Abstract
Introduction
L’analyse et les résultats exposés dans cet article sont issus d’un travail de recherche sur la pratique et l’activité relationnelle. Sous forme de consigne, la relation sociale y est définie par une connaissance et un engagement réciproques reposant sur des interactions directes (Grossetti, 2009) et affinitaires. On entend par-là des relations effectives et répétées dans le temps, reposant sur un rapport affectif positif, d’attirance et de concordance, où des ressources symboliques et/ou matérielles s’échangent. Or, les liens traités ici font défaut pour au moins un des critères précédemment décrits − tous pour certains − et ne figurent pas dans les hypothèses de recherche initialement développées. Ces derniers n’émanent donc pas d’un choix réfléchi et analytique et sont d’abord apparus en résistance à la consigne donnée aux personnes interrogées : ils sont des non-relations. Pourquoi ces non-relations ont-elles été énumérées ? Quel est leur statut dans la biographie et la structure relationnelle produite ? Font-elles partie intégrante du réseau des relations effectives ou ne servent-elles qu’à la structuration du récit ?
Cet article fait état dans un premier temps du contexte méthodologique dans lequel ces non-relations se sont révélées. Elles sont analysées ensuite à partir de l’élaboration empirique et a posteriori d’une typologie. Enfin, elles sont interrogées au regard de leur qualité intrinsèque et portée heuristique commune.
L’entretien biographique et générateur de noms
Afin d’analyser la pratique et l’activité relationnelle, il est essentiel de recueillir l’expérience relationnelle vécue ainsi que l’ensemble des relations que l’individu a développé et maintenu. Aussi, la méthode de l’entretien biographique associée à celle du générateur de noms est la plus appropriée pour accéder au matériau souhaité.
Chaque entretien s’est déroulé en deux temps. L’objectif du premier entretien est la réalisation de la biographie relationnelle et du réseau personnel. L’entretien commence par le cadre professionnel. Dans cet environnement, les caractéristiques quotidiennes et concrètes des relations citées facilitent leur énumération. Dans cette première rencontre, l’énumération n’est pas hiérarchisée : l’énonciation des alter est guidée par le générateur de noms et par la consigne initiale définissant la relation sociale attendue ici. Les premiers alter cités sont souvent ceux désignés par la suite comme les plus proches affectivement, mais l’énonciation peut également prendre la forme sociale ou spatiale de la structure du cercle dans lequel ces relations sont vécues (structure de l’espace professionnel, du voisinage, etc.). Le cas échéant, il convient de revenir sur les emplois précédents. Dans chaque cercle social, les activités, lieux, contextes et donc relations sont effectivement abordés chronologiquement. La formation universitaire, scolaire et l’enfance sont donc sollicitées. Nous évoquons ensuite le voisinage, les associations, loisirs, activités et relations par les enfants et/ou par le conjoint, actuel et/ou passé. Enfin, l’environnement familial, qui est de loin le plus complexe, est abordé. En effet, les personnes interrogées s’expriment très peu sur les membres de leurs familles : soit les relations sont simples et ils n’en voient pas l’intérêt, soit les relations sont conflictuelles ou inexistantes et ils n’en dévoileront guère plus. C’est davantage sur la structure familiale que les questions portent : réunions de famille ritualisées, organisations collectives, etc. Cela permet à la personne interrogée de présenter ses relations familiales sans entrer dans l’intimité du lien et, à l’analyse, d’en comprendre le fonctionnement, le rôle de chacun, son intervention ou non dans le maintien des liens familiaux. Les seules relations familiales développées sont celles qui sortent du contexte : lorsqu’un membre de la famille est aussi un ami, un voisin ou un collègue, la relation est alors définie par la personne interrogée en dehors du cadre familial.
Chaque relation citée est nommée et caractérisée par son sexe, âge, lieu d’habitation, situation sociale et matrimoniale. Sont également précisés les circonstances de la rencontre, l’histoire de la relation, son contenu, sa fréquence et statut (ami, voisin, collègue, frère, etc.).
Le deuxième entretien est dit d’auto-confrontation. En effet, lors de celui-ci, la liste des alter cités leur est présentée avec quelques éléments de contextualisation de la relation, de qualification de la personne et les principaux descripteurs du lien. Ils ont la possibilité d’y faire des modifications, des erreurs de dictions, mémorisation ou retranscription pouvant ici intervenir. Enfin, à partir d’un schéma circulaire égocentré − un sociogramme − il est demandé à l’enquêté de définir l’intensité de la relation et donc de placer hiérarchiquement chacune de leur relation en fonction du degré de proximité affective (meilleur ami, bon ami, copain, connaissance, etc.).
