Abstract
The article attempts to show that the 2011 social movement in Tunisia was part of a process that began a few years earlier. At that time the essentially socio-economic protest movement was confined to the mining town of Gafsa. The multiplication of such movements, although sporadic, would continue to fuel the mobilization until 2011 and was characterized by the emergence of a wave of protests that were essentially socio-economic in the early days, though it was not long before they presented a challenge to the political order, in particular as they spread to the rest of the country.
Introduction
Au seuil des développements qui vont suivre, il est nécessaire d’introduire notre propos en insistant d’une part sur la difficulté de faire la théorie de l’action collective, en l’occurrence celle du « processus révolutionnaire » en cours. Pour le moment, on ne peut que soumettre à la réflexion quelques éléments et données y afférents, ce qui ne saurait remplacer une investigation empirique approfondie qui demeure à accomplir. Il convient, d’autre part, de mettre en garde contre l’illusion d’un texte de synthèse. L’objet de cette contribution est bien plus modeste, car un texte de synthèse suppose une prise en compte des travaux de manière plus exhaustive 1 .
Or ici, il est plutôt question d’étudier, à partir des travaux qui ont privilégié les enquêtes ou qui s’appuient tout simplement sur des données empiriques, la possibilité (ou non) de traiter dans ce cadre des mouvements sociaux. La question de la citoyenneté, dont le cheminement peut être suivi tout au long des différentes étapes du « processus révolutionnaire », et qui s’inscrit du reste comme un enjeu fondamental dans la mobilisation des acteurs de la contestation, fera également partie des interrogations abordées dans ce texte.
Mais, par-delà ces remarques préliminaires, il est utile de préciser l’objet de cette analyse. Il s’agit d’y mettre en valeur l’idée de continuité qui soutient que le soulèvement de 2011 n’est pas spontané, car précédé par des mouvements de protestation sociale importants, en particulier celui du bassin minier de 2008. C’est dans ce dessein que l’on va remonter le cours des événements en essayant de mettre en perspective les principales étapes du processus afin de montrer leur mode d’articulation.
En effet, l’inscription dans une logique processuelle 2 permet de mieux mettre en valeur l’évolution et le déroulement des faits et des événements, de montrer des enchaînements possibles et de reconstruire des séquences qui font sens. Ce faisant, je veillerai à prendre mes distances avec une approche explicative qui focalise son attention sur les facteurs en jeu et leur agencement, sans pouvoir appuyer son analyse, ou du moins sans lui donner l’épaisseur suffisante, et ce en argumentant sur la base de données empiriques.
Cependant, cette présentation critique s’appuie sur des notions importantes qui paraissent souvent au fondement même de ce processus, à savoir les notions de citoyenneté et de mouvement social, autour desquelles va s’articuler ce texte. A ce propos, il est nécessaire de rappeler que la notion de citoyenneté est souvent approchée par référence à la définition proposée à l’origine par Marshall. Celle-ci, telle qu’elle est reprise par P. Hassenteufel (1996 : 128), distingue trois dimensions possibles de la citoyenneté, à savoir la citoyenneté civile (correspondant à l’obtention des droits civils relevant de la liberté individuelle, tels que la liberté d’expression ou le droit à la justice) ; la citoyenneté politique correspondant à l’obtention des droits politiques tels que le droit de vote et plus généralement les droits relatifs à la participation à la vie politique et au pouvoir comme membre de la communauté politique ; enfin la citoyenneté sociale, définie comme le « droit au bien-être ».
Mais par-delà cette définition, je pense que quand on réfléchit sur la citoyenneté, il ne s’agit pas seulement d’appréhender un ensemble de droits et d’obligations conférant un statut donné, mais aussi et peut-être surtout (compte tenu du fait que, dans le cadre d’un système politique autoritaire tel qu’il l’était, les droits formels prennent souvent le pas sur les droits réels), de développer un angle de vue où il est impérieux de dépasser une vision juridique de la citoyenneté, pour y substituer une approche anthropologique, s’attachant davantage à focaliser l’investigation sur les représentations et les pratiques qui renvoient à cette notion (Neveu, 2004). Je reprends ici à mon compte l’approche développée dans l’ouvrage collectif dirigé par Carrel et al. (2009), qui correspond à la posture adoptée dans ce texte 3 . Ainsi, les auteurs écrivent-ils dans l’introduction : « […] il s’agit d’aboutir à « une remise en cause » des « allant de soi » de la citoyenneté, pour la saisir dans la diversité de ses mises en œuvre, [perspective] qui paraît la plus fructueuse ». En d’autres termes, il est question de « parvenir à aborder, théoriquement et empiriquement, la citoyenneté comme ensemble de processus et de pratiques, et non comme un statut figé » (2009 : 9). En somme, il me semble que dépasser une vision juridique de la citoyenneté 4 signifie que c’est surtout à l’aune de la capacité d’exercer ces droits et de participer à la vie politique et publique que l’on peut en rendre compte.
L’autre concept pouvant conduire l’analyse, même de façon moins appuyée, est celui de mouvement social, car l’interrogation qui est sous-jacente à l’ensemble de ces travaux porte sur le fait de savoir en quoi consistent ces formes de l’action collective. A ce propos, je m’appuierai sur la définition avancée par E. Neveu qui propose d’appeler mouvements sociaux l’ensemble des formes d’action concertée en faveur d’une cause (2002 : 10). Il s’agit de mouvements qui doivent donc être portés par un projet de mobilisation « un agir-ensemble intentionnel, marqué par le projet explicite des protagonistes de se mobiliser de concert » et ensuite « une logique de revendication, de défense d’un intérêt matériel ou d’une “cause” » (id.10) 5 . Définition dont la pertinence, me semble-t-il, réside dans l’articulation qu’elle suppose entre les deux dimensions que je viens de mentionner, évitant sans doute le risque de transformer cette notion en un « fourre-tout ».
