquants individualisent, subjectivisent, et esthétisent le rapport au religieux et formulent leur engagement en termes de goût, de choix esthétique. Le jugement de goût, caractéristique de la bourgeoisie (Bourdieu, 1979 : 198) et propre aux choix effectués dans la culture de consommation, s’introduit également dans le domaine religieux.
Mais ce choix du bouddhisme n’est pas toujours évident et peut même s’accompagner de refus, ce que Véronique Altglas propose de comprendre à travers le concept de l’exotisme religieux. Pour elle, la fascination de Šárka tout comme l’embarras d’Aleš et le refus de croire de Marie seraient des témoignages suggérant à l’étrangeté du bouddhisme. Il ferait l’objet d’un attrait ambivalent en tant qu’expression du religieux exotique
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: L’ambivalence du désir de se ressourcer aux religions dites orientales, que l’on voudrait ajuster aux valeurs et styles de vie des sociétés euro-américaines (car trop austères, trop « fanatiques » et, implicitement, trop « orientales ») relève d’un exotisme religieux (Altglas, 2014 : 315).
Cette construction de l’altérité idéalisée n’est possible que dans un mouvement d’esthétisation des « relations culturelles asymétriques » (Altglas, 2014 : 317), à savoir au travers d’une position sociale forte. Par conséquent, Véronique Altglas signale l’importance de considérer l’appartenance aux classes sociales dans l’interprétation de l’intérêt pour les religions exotiques. En partant de Pierre Bourdieu, elle considère que les classes moyennes sont motivées par la volonté de se distinguer d’autres classes en adoptant le bouddhisme. Ainsi, ils peuvent se positionner comme précurseur culturel et améliorer leur situation professionnelle (Altglas, 2014 : 325–326).
Il serait possible d’interpréter cette observation sur l’importance de la classe sociale dans l’engagement bouddhiste en affirmant que les dispositions de la classe sociale, socialement construites, vont amener les pratiquants à être particulièrement sensibles à certains éléments du bouddhisme comme la méditation ou la décoration élégante. D’autre part, les pratiquants vont exprimer des représentations adaptées aux classes sociales particulières. Les travaux sur les classes moyennes montrent en effet que le choix acquiert le statut d’impératif social particulièrement pour les classes moyennes (Skeggs, 2004 : 57). Comme le postule Beverly Skeggs, par l’usage des autres cultures, les individus de ces classes cherchent à se reconstruire et à s’affirmer comme des sujets authentiques (Skeggs, 2004 : 105). Par conséquent, la conceptualisation même du choix du bouddhisme en termes de subjectivité est un signe des classes moyennes. Ce sont des personnes issues des classes moyennes qui peuvent revendiquer le choix et l’authenticité.
Par ailleurs, elles peuvent les réaliser parce qu’elles disposent des ressources financières, sociales et culturelles pour s’impliquer dans le bouddhisme : connaître le bouddhisme grâce aux études supérieures (Mélanie), avoir accès à ses divers lieux de pratique (Annie), savoir mener des recherches autonomes à travers des livres (Pavel), apprécier la lecture pour se former (Pavel, Šárka) et se sentir libre de se détacher des liens primaires pour sa religiosité individuelle (Mélanie, Marie). Le bouddhisme peut donc contribuer à construire et renforcer la structure sociale de classe.
Nous voulons toutefois souligner qu’il n’est pas possible de limiter le bouddhisme à la recherche de distinction et à l’appartenance de classe. Son rôle dans la religiosité subjective est plus complexe, comme nous l’avons vu. Par ailleurs, tous les individus des classes moyennes ne sont pas pratiquants et il est possible d’être pratiquant bouddhiste et appartenir à d’autres classes. Cependant, ils risquent de mobiliser le bouddhisme différemment.
Conclusion
À travers l’exemple des pratiquants bouddhistes et leurs discours sur la familiarisation avec différentes facettes du bouddhisme, nous proposons d’adapter la sociologie de la conversion au contexte de la culture de consommation. Au lieu de traiter le changement religieux institutionnel, nous suggérons d’insérer la religiosité dans le cadre culturel du style de vie en tant que moyen de la construction identitaire. En effet, le religieux peut intervenir au cours de la formation identitaire. Mais pour être accepté, il doit être validé comme authentique, approuvé par les sentiments, et provoquer des émotions de bonheur. L’engagement religieux devient donc une affaire de choix authentique. Cet impératif social du choix et de l’authenticité est propre à la culture de consommation et son éthos. Il ne faut cependant pas oublier qu’il est également le résultat de rapports sociaux de classes, adapté notamment aux classes moyennes.
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare qu’il n’y a aucun conflit d’intérêt à l’égard de la recherche, des droits d’auteurs et / ou de la publication de cet article.
Financement
L’auteur n’a pas reçu de soutien financier pour la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