Les générateurs de noms
Dans l’enquête, nous avons procédé à deux vagues de générateurs de noms. La première vague de générateurs est contextuelle, chronologique et affinitaire. À chaque cercle social, la question posée est : « Quelles sont les personnes dont vous êtes le plus proche ? Avec qui vous avez le plus d’affinités ? ». Cette question évolue selon le cercle social décrit : « Avec quels collègues aimez-vous travailler ? Avec lesquels avez-vous des discussions dépassant le cadre du travail ? Quels sont ceux que vous avez déjà reçus chez vous ? ». Ceci permettant de caractériser l’histoire, le contenu ainsi que la fréquence de la relation. Les questions sont les mêmes pour les environnements passés, intégrant ainsi les dimensions chronologiques de l’environnement et diachroniques de la relation. La question de l’effectivité du lien est alors posée – « Est-ce que vous voyez encore cette personne ? » – de manière à contrôler la consigne initiale relative au concept de relation sociale.
Une seconde vague de générateurs entrent ensuite en jeu. Leur intérêt est double : la citation de nouveaux alter, ainsi que la qualification du contenu des relations déjà citées. Ici, la dimension affinitaire laisse place aux critères de rôles (« Qui étaient les témoins de votre mariage ? Votre parrain/marraine ? Ceux de vos enfants ? »), aux évènements clés (« Qui était invité à votre mariage ? Anniversaire ? », « Qui vous a aidé à la construction de votre maison ? »), et au travail de sociabilité (Héran, 1988) (« A qui envoyez-vous des cartes postales ? De vœux ? »). Le réseau personnel, l’ensemble des relations sociales de l’individu, est ainsi constitué.
La génération des non-relations
À l’aide de la consigne et des générateurs de noms, un certain nombre de liens et de personnes a été énuméré et décrit par les personnes enquêtées. Dans certains cas ou pour certaines relations, les enquêtés ont négligé la consigne initiale définissant ce que nous entendions par relation sociale. Ils ont alors énuméré des rapports, liens ou interactions ainsi que des personnes, prénoms, noms ou attributs qui sont, dans le cadre de ce travail, considérés comme des non-relations.
L’énumération des alter par l’enquêté a été guidée par les générateurs de noms précédemment cités, ainsi qu’une consigne définissant la relation sociale par une connaissance et un engagement réciproques reposant sur des interactions directes et affinitaires. Si les études sur la sociabilité et les réseaux sociaux ont en commun de s’intéresser aux données relationnelles, chaque travail doit nécessairement fixer une définition opératoire spécifique sur laquelle l’ensemble de la recherche − recueil et analyse − s’appuie.
La citation des alter en tant que relation requiert une connaissance minimale et réciproque. Nommer, selon Anselm Strauss (1992), est le type le plus simple d’identification. L’interaction doit être réelle et répétée. En effet, l’existence de la relation doit être justifiée par l’inscription dans le temps d’un échange et par la description de son contenu. Mais une interaction répétée et signifiante ne peut suffire à définir la relation comme interpersonnelle, elle doit être aussi qualifiée de directe. Enfin, la relation doit être affinitaire ; c'est-à-dire, reposant sur une harmonie des goûts et des opinions entre deux personnes. Autrement dit, on peut appréhender l’affinité comme l’existence d’un lien positif entre deux individus.
Cette définition stabilisée de la relation ne prend évidemment pas en compte les variations d’intensité subies. Les variations à la fois du niveau de connaissance, d’engagement et d’affinité sont matérialisées par le degré de proximité affective et la catégorisation relationnelle qui en découle et différencient hiérarchiquement les relations entre elles. C’est de cette catégorisation hiérarchisée que découle le travail de sociabilité réalisé au sein du réseau.
Un certain de nombres de rapports, liens et individus a été généré au sein des différents cercles sociaux en tant que relation sociale d’ego. Cependant, ne répondant pas aux critères relationnels précédemment cités, ils sont dans la présente réflexion qualifiés de non-relations et analysés comme tels.