Loin de tendre à faire la théorie des mouvements sociaux en Tunisie dans ce texte, je pense que souvent il est d’abord question des facteurs de la mobilisation, ces derniers pouvant être à la fois sociologiques (tels que les inégalités sociales) et psychologiques (la frustration qui peut s’exprimer à l’échelle d’un individu ou d’un groupe, les deux dimensions n’étant toutefois pas séparées, car la frustration par exemple puise son origine d’abord dans le milieu social auquel on appartient) (Neveu, 2002 : 42). A ce propos, et sans chercher à avancer une explication uniforme à l’ensemble des mouvements dont il va être question dans ce texte, il me semble intéressant de retenir la notion de frustration relative qui désigne, selon Gurr « un état de tension, une satisfaction attendue et refusée, génératrice d’un potentiel de mécontentement et de violence » (Neveu, 2002 : 43). Une notion qui permet de désigner les ressorts animant, dans nombre de situations, l’action collective dans le présent cas. Celle-ci trouve sa source dans les normes sociales, les systèmes d’attentes « liés à ce que semble, dans une société donnée, la distribution légitime des ressources sociales à divers groupes de référence » (id : 43). D’où comparaison entre groupes mais également entre régions où l’on pense que les ressources produites ne sont pas destinées à leurs habitants mais à d’autres régions, entre détenteurs et non détenteurs d’un capital scolaire, etc., qui focalisent sur cette interprétation des protestations et soulignent son intérêt 6 .
Le mouvement du bassin minier : une révolte avant la « révolution » de 2011 ?
Contexte du mouvement
A l’origine de ce mouvement, des actions de protestation ont vu le jour suite à l’annonce des résultats d’un concours de recrutement organisé par la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG), actions qui se sont étalées sur six mois, aboutissant à des centaines d’emprisonnements, outre des dizaines de blessés et quelques morts (trois). Au départ de cette révolte, il était question de dénoncer un « mode népotique d’attribution des postes de la CPG », fournissant ainsi le prétexte à « un rassemblement massif de chômeurs [qu’ils soient diplômés ou non], de leurs familles et parfois du personnel de la CPG, en bref de militants ad hoc de tous bords » (Allal, 2010 : 110).
Le contexte local dans lequel naît et se développe ce mouvement est celui d’un bassin minier qui a toujours vécu à l’ombre de la CPG, pilier de l’économie de la région et entreprise publique d’extraction minière qui, après avoir symbolisé (par son rôle économique primordial lors de l’Indépendance), l’Etat national en construction, va connaître, à partir du milieu des années 1980, un déclin de ses activités. Il s’est traduit par le quasi arrêt du recrutement, si bien que cette entreprise qui faisait partie des plus gros producteurs de phosphates dans le monde 7 a perdu depuis cette période, 10 000 emplois qui ont été ainsi supprimés dans le cadre de sa « modernisation », ne gardant alors que 5200 employés (Allal, 2010 : 116). En effet, dans le cadre de la « mise à niveau » de l’économie tunisienne, un plan stratégique fut arrêté, impliquant une « reconversion » de cette entreprise qui s’est traduite entre autres par la raréfaction des emplois dans la région, où la CPG constitue l’un des rares débouchés pour les aspirants au marché de l’emploi. Pareille situation va alors contribuer à aggraver le chômage, en particulier chez les jeunes. Aussi comme en témoigne le Recensement Général de la Population et des Logements de 2004, le taux de chômage atteignait 38,5% à Oum El Araïes, 20,9% à Metlaoui, 27,9% à M’dhila, 27% à Redeyef, alors que le taux national s’élevait à l’époque à 14% seulement (chiffres de l’INS) (Allal, 2010 : 116).
Quant au contexte national, il était caractérisé d’abord par la présence d’un régime autoritaire, ce qui se manifestait à travers un paysage politique dominé par une répression systématique de l’opposition, outre la mise au pas des médias et de la justice, ainsi que le “verrouillage” de la société civile. Mais la répression n’a pas suffi alors à assurer la stabilité du régime, surtout avec la progression du chômage chez les jeunes 8 , s’y ajoute ainsi un contrôle socio-politique exercé à travers les agences de « développement social », telle que la Banque Tunisienne de Solidarité (BTS), qui procède par le biais de prêts pouvant être assimilés à des gratifications clientélistes, assurant le pacte de la sécurité contre la stabilité (Hibou, 2006 : 219).
Séquences du mouvement
Une fois annoncés, les résultats du concours de recrutement en question furent jugés frustrants par les habitants, marquant ainsi le début de ce mouvement, le 5 janvier 2008, car « l’annonce … est reçue comme une trahison pour les nombreux chômeurs de la région » (Allal, 2010 : 110) 9 .
Au début, ce sont les jeunes chômeurs qui sont « au centre de la mobilisation » (Allal, 2010 : 111). De fait, durant les deux premiers mois de la mobilisation, aussi bien les partis politiques d’opposition que la “société civile” ou bien la centrale syndicale vont observer une attitude distante envers les contestataires. Car non seulement ces partis ne disposaient que d’une implantation faible en dehors de Tunis, mais ils étaient, de surcroît, accaparés à ce moment-là par les préparatifs de l’élection présidentielle d’octobre 2009. Ce qui introduit, du reste, un élément d’appréciation sur les circonstances de la mobilisation, dans la mesure où les acteurs pouvant peser sur le cours des événements ne poursuivaient pas les mêmes stratégies, en particulier dans ce contexte de mouvement peu encadré au départ.