En effet si nous pouvons dénommer de nombreuses personnes que pourtant nous ne connaissons pas, l’inverse est impossible. Les relations citées dont le nom n’est pas évoqué (« Il y a une autre dame aussi… », « Son mari »), alors substituables, ne sont pas considérées comme des relations. En outre, les relations de seconde ordre, qui nécessitent la présence d’un tiers (amis d’amis) ne peuvent être retenues non plus : « Il y a aussi l’ami de Jean, que je vois de temps en temps quand nous sommes invités au même moment » (Sylvain). L’alter peut ici être suffisamment décrit pour conclure à l’existence d’une relation, mais l’absence d’organisation du lien de manière autonome la contredit.
De même, la citation d’un conjoint, d’une fratrie, des enfants peut être automatique, elle ne signifie pas pour autant que la relation existe. Si la personne est énumérée de façon systématique, un lien n’étant pas décrit par ailleurs, elle ne peut pas être étudiée comme une relation en tant que telle. Dans ces deux derniers cas, c’est davantage un individu, voire un statut (« la femme de ») qui est cité qu’une réelle relation. Les liens indirects et/ou virtuels (site de rencontre, plateforme communautaire, jeux en ligne, etc.) nécessitant exclusivement la médiation d’un outil ne sont pas pris en compte également. Les rapports reposant uniquement sur des interactions ponctuelles et/ou fonctionnelles sont aussi exclus : les relations de voisinage, d’usage (la dame de la crèche) ou de proximité (le boucher) se résumant aux seuls codes de l’interaction (politesse, rôle social attendu, etc.) ne sont pas comptabilisées non plus. Les relations conflictuelles dites négatives, si elles sont effectives (interaction, échange, etc.) par obligation professionnelles et/ou familiales, sont décrites mais ne sont donc guère acceptées dans l’analyse de réseaux proprement dite. Le filtre de l’affinité ainsi que l’engagement relationnel considérés comme altérés les en excluent. Enfin, les relations non effectives dans le quotidien de l’individu ne sont pas considérées dans notre enquête. Cette dimension centrale de la consigne concerne les personnes décédées citées ainsi que les relations dont le lien est rompu, perdu ou dormant (Bidart et al., 2011).
L’ensemble de ces non-relations a été retiré de la base relationnelle sur laquelle se porte le cœur de la recherche. Seules les relations rompues, perdues et négatives ont fait l’objet d’une analyse parallèle présentée ici et conservent cette désignation générique.
L’analyse typologique des non-relations
La difficulté analytique de ce type de relations provient essentiellement de leur propre désignation. Ces non-relations, parce qu’elles ne correspondent pas initialement à la question de recherche posée, n’ont pas fait l’objet du même recueil. Elles sont issues d’une résistance de l’enquêté à la consigne, nous y reviendrons. Par conséquent, elles ont été moins interrogées, travaillées et donc moins décrites, relativement aux relations effectives et affinitaires. Dans la même logique, elles ont été évincées de la conduite du second entretien et n’ont donc pas subi le même travail de hiérarchisation. D’une manière générale, les non-relations sont caractérisées par leur qualité biographique et structurante (les amis d’enfance, par exemple), mais dont le lien aujourd’hui n’est plus effectif et/ou affinitaire, n’est plus inscrit localement, quotidiennement, concrètement, dans le réseau de l’individu. Ces non-relations n’appartiennent tout simplement plus au présent relationnel de l’enquêté. Pour ce présent travail, les non-relations ne comprennent donc pas les énumérations, cyber-relations et relations d’usage, car celles-ci n’ont jamais obtenu, dans la biographie de l’enquêté, le statut de relation sociale.
Sur les 37 personnes enquêtées, plus de 4.000 relations ont été énumérées, et 20 pourcent d’entre-elles sont définies comme des non-relations. En moyenne, pour une personne interrogée, 118 relations ont été décrites, dont 25 non-relations (20 pourcent) et 94 relations effectives et affinitaires (80 pourcent) sur lesquelles repose l’analyse principale. Plus précisément, six types de non-relations sont apparus dans ce travail d’enquête : les « perdues de vue », les « interdites », les « rompues », les « décédées », les « négatives » et les « conflictuelles ».
Elles sont ici analysées au regard de leur statut dans le réseau (la manière dont elles sont énumérées et décrites), des facteurs de déclassement et de déconstruction du lien explicitement formulés par l’enquêté, et enfin du travail de sociabilité effectué. C’est au travers de ce dernier élément que l’analyse typologique est organisée, selon que ce travail est en sommeil, inexistant ou refusé.
Affaiblissement du travail de sociabilité – Le lien en sommeil
L’affaiblissement du travail de sociabilité − d’entretien et d’organisation du lien − a pour effet de mettre le lien en sommeil : le lien n’est ni actif, ni activé. Néanmoins, si le lien n’est plus effectif à part entière, il n’est pas considéré comme rompu au sens strict du terme et apparait encore au sein du réseau. Il est d’ailleurs souvent difficile pour l’enquêté de dater précisément le relâchement du lien. Deux types de non-relations correspondent à cette réalité : les « perdues de vue » et les « interdites ». Selon les cas, cet affaiblissement peut être ainsi inconsciemment réalisé ou sciemment subi.
Les non-relations « perdues de vue »
Ce premier type de non-relations sont dites « perdues de vue » car c’est ainsi que les personnes interrogées les qualifient. Si elles ont été citées lors du premier entretien, les descripteurs de la relation mettent rapidement en évidence la non-effectivité du lien. Les enquêtés utilisent majoritairement des locutions telles que : « on ne se voit pas », « j’ai des nouvelles par …», pour qualifier la réalité du lien. Bien que décrites au présent et ne résultant pas de conflit ou de rupture au sens strict, elles ne sont plus inscrites physiquement et quotidiennement dans la vie de l’individu. En proportion, elles représentent 22 pourcent des non-relations énumérées et sont les plus décrites. Pour un individu, on recense sept non-relations « perdus de vue » en moyenne.
Elles apparaissent dans le réseau de l’individu principalement pour deux raisons. Premièrement, elles ont fait partie de l’histoire de l’individu. Il s’agit en grande majorité d’anciens amis d’enfance, de camarades de classe, du service militaire. Beaucoup de souvenirs, d’expériences communes, de relations intimes avec une forte connaissance du milieu familial de chacun les caractérise. Dans les entretiens, le fait d’avoir grandi ensemble, d’avoir partagé des choses intenses comme l’adolescence, le service militaire, etc. ressortent largement. Secondement, le lien n’a pas été strictement et officiellement rompu. Ce qui se concrétise dans les entretiens par des phrases du type : « On s’est bêtement perdu de vue, mais on n’est pas fâché. », « Si on se revoyait, il n’y aurait pas de problème, ça repartirait là où on s’est arrêté. ». Ces non-relations sont décrites de manière enjouée, chaleureuse et nostalgique. Renouer le lien n’est donc pas exclu. Dans certains cas, les enquêtés expriment clairement la possibilité de reprendre contact par des personnes intermédiaires (famille, amis en communs…) ou en provoquant une rencontre ou une visite : « Je sais où il habite, je passe souvent devant sa maison. » (Michel). Ces relations peuvent aussi être qualifiées de « dormantes » (Bidart et al., 2011 : 126-27) dans la mesure où le lien peut être réactivé. Les plateformes et réseaux communautaires sur Internet participent d’ailleurs à leur réactivation, sans pour autant aboutir à une relation telle que nous la décrivons dans notre recherche. L’enquête de terrain a également contribué à certaines réactivations entraînant un biais relationnel relatif. On espère toujours que l’intrusion du chercheur dans la vie des gens aura des conséquences minimes, pour autant : « Après votre venue, j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai recontacté Pierre ! » (Antoine).
Pour certaines personnes, une résistance est apparue au second entretien. Ce dernier avait pour objectif de hiérarchiser les relations précédemment citées en fonction de la proximité affective et de l’intimité du lien. Ainsi, certains enquêtés ont souhaité les classer affectivement et comparativement aux autres relations parce qu’elles semblent encore présentes. Ils se sont alors confrontés à la difficulté de penser la relation telle qu’elle était dans leur souvenir − avec toute la reconstruction mémorielle et émotionnelle que cela comporte − tout en prenant en compte, dans la plupart des cas, la temporalité qui objective alors le souvenir et qui, en comparaison avec leurs relations effectives, déclasse la proximité du lien : « On ne se voit plus beaucoup, depuis notre séparation effectivement. Non je ne vais pas parce que… À la fois, on se rappellerait, je pense qu'on se reverrait. Je les mettrais bien là quand même. » (François).