D’ailleurs, dans le même sens, A. Allal émet l’hypothèse selon laquelle « cette “sous-politisation” de départ a contribué à la “prise” du mouvement, les mobilisations perçues comme peu organisées pouvant s’étendre en dépit de la situation de contrôle policier en Tunisie » (Allal, 2010 : 111). Il suggère ainsi que pour le pouvoir en place, cela représente une garantie de voir le mouvement s’essouffler assez rapidement, sans avoir besoin de recourir à la répression. Hypothèse qui me paraît intéressante en rapport avec les facteurs généraux de mobilisation dans ce genre de situations, tout au moins dans un contexte autoritaire comme c’était le cas de la Tunisie. On laisse d’une certaine façon le mouvement se poursuivre dans l’espoir de le voir s’essouffler et finir par perdre sa substance et sa capacité de mobilisation 10 . Toutefois, elle n’éclaire qu’une partie du processus, car la suite des événements va la démentir, montrant ainsi les limites de ce pari.
En somme, durant la première phase du mouvement (premier trimestre 2008), les « autorités prennent garde à ne pas permettre l’unification et la propagation des protestations » (Allal, 2010 : 112) et ce en privilégiant « une réponse sécuritaire » tout en entamant des négociations, bien que ponctuelles, avec les protestataires. De fait, en suivant la reconstitution des séquences de ce mouvement, on relève que jusqu’au mois d’avril, les autorités maintiennent l’encerclement policier de ce foyer de la contestation qu’est la ville de Redeyef, censé endiguer les protestations et les y cantonner, d’autant que la mobilisation y culmine.
Par la suite, marquant un brusque revirement de stratégie qui survient au début du mois d’avril, les autorités passent à l’offensive, en faisant arrêter une vingtaine de membres parmi les plus visibles du mouvement de protestation. Cette phase répressive sera suivie de leur libération, quelques jours plus tard, sous la pression à la fois des syndicats de base de Redeyef, largement appuyés par la population de la ville, ainsi que de la médiatisation/dénonciation qui y conjuguera ses effets (Allal, 2010 : 114), mettant ainsi en évidence les limites de la première stratégie qui misait sur l’essoufflement du mouvement. Toutefois, la répression ne va pas s’arrêter et l’escalade va se traduire par l’organisation de procès suivis de condamnations à des peines d’emprisonnement prononcées notamment à l’encontre des principaux leaders du mouvement (Allal, 2010 : 122).
Jeu des acteurs et effets du contexte local
Afin de jeter la lumière sur les facteurs ayant contribué à « la montée en force du mouvement », il est utile de relever que les enjeux locaux ne sont sans doute pas à dédaigner, comme cela se manifeste, dans le présent cas, où ils sont figurés par la rivalité entre les cadres régionaux du RCD 11 et ceux appartenant à la puissante centrale syndicale. En effet, la participation de ces derniers aux recrutements suscite la désapprobation des premiers, qui sont en fait des concurrents locaux. Aussi vont-ils mettre à profit cet épisode pour orienter le mécontentement contre les cadres de la centrale syndicale, « accusés d’attribuer les postes de manière douteuse », ce qui contribue à détourner la protestation vers eux. En faisant courir le bruit que certains responsables syndicaux à l’échelon régional recourent à des pratiques suspectes, car peu transparentes, dans l’attribution des postes, cela contribue à la mise en cause de leur légitimité (d’autant que le premier responsable de l’UGTT n’est pas exempt de tout soupçon), et épargne, du moins au départ, les représentants locaux du parti au pouvoir.
A ce propos, il est nécessaire d’introduire une distinction au niveau de l’UGTT, entre la direction régionale et les cadres locaux. En effet, une partie de la direction possède des accointances avec le parti au pouvoir, puisque le secrétaire général régional est en même temps député issu de ce parti et patron de sociétés sous-traitantes de la Compagnie des Phosphates de Gafsa. Usant de pratiques clientélistes, il détourne à son profit l’entente amicale entre son organisation et la CPG, ce qui va alimenter la mobilisation tout en expliquant son opposition ouverte à tout soutien à ce mouvement et ses menaces de mesures disciplinaires à l’encontre des syndicalistes ayant rejoint ses rangs.
Face à cet alignement entre le parti au pouvoir et une fraction des cadres locaux, il convient d’observer que certains cadres syndicalistes se sont détachés de cette entente. En fait, il faut inscrire l’action de cette organisation dans une sorte d’ambivalence de « nature historique » (Chouikha et Geisser, 2010 : 418) marquée par l’hésitation entre l’option partisane et l’option syndicale. S’y ajoute une autre ambivalence de « nature structurelle » qui « s’explique par le fait que l’UGTT est composée de syndicats de base plus ou moins autonomes, et représentée à l’échelle du gouvernorat par des unions régionales plus ou moins en “bonne entente” avec la direction nationale » (Chouikha et Geisser, 2010 : 418). Ceci signifie qu’au bout du compte, elle « fait figure d’organisation composite, quasi polyarchique » (id. : 418).
Cette ambivalence apparaîtra ainsi au grand jour, comme on l’a vu plus haut, à la faveur de ce mouvement, où se sont fait face les syndicalistes de base contestant la validité des résultats du concours public organisé par la CPG et prenant le parti du camp porteur des revendications populaires et le secrétaire général régional, comme représentant de la « bureaucratie syndicale » et par ailleurs membre du parti au pouvoir. Il est ainsi considéré comme un membre qui sert la cause du régime, en cautionnant le système de corruption et de favoritisme (Chouikha et Geisser, 2010 : 418).
Ajoutons enfin que, dans ce même cadre, si le rapport à l’Etat est fait d’exclusion et de méfiance, cela correspond probablement à une sorte de doxa stigmatisant les populations, qui règne chez les responsables locaux dans cette région, renvoyant à la construction de la forme de domination présente depuis des décennies 12 . Cette représentation stéréotypée concernant les habitants de Gafsa (Allal, 2010 : 119) permet de mieux saisir, par-delà le caractère central de la décision.de la répression, la nature du rapport de domination qui s’installe au niveau régional ainsi que l’importance de l’imaginaire social dans la construction des mouvements sociaux.
Les acteurs non institutionnels
D’après certaines observations, les acteurs sont pour « la plupart des jeunes hommes luttant pour l’obtention d’un emploi » (Allal, 2012 : 825) tout en s’inscrivant dans la temporalité historique « d’une région réputée dissidente et rebelle » au moins depuis la lutte contre la colonisation française (Allal et Bennafla, 2011 : 39). Les revendications de ces exclus du circuit de production se combinent aussi à celles des travailleurs occasionnels et des ouvriers titulaires exerçant un emploi stable. On relève également la présence des femmes qui sont au-devant de la scène de ces mouvements contestataires. Bien que rarement intégrées dans des partis ou des associations, les manifestantes étaient en revanche davantage « des épouses ou veuves d’ouvriers et de mineurs des phosphates, jeunes diplômées chômeuses, lycéennes, syndicalistes de base, mères et grands-mères des manifestants emprisonnés… » (Allal, 2012 : 825) et qui, par leur présence active à toutes les protestations organisées dans les différentes villes du bassin minier, témoignaient de leur engagement.
Les protestations sociales vont dès lors se suivre, à commencer par celles ayant pour siège la ville de Ben Guerdane, limitrophe de la Libye, et ce à la suite de la fermeture de la frontière par laquelle transitait depuis longtemps une économie transnationale de contrebande (Boubakri, 2004). Il s’en suivit un cycle désormais classique, où les cortèges pacifiques exigeant la réouverture des frontières font face à une répression accrue, amenant le mouvement à se durcir. Mais l’ampleur de la protestation est telle qu’elle va pousser les autorités à négocier la réouverture de la frontière avec le pouvoir libyen. Résultat qui montre encore une fois la possibilité de faire reculer le pouvoir politique ; que les mouvements sociaux peuvent ainsi aboutir à une modification du rapport à l’Etat qui s’inscrit progressivement dans la négociation et la recherche de compromis, ce qui fait petit à petit le lit de mouvements de protestation de bien plus grande ampleur. D’ailleurs, quatre mois plus tard, à Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, vendeur de légumes ambulant, se suicide, fournissant sans doute une nouvelle occasion – dans un contexte de perte de légitimité de l’Etat en tant que prestataire de ressources économiques et sociales mais également en tant que rempart ultime contre l’injustice sociale – à la résurgence de la protestation.
Mais, en décentrant à présent notre regard, on relève que parallèlement à ces mouvements de protestation, les enquêtes montrent, notamment chez les jeunes, l’existence d’une forme de contestation sociale à “bas bruit” assez développée durant cette même période précédant le soulèvement de 2011. Même s’il ne s’agit pas d’actions collectives, certaines revendications se recoupent et constituent une continuité avec celles qui étaient portées par les mouvements présentés plus haut. Ainsi, lors de mes enquêtes sur les jeunes dans certains quartiers populaires de Tunis (Ben Amor, 2014), la contestation prend-elle forme à travers un discours souvent porteur de revendications à caractère social, en particulier la question du travail et de la reconnaissance par les acteurs publics.
En effet, j’avais relevé chez nombre d’enquêtés la présence d’attitudes renvoyant à une forme de critique sociale qui va s’élargir à la notion de droits, souvent rapportés au monde du travail. Ceci suggère un rapprochement avec la notion de citoyenneté qui reprend à son compte l’idée de droits souvent présente dans le discours des jeunes. Il s’agirait plus précisément de citoyenneté sociale. Autrement dit, il m’est clairement apparu qu’ils ne raisonnaient pas en termes de citoyenneté mais en termes de revendication de certains droits semblables pour tous, la notion de « droit » étant à prendre ici dans le sens d’obligation attendue de leur part, car ils pensent que les acteurs institutionnels 13 tout autant, bien qu’à un moindre degré, que les agents économiques (entreprises, etc.) sont dans l’obligation de les leur fournir. A ce propos, il m’avait semblé particulièrement intéressant de noter le passage chez nombre de jeunes de la notion de « je veux » qui ne traduit pas la possibilité de soumettre une demande à la délibération en termes de droits, à la notion plus proche de la citoyenneté « j’ai droit à », que l’on retrouvera par la suite dans la bouche des jeunes lors du soulèvement de 2011 : « le travail est un droit, bande de voleurs ».
En définitive, un principe de similarité s’exprime dans le discours des jeunes, dans le sens où l’on participe des mêmes droits sinon des mêmes conditions pour tous, ce qui fonde la citoyenneté sociale. En général, elle se décline d’abord à travers des thèmes tels que l’égalité d’accès aux droits, en rapport avec le monde du travail ; à titre d’illustration, les jeunes insistaient alors sur les droits d’avoir du travail, d’être payés correctement (souvent sur la notion d’« exploitation »), ou tout simplement d’être payés, de bénéficier d’une couverture sociale (respect d’une grille de salaires, d’horaire de travail, affiliation à une caisse de sécurité sociale, etc.), et même parfois du droit « de donner son avis » voire « de participer à la prise de décision ». Mais au-delà du monde du travail, ils avaient souvent recours à des expressions convoquant à nouveau la notion de « citoyenneté », telles que : « nous sommes tous des Tunisiens », « on est du même pays » ; sous-entendu on devrait être traité sur le même pied d’égalité et que l’on a les mêmes droits ; ou encore plus directement : « on n’est pas traités de la même façon », « sur un même pied d’égalité ».
Au bout du compte, il apparaît clairement que le mouvement social de 2011 a été précédé non seulement de celui du bassin minier et des autres régions, mais que parallèlement à cela, l’on observait dans d’autres milieux sociaux, à titre d’exemple à Tunis, des formes de critique sociale des politiques de développement, d’emploi, de formation etc., ayant parfois trait à la corruption, mais pointant dans tous les cas l’absence de reconnaissance par les autorités publiques.