Finalement, le lien a été souvent qualifié de neutre. Quelques-uns ont défini deux niveaux de proximité affective, celui de la mémoire : « À l’époque, je l’aurais placé ici… », et celui de la confrontation avec leur présent relationnel : « … maintenant, je dois le placer un cran en dessous, parce que bon…lui je le vois souvent alors que lui plus du tout ». Ceci démontre bien que la qualification de ses relations en tant qu’amis, meilleurs amis, etc. ne tient pas aux seuls critères subjectifs d’affinité ou d’intimité, mais repose également sur des critères plus concrets tels que la proximité physique et la quotidienneté.
Ces non-relations « perdues de vue » permettent également d’évoquer l’évolution personnelle de la personne interrogée, ainsi que l’évolution de ses attentes sociales et relationnelles. Ces évolutions renvoient souvent au fait que ces non-relations auraient peut-être des difficultés à trouver leur place aujourd’hui dans leur réseau. Au fond, « c’est bien comme ça ». L’évolution ainsi que les contraintes physiques et temporelles − que nous développerons plus loin − conduisent à l’affaiblissement, voire à l’arrêt du travail de sociabilité; c'est-à-dire, du travail d’entretien de la relation quel qu’il soit.
Les non-relations « interdites »
Elles sont la conséquence de conflits et ruptures amicales ou amoureuses et sont considérées par l’individu lui-même comme subies. Il s’agit précisément des relations auxquelles on n’a plus accès car la relation avec l’individu « pivot », qui faisait le lien, n’existe plus. Il est plus difficile de les comptabiliser et de les analyser : cela peut aller d’un individu isolé à un groupe de relations (bande de copains, belle famille, etc.). La description qu’en font les personnes interrogées est trouble. La situation autour de la relation semble gênante, la relation est décrite avec regret, indulgence et semble encore indéterminée. On est dans le présent relationnel de l’individu ou dans un passé très proche. La relation apparait donc naturellement dans le réseau de l’individu et ce d’autant plus que la relation était historique et émotionnellement forte. Le degré de proximité affective reste alors le même. La rupture n’est que la conséquence des dommages collatéraux d’une situation conflictuelle, de séparation ou de deuil, qui ne permet plus, pour un temps, de maintenir le lien. L’individu ne se sent pas responsable de la dégradation du lien. Le lien n’est pas considéré comme rompu car il n’a pas été acté comme tel. Il est d’ailleurs souvent envisagé par la personne interrogée de reprendre contact, de renouer le lien, dans un futur plus ou moins proche. Il attend.
Deux cas de figures apparaissent dans les entretiens. Lorsque la personne interrogée est directement concernée par la rupture initiale, elle évoque la difficulté, dans un divorce par exemple, de conserver ses liens avec sa belle-famille ou les amis de son ex-conjoint ou conjointe, alors même que le conflit ne s’est pas étendu à leur relation. La difficulté de la situation, l’embarras freinent la reprise ou la continuité des contacts. Le second cas concerne justement une personne dont un couple d’amis ou de la famille se sépare. Dans de nombreux entretiens, les personnes interrogées évoquent le nombre croissant de divorcés et la difficulté pour eux d’ « avoir à choisir son camp », de maintenir une relation plutôt qu’une autre. Cette situation permet donc de définir également les critères de maintien de la relation et notamment les dimensions choisies par l’individu pour justement « choisir son camp ». Les critères retenus sont divers et confirment les éléments précédemment cités : l’opportunité de rencontre dans un environnement quotidien, au travail, dans le voisinage, l’histoire de la relation (Quelle est la personne du couple connue en premier ?) et l’expérience relationnelle vécue qu’elle soit matérielle (entraide) ou affinitaire (intime).
Dans certains cas, l’individu peut avoir volontairement et consciemment rompu tous les liens le maintenant à un réseau spécifique. En retour, les individus subissent la rupture : « On le voit plus depuis un an, depuis qu’ils ont divorcé. Peut-être qu’il veut laisser sa femme avec les amis. Mais on se voit plus. […] Moi, j’ai son nouveau numéro de téléphone mais je n’appelle pas parce que je ne sais pas encore comment je vais faire avec sa nouvelle copine… » (Gérard).
Le travail de sociabilité, de maintien du lien est ici allégé, formel et ritualisé (carte de vœux, faire-part, etc.), voire suspendu. Le lien est moralement « interdit ».
Absence de travail de sociabilité et disparition du lien
L’absence du travail de sociabilité, le non-entretien du lien, entraîne la perte du contact, la disparition du contenu, des échanges et de la relation elle-même, c’est le cas des non-relations « rompues ». Cependant, la disparition du lien peut également être due à la disparition de la personne en question. Cela ne signifie pas pour autant que la relation et ce qu’elle représente soient considérés comme disparus et le lien comme rompu, c’est le cas des relations « décédées ».