Toutefois, il me semble que ces développements doivent nous inciter à nous garder d’une lecture rapide et sans nuance concernant la continuité entre ces mouvements et le soulèvement de 2010/2011. On peut ainsi souscrire à ce point de vue d’Allal :
« La séquence 2008–2010, caractérisée par la multiplication de protestations collectives, n’est pas nécessairement un préalable aux engagements révolutionnaires de 2010–2011, qui répondent à des logiques autonomes. Pour autant, sans générer une “avant-garde” révolutionnaire, les épreuves importantes que connaissent les populations de ces régions de “l’intérieur” s’agrègent au fur et à mesure dans l’esprit des individus (directement protestataires ou non), en devenant un leitmotiv pour leur engagement dans la révolution » (2012 : 827).
Il me semble ainsi que l’on peut déceler des continuités notamment au niveau des revendications qui permettent, comme le rappelle Allal, de fédérer petit à petit les protestations et les acteurs surtout. Aussi les revendications exprimées dans le bassin minier convergent-elles avec celles portées par les jeunes des quartiers populaires, leur dénominateur commun étant l’adhésion à une certaine idée de la citoyenneté, même s’ils ne l’énoncent pas en tant que telle. Mais en dépit de cela, les deux moments demeurent marqués par nombre de distinctions assez nettes dont il va à présent être question.
Le soulèvement de 2011 : vers la consécration de la citoyenneté ?
De fait, la continuité entre les deux moments de ce processus de contestation de l’ordre établi apparaît à travers les revendications dont ils sont porteurs et qui se déclinent souvent sur les mêmes thèmes. Toutefois, elles sont, tout au moins au début, à caractère socio-économique, avant de prendre une tournure politique (Hmed, 2012 : 15) ; l’articulation entre les revendications de nature économique et sociale qui ont dominé les protestations collectives durant la période précédente et les revendications à caractère politique va se dessiner dès le début des événements de 2011.
A ce propos, il est sans doute nécessaire de s’arrêter aux interprétations de cet “épisode”, sur lesquelles reviennent avec pertinence Allal et Geisser, où il est notamment question d’éviter d’emprunter la voie d’interprétations culturalistes, incapables en tant que telles de rendre compte de la révolte de 2011 14 . Cette posture, adoptée par les journalistes et les hommes politiques européens, débouche sur une interprétation des événements en termes « spontanéiste » et « conspirationniste » ; registre recoupant du reste celui, tout aussi prégnant, des chercheurs qui recourent dans leur explication, aux catégories de « tunisianité », « censée véhiculer les valeurs de la modération, de la négociation et du compromis, aboutissant à créer le mythe de la « révolution du jasmin » »(Allal et Geisser, 2011 : 63). Certes, il n’est pas question de nier la part de pertinence que ces approches peuvent comporter, mais il est tout de même permis de se demander si elles n’ont pas tendance à occulter l’existence de formes de désaccords, de résistance et de contre-conduites par rapport à l’ordre établi qui ont toujours marqué la vie sociale. Bien qu’elles soient souvent cantonnées dans la sphère privée (Hibou, 2006 : 250–251), elles n’en faisaient pas moins, parfois, irruption sur la scène publique, contribuant alors aux mouvements de protestation, dont celui de 2011 jusque-là inégalé par son ampleur. De surcroît, il est difficile de ne pas considérer que certaines pratiques tels que les sit-in, marches, voire manifestations et affrontements qui sont la face apparente de cette résistance sont étrangères à cette « accélération de l’histoire », moment où survient l’impensé, même si l’on doit concéder que leur « caractère imprévisible » était évident. Pour autant cela ne signifie pas que celles-ci apparaissent dans un vide social et politique » (Hmed, 2012 : 3) 15 .
Des facteurs de la protestation : une théorie qui demeure à construire
Les considérations précédentes nous engagent à nous pencher sur les facteurs qui ont été au fondement de la protestation. A ce propos, et compte tenu de leur enchevêtrement, on doit se méfier d’une explication mono-causale, renvoyant alors l’analyse à une multitude de facteurs. Cette tâche est loin d’être simple, car bien qu’ayant abandonné les « modèles mono-causaux »au profit d’approches dites « combinatoires », il s’avère que celles-ci « se contentent souvent d’agréger tout un ensemble de causes, facteurs déterminants, censés rendre compte à différentes échelles de temps et d’observation, tant des intentions, des situations, que des résultats révolutionnaires » (Bennani-Chraibi et Fillieule, 2012 : 771). Or, pareille agrégation ne repose le plus souvent pas sur des enquêtes empiriques, ce qui revient à reconstituer l’ensemble du processus sur une base incertaine. Adoptant des postures explicatives différentes, la revue des travaux permet en outre de conclure qu’ils restent dans leur majorité enfermés « dans la prédiction rétrodictive et la poursuite de schémas causaux macrosociologiques ». Plusieurs causes possibles sont invoquées, sans pour autant réussir à mettre en évidence avec la rigueur requise la « prééminence d’un ordre de causalité » précis (Bennani-Chraïbi et Fillieule, 2012 : 778). D’autre part, et en se situant sur un autre plan, qui intéresse tout autant le sociologue, on relève qu’à la faveur de l’analyse de ces situations révolutionnaires bien souvent les acteurs individuels sont présents, mais en demeurant à l’arrière-plan, car la voie qui consiste à mettre à nu les « processus internes à ces situations et [l]es modes de leur enchaînement, demeure largement inexplorée » (Bennani-Chraïbi et Fillieule, 2012 : 778).