Les non-relations « rompues »
Les ruptures relationnelles strictes sont les non-relations les plus nombreuses (52 pourcent des non-relations, en moyenne 14 pour un individu). Elles se caractérisent par le fait que le lien est rompu consciemment, sans volonté de le renouer. Celles-ci sont alors davantage énumérées parce qu’elles renvoient à un moment, une période, à des faits que pour la relation en elle-même. Le niveau de proximité affective n’est alors pas évoqué. Les locutions employées pour les qualifier sont les suivantes : « Je ne le vois plus », « Je ne suis plus en contact », « Je ne sais pas ce qu’il est devenu », et décrivent une rupture du lien neutre et factuelle. Le fait de les revoir ou même de « prendre des nouvelles » n’est pas envisagé. Elles peuvent être associées à des liens faibles (Granovetter, 2000) au sens où elles ont été présentes opportunément sans que le contenu et l’intensité de la relation soient forts et interpersonnels : « C'est des gens qui, pendant un an, ont eu les mêmes rapports avec moi que j'ai aujourd'hui avec ceux qui sont en dessous, vous voyez. Donc des relations de travail… » (François).
Les raisons de la rupture sont sensiblement les mêmes que pour les non-relations « perdues de vue » − logistiques et structurelles − mais il n’y plus d’intérêt pour la personne, ni pour la relation qui fait d’avantage office de marqueur historique participant à la structuration du récit et obtenant ainsi sa place dans la biographie relationnelle. Aussi, les raisons pour la perte du lien sont doubles. La disparition du lien résulte de contraintes dites « logistiques » ; c'est-à-dire, le lien est concrètement difficile à maintenir dû à un déplacement géographique, à un changement physique de contexte (déménagement, mutation professionnelle). Il y a là une rupture physique du lien qui a pour conséquence son affaiblissement. Un critère de mobilité, de rupture géographique a été mis en place pour chaque personne interrogée. Celui-ci prend en compte l’ensemble des ruptures géographiques et physique avec l’environnement social, et révèle que le nombre de relations « perdues de vue » et « rompues » est contingent à cet indicateur et augmente proportionnellement. Les contraintes de temps et de disponibilité sont également évoquées, et notamment concernant l’évolution de la vie familiale (mise en couple, arrivée du premier enfant, du deuxième, etc.). L’évolution du statut matrimonial et du nombre d’enfants est également lié au volume de ces non-relations. Là encore est mis en évidence le caractère important de la distance et de la temporalité. Mais cela soulève davantage la question de savoir pourquoi, alors que le lien subit les mêmes contraintes logistiques, certaines relations sont maintenues et existent encore dans le présent relationnel de l’individu. On peut se demander si l’individu hiérarchise ses relations sociales et comment il opère alors un choix à la fois relationnel et rationnel dans la manière d’entretenir et d’organiser ses relations sociales. S’il s’avère compliqué pour la personne interrogée de justifier le maintien d’une relation, ce dernier peut être éclairé par la justification du non-maintien de certaines autres. Les critères décrits par l’individu sont ainsi des critères de moindre affinité, proximité et intimité du lien, d’une moindre expérience commune, d’un moindre engagement relationnel en termes de confiance et de réciprocité.
La seconde raison de la disparition du lien résulte de contraintes sociales et structurelles qui s’imposent à l’individu. L’individu noue ses relations sociales au sein de ses cercles sociaux ; c'est-à-dire, ces derniers offrent à l’individu des opportunités relationnelles qu’il va ensuite développer ou non. Autrement dit, on peut considérer que lorsque la relation ne se réalise pas ou plus au sein de la structure relationnelle donnée à l’individu, elle se casse. Le principe d’homophilie qui s’applique à l’origine des relations, s’applique également et surtout s’adapte à l’évolution sociale personnelle de l’individu et de ses relations. Il peut s’agir, par exemple, d’une mobilité professionnelle et/ou sociale ascendante pour l’individu interrogé ou ses alter et qui rend difficile le maintien de la relation dans ce contexte.