On peut néanmoins rappeler la présence de quelques facteurs qui semblent être au cœur du processus révolutionnaire; ou de ce que l’on pourrait qualifier de « syndrome révolutionnaire » ; à commencer par la rupture du « pacte de sécurité » (Hibou, 2006 : 219) que Paul Vieille avait désigné par l’expression de « l’échange de la loyauté de masse contre la solvabilisation de leur demande » (1988 : 21), et ce par la mise en défaut voire le délitement des mécanismes d’insertion économique, touchant en particulier les jeunes qui en sont les premières victimes 16 . Outre cette exclusion économique et sociale affectant de larges couches de la population, les disparités régionales en termes de répartition des ressources contribuaient à générer un sentiment d’injustice et de déni de reconnaissance, exprimés par la revendication de la « dignité », probable traduction de celle de citoyenneté en accédant d’abord à un statut de « non chômeur ». On pourrait compléter ce tableau par la dénonciation de la « hogra » 17 qui réfère aux sentiments de mépris de la part des acteurs étatiques d’abord, pouvant induire une sorte de relégation dans une sphère « d’invisibilité sociale », sans oublier les expressions récurrentes de « mise en chômage » (el mou’attalin ân al ‘âmal) 18 , (el iksaa wa al tahmich) pour parler d’exclusion et de marginalité 19 .
De la sorte, on rejoint ce qui se tramait dans les cercles privés d’abord, où il était question de corruption, de clientélisme, de “course à l’enrichissement aux dépens du peuple”, etc., d’où l’expression d’un sentiment de frustration fort, alimentant les critiques qui voient plus tard leur expression dans le soulèvement de 2011. Bref, une sorte de protestation souterraine sourdait, car cantonnée dans cette sphère, mais elle n’en était pas moins récurrente dans les discours des jeunes à l’époque. En fin de compte, on renoue ainsi avec la thèse de la continuité car ce qui se donne à voir à travers ces mouvements de protestation, par-delà les moments où ils surviennent, c’est qu’ils mettent en avant une certaine unicité quant à leurs causes, telles qu’elles semblent se présenter 20 . On retrouve ainsi le thème fédérateur de la citoyenneté en tant que dénominateur commun à l’ensemble de ces discours.
Les lieux de la protestation ou le passage d’une citoyenneté passive à une citoyenneté active
Il semble que l’on s’achemine vers l’institutionnalisation de nouvelles formes de protestation : la rue devient politique, alimentée par la contestation dont les ressorts et les formes se diversifient, l’on est face à une prise de parole qui figure ce passage vers la citoyenneté active. A ce propos, Ch Hmed cite A Bayat pour qui la rue est politique au sens où « les sensibilités collectives, les sentiments partagés, et les jugements publics des gens ordinaires dans leurs pratiques et leurs discours quotidiens [s’expriment] le plus souvent dans les lieux publics, taxis, bus, magasins, jardins, ou de façon plus audible encore lors des grandes manifestations de rue » (Hmed, 2012 : 5).
Or, cette thèse est illustrée par les formes de protestations sociales survenues en 2011 à Sidi Bouzid ; la rue assure ainsi des fonctions différentes selon les moments de la journée : lieu de manifestations, de sit-in et autres défilés marquant le défi du pouvoir politique ; elle change de fonction la nuit, se transformant alors en « un théâtre d’émeutes urbaines, sorte de “zone grise” de la politique » (Hmed, 2012 : 6). Cependant, le rue est un terme générique dont la portée est à préciser car il s’agit en l’occurrence d’affrontements avec les forces de l’ordre prenant place dans les quartiers qui représentent, en fait, le territoire des jeunes qui en maîtrisent la topographie, contrairement à la police dont les membres locaux sont souvent étrangers à cet espace. Etre sur son territoire et défier les forces de l’ordre en continuité avec les autres formes de défi, inscrites souvent au creux du rapport des jeunes aux forces de l’ordre, est une manifestation de refus de cette forme de gouvernementalité que « l’après révolution » semble continuer à véhiculer à travers les chansons de rap par exemple, dont certaines visent la police ; « Les policiers sont des chiens », dit l’une d’elles. L’avenue principale, quant à elle, est réservée aux manifestations et aux rassemblements qui, regroupent des acteurs aux profils diversifiés, à savoir des jeunes déclassés, mais également des enseignants, des petits fonctionnaires, des étudiants, des femmes au foyer et des commerçants, soit « des fractions des classes moyennes précarisées, les plus touchées par la crise économique »(Hmed, 2012 : 7). Mais plus significatif encore est le fait que ces manifestations investissent la place centrale abritant l’ensemble des lieux du pouvoir 21 , participant ainsi d’une coalition de groupes sociaux qui défient l’Etat, tout en contribuant à donner davantage d’ampleur à la contestation ; d’où le contraste avec les mouvements précédents qui ne semblent pas avoir réussi à fédérer un aussi large spectre de catégories sociales unies dans la contestation de cet ordre social auquel ils avaient pour ainsi dire cessé d’adhérer 22 .
Cependant, les formes de la protestation souffraient, du moins au départ, du manque voire de l’absence d’encadrement, les mouvements s’autoproclamaient et « s’auto géraient », avant d’être investis par d’autres forces sociales, en particulier l’UGTT. Au cours d’une observation participante à la suite des événements de janvier 2011 dans deux quartiers populaires de Tunis, Allal relève ainsi qu’il s’agit de « garçons du quartier » (ouled el houma) « qui ne peuvent être réduits à une catégorie sociologique uniforme » (2011 : 55). D’âge variable, ils sont célibataires, n’ont souvent pas de travail « stable » et habitent pour la plupart la maison parentale. Mais le trait le plus significatif, celui qui les rend d’une certaine façon « représentatifs » de larges secteurs de jeunes tunisiens, c’est qu’ils n’appartiennent à aucun parti politique et en particulier au parti jadis au pouvoir. Ces jeunes semblent s’installer ainsi dans une logique d’honneur où l’on ne doit pas perdre la face sur son territoire, cette notion impliquant entre autres dimensions celle de la dominance territoriale (Fischer, 1997 : 19). On exerce ainsi un ascendant à la fois symbolique et matériel sur l’adversaire. A ce sujet, Allal note que
Une ultime remarque à propos des acteurs de la protestation nous permettra de souligner le rôle déterminant de l’UGTT. Les syndicats de base voire certaines fédérations ne tarderont pas à se ranger aux côtés des manifestants, plaçant à nouveau la direction centrale dans une position inconfortable par rapport au pouvoir politique en place. Elle finira cependant par leur apporter son soutien, car à défaut, elle courait le double risque de perdre sa légitimité auprès de ses bases ainsi que celui de se couper de la population. Cet épisode, parmi d’autres, montre, comme nous l’avons relevé plus haut, que cette organisation, dont le poids sur l’échiquier politique est de taille, est loin d’être un « monolithe syndical » 24 .
Discours contrasté sur la citoyenneté
Parallèlement à ces formes de contestation, il convient de se pencher sur les représentations de la citoyenneté telles qu’elles émergent des discours. En m’inspirant de mes dernières enquêtes sur les jeunes, il me paraît intéressant de reprendre deux conclusions saillantes qui illustrent les ambiguïtés de leur discours.
De la citoyenneté comme égalité
La critique sociale formulée par les jeunes met en avant une certaine continuité avec l’idée de citoyenneté dans le sens où les jeunes considèrent qu’ils ne sont pas traités sur le même pied d’égalité ; cette notion fédère de ce fait leurs revendications. En effet, les thèmes de la critique sociale en général et de l’absence des conditions de possibilité d’exercer ses droits et d’y accéder sont encore présents dans le discours : le champ du politique était souvent occulté, les jeunes affirmant qu’on ne les écoute pas, qu’ils ne s’y intéressent pas. Un nouveau discours s’y substitue, marquant souvent la déception par rapport à la sphère politique. En effet, autant, dans la période récente, le politique fait son irruption dans la vie sociale, autant les jeunes continuent à s’en détourner, tout au moins dans sa forme « classique” 25 .
Certains effets de contexte peuvent éclairer ce rapport. Tout d’abord, les changements escomptés n’ont pas eu lieu, comme en témoignent leurs discours qui, tout en élargissant les thèmes sur lesquels porte la critique sociale, rendent compte d’un vécu qui déçoit plutôt leurs attentes par rapport à l’amélioration de leurs conditions de vie. A cet égard, d’aucuns évoquent la progression de la corruption, le clientélisme, mais dans le cadre de nouvelles formes d’allégeance politique, en rapport avec les acteurs politiques qui dominaient la scène. En second lieu, d’autres jeunes convoqueront le registre de l’injustice dans la mesure où, par exemple, les personnes qui ont été recrutées localement ne possèdent pas les critères de formation requis comparativement au leur. Pour certains, enfin, il est question d’élargir la sphère des droits en rapport avec le travail, en englobant par exemple celui de disposer d’une allocation chômage, idée proposée surtout par ceux qui ne sont pas dotés en capital scolaire, mais qui n’avait pas cours auparavant.
D’un autre côté, la « politisation » constitue dans le cas de ces jeunes, voire de larges secteurs de la société, une socialisation plutôt nouvelle qui se fraye son chemin. Il s’en ensuit une « politisation à minima », tout au moins dans la phase observée jusque-là, qui ne permet pas toujours de saisir les jeux et les enjeux profonds qui sous-tendent les situations telles qu’elles sont fréquemment médiatisées. D’ailleurs, ils observent souvent une attitude marquant quelque part leur saturation face à ce que l’on pourrait qualifier de « trop plein de politique », (entendue dans le sens de discours et d’attitudes dominés par la tension et le conflit) comme l’explique bien un jeune résidant à Tunis : « le matin dès qu’on se réveille il est question de politique, au café c’est pareil, on discute politique, on marche dans la rue on écoute des conversations sur la politique, etc. trois ans … de politique ! Les gens ne supportent plus …il y a trop de problèmes ».
En somme, l’idée de citoyenneté est présente, on y accède par la libération de cet espace public qui permet de s’exprimer. Cependant, il s’avère qu’elle peut renfermer à son tour des discriminations. Quelques exemples en rapport avec la sphère du travail permettent de l’expliciter.
…A la citoyenneté comme droit à géométrie variable
Pour l’ensemble des enquêtés, il s’agit d’accéder au même droit de travailler, sinon à un statut d’actif semblable pour tous, ce qui permet de les mettre sur un même pied d’égalité que les autres. A première vue, cela ne pose pas de difficultés particulières, sachant que l’ensemble des enquêtés partagent cette revendication. Pourtant, les représentations de la citoyenneté ayant partie liée avec ce droit jettent la lumière sur des distinctions, voire des divergences parfois substantielles, mettant au jour le fait que le droit au travail est un droit à géométrie variable.
Ainsi conçoit-on que les filles, pourtant diplômées de l’enseignement supérieur, ont « moins besoin de travailler que les garçons ». Cette discrimination est considérée par certains comme socialement justifiée, les uns étant assignés au rôle de “pourvoyeur économique”, détenant un « rôle instrumental » selon l’expression de T. Parsons, les autres (les filles) gardant un “rôle expressif” qui leur est traditionnellement dévolu. En effet, la division sexuelle des tâches est loin d’avoir disparu, même si nombre de nuances accompagnent souvent le discours des jeunes ; les référents des uns s’inscrivant dans l’ordre social ancien qui met en avant le rôle domestique de la femme 26 , mais assorti tout de même de la nécessité de garder l’opportunité d’occuper un emploi en cas de besoin, procurant ainsi un salaire d’appoint. Cette position est battue en brèche par nombre de filles arguant qu’elles sont égales aux garçons et qu’elles « ont fait des études pour travailler » ; alors que pour d’autres elles arrêteraient de chercher un travail, mais « à condition de ne pas être dans le besoin » ; d’autres, enfin, renonceraient à cette aspiration forte qui a pourtant souvent motivé les études qu’elles ont entreprises, vu surtout l’absence d’emplois correspondant un tant soit peu à leurs attentes.
Dans le même cadre, un autre cas de figure est illustré par le principe de l’accès à l’emploi sur une base méritocratique ; admettant que l’on occupe des positions inégales sur ce plan, la discrimination entre les uns et les autres s’opère alors en fonction du capital scolaire. Etre scolairement doté consacre ainsi, par rapport à ceux qui ne le sont pas, une inégalité qui, du point de vue des diplômés est amplement justifiée par la possession de ce capital ; c’est même l’inverse qui paraît, à leurs yeux, injuste. En somme, le droit au travail est immédiatement assorti d’une condition discriminante, à savoir être titulaire d’un diplôme. Si l’on fait des études, on pense avoir la priorité par rapport à ceux qui n’ont pas de diplômes ; quand cela n’est pas le cas, les enquêtés le vivent comme une injustice (comme on le notera dans le paragraphe suivant). Les diplômés pensent que le droit au travail est souvent présenté en termes de consécration d’un parcours, le diplômé étant détenteur d’un capital scolaire voire symbolique (prestige), et ce malgré la baisse de rendement du diplôme sur le marché du travail. La preuve, c’est que nombre de jeunes n’acceptent pas « n’importe quel salaire », ils font part d’exigences qui correspondent à leurs attentes en fonction du capital qu’ils détiennent.
Il apparaît que c’est dans le cadre du thème de l’injustice que s’insère la comparaison entre ceux qui ont des diplômes et ceux qui n’en ont pas : les seconds trouveraient plus facilement un emploi. C’est ce qui est rapporté, à titre d’exemple, par une enquêtée (originaire du Kef) diplômée de l’enseignement supérieur, qui occupe un emploi précaire. Elle exprime avec force sa frustration à ce sujet, car « ceux qui ne sont pas diplômés sont recrutés et bénéficient même de la priorité par rapport à celui qui est diplômé ; on craint souvent de l’embaucher parce qu’il peut demander ensuite d’être titularisé, d’avoir un poste stable, c’est le problème dont nous souffrons, nous les diplômés de l’enseignement supérieur, et c’est injuste » 27 . La perception de la citoyenneté, telle qu’elle apparaît à travers cet extrait, est intéressante ici car c’est l’inégalité de conditions qui est ainsi instaurée par les jeunes diplômés, sur la base d’un principe méritocratique qui est mis en avant, fournissant ainsi une autre illustration de la notion de « citoyenneté à géométrie variable ». En fin de compte, on n’a pas les mêmes droits, ou plutôt ils ne se déclinent pas de la même façon selon que l’on soit doté d’un capital scolaire ou pas.
Conclusion
Au bout du compte, ce texte aura permis de procéder à un début de synthèse des principales séquences de ces mouvements, mettant en avant l’idée de continuité entre ce qui pourrait être considéré comme les moments d’un même processus qui se décline en plusieurs temps. Sans adhérer à l’idée de spontanéité ni à celle d’une continuité parfaite entre les deux mouvements, la mise en perspective, en particulier des revendications et des acteurs, révèle certaines régularités à ce niveau. La plus saillante réside peut-être dans la revendication d’une nouvelle forme de citoyenneté, celle-ci étant d’un caractère résolument politique, opérant ainsi un déplacement à ce niveau. Toutefois, cette idée de continuité qui conduit l’ensemble de l’analyse gagnerait à être approfondie, au moins au niveau des revendications, des formes d’action ainsi que des groupes qui sont à l’œuvre dans ces mouvements. Pour autant il n’est pas question d’occulter les discontinuités mises en évidence par ce texte, dont particulièrement le passage d’une citoyenneté passive qui dominait avant 2011 à des formes de citoyenneté active malgré les limites qu’elle comporte, notamment l’idée de discriminations présentées comme légitimes par certains enquêtés.
Quant à l’usage que l’on peut faire de la notion de « mouvement social », il me semble que l’éclairage qu’elle apporte permet de mieux saisir la nature de ces protestations, qui sont des mouvements sociaux dont le ressort profond semble résider dans la frustration relative, s’alimentant à des sources diverses en fonction des situations, des acteurs, voire des échelles auxquelles l’on se situe. En effet, alors que celle-ci contribue à nourrir au départ des revendications à caractère social, elle se conjuguera à d’autres facteurs, dont on a présenté certains, (leur étude exhaustive demeure à faire), pour engendrer des mouvements franchement politiques, du moins par leur visée, dont le soulèvement de 2011.
Cependant, il me semble que mis à part le poids des revendications collectives et récurrentes qui sont soulignées pour certaines d’entre elles, l’action concertée que présup-pose la définition du mouvement social ne l’est peut-être pas toujours, tout au moins au départ, vu l’absence de cadres qui la structurent, semblant néanmoins se mettre en place au fur et à mesure que l’action se déploie, mais cela reste à étudier.
Enfin, je pense que l’on peut entrevoir une articulation qui se fait entre les deux notions, permettant de montrer que le mouvement social met l’accent sur l’idée de reven-dications, celles-ci partant de la frustration et aboutissant à la citoyenneté. Frustrations diverses et plurielles qui débouchent sur une pluralité de revendications, la notion de citoyenneté permettant de les fédérer, d’y introduire une certaine cohérence, alors même qu’elles paraissent à première vue ne pas entretenir de rapports clairs les unes avec les autres. Mais ce fil conducteur est encore ténu, car seule la poursuite de l’analyse peut en montrer le bien-fondé, ce qui dépasse le cadre de cet article.