Les non-relations « décédées »
Un autre type de non-relations décrites et qui peuvent être également caractérisées comme rompues concerne des alter décédés. Patrick Baudry, dans son ouvrage La place des morts. Enjeux et rites, publié en 1999, indique que « pour une sociologie naïve, les morts ne comptent pas. Ils sont inactifs, inopérants, d’emblée inexistants. ». Nous les avons donc ici comptées et tenté d’analyser leur présence, du moins leur énumération. Même si leur dénombrement est réalisable (7 pourcent des non-relations citées), il est caractérisé par la répartition, d’une part, dans le contexte familial et, d’autre part, dans des contextes culturels (africains) ou professionnels spécifiques (militaire, comédien). En effet, les non-relations « décédées » les plus citées sont liées au cercle familial. Dans ce cas, il est difficile de déterminer ce qui est de l’ordre de la stricte énumération afin de respecter la structure du cercle de ce qui est une relation qui compte pour elle-même en dehors du groupe auquel elle est associée : « Vivants ou décédés, les membres du clan appartiennent intimement au groupe, au clan » (citation de Lévy-Bruhl, Les Carnets (1949), dans Morin, 1976).
Si la non-relation est dissociée du groupe, elle peut être saisie en tant que telle. Hors du contexte familial, elle n’est pas toujours caractérisée par le décès de l’individu auquel elle se rapporte. Elle est alors racontée au présent dans des anecdotes historiques, liées à des contextes structurants. On peut faire l’hypothèse qu’ici la relation est la trace de l’existence de l’individu, de l’ego comme de l’alter en tant que témoin réciproque. Même si à l’instar des autres non-relations, elles sont des marqueurs historiques et existentiels, leur spécificité tient au fait que, contrairement aux autres, le lien est définitivement rompu et que l’individu subit cet état de fait. Le récit est effectivement un des lieux où s’organise le rapport entre les morts et les vivants (Baudry, 1999), et permet à l’individu, et donc à la relation, de survivre à son support anthropologique (Morin, 1976). La culture africaine et malgache offre davantage une place aux morts, aux « doubles » qui sont donc majoritairement plus présents dans les biographies relationnelles. Certaines professions, dans leur culture et leur quotidien, les matérialisent (monuments commémoratifs, chants, films, documentaires, rétrospectives et musées) pour mieux les côtoyer. Chez les militaires et les comédiens, par exemple, ils sont des collègues, des mentors, des compagnons et partenaires auprès de qui ils ont vécus des expériences fortes. La proximité affective même si elle est évoquée, n’est pas statuée. Ces non-relations ne peuvent figurer au sein des vivants.
Liens négatifs et conflictuels – Le travail de sociabilité refusé
La caractéristique principale des deux derniers types de non-relations, « conflictuelles » et « négatives », est que le lien n’est pas défini comme positif et affinitaire. Au contraire, il est décrit comme conflictuel et négatif et ne peut être intégré, à ce titre, à l’ensemble relationnel. Néanmoins, si les non-relations « conflictuelles » n’appartiennent plus à la biographie individuelle, les « négatives », quant à elles, sont encore quotidiennement et concrètement effectives pour l’individu qui subit alors leur présence. Dans les deux cas, le travail de sociabilité n’a plus lieu.
Les non-relations « conflictuelles »
D’autres ruptures sont le résultat d’un conflit. Elles sont moins nombreuses que les non-relations « rompues » : 12 pourcent des non-relations, en moyenne trois pour un individu. Elles sont mentionnées quand elles se sont fortement inscrites dans l’histoire personnelle de l’individu. La relation est souvent décrite au présent car elle continue d’exister dans le conflit et la rancœur, mais n’existe plus en tant que telle : il s’agit d’une relation devenue négative et qui a cessé d’être effective suite à un conflit. Autrement dit, ce sont des non-relations « rompues » mais dont la rupture trouve sa cause dans une situation conflictuelle entraînant la perte de l’affinité, de l’affectivité et de ce qui faisait sens dans la relation. La façon de décrire la relation sera douloureuse, amère ou nostalgique. Dans certains cas, elle peut se révéler brutale ; l’enquêté profitant de l’entretien pour se positionner du « bon côté » de l’histoire et prendre sa revanche en rétablissant sa vérité : « Vous verrez, c’est un cas spécial. [rire] Elle va être habillée pour l’hiver. » (Vincent).
S’agissant du degré de proximité affective, le lien est inversement et proportionnellement classé sur une échelle négative. Il s’agit souvent de personnes qui tenaient une place affective importante avant la rupture conflictuelle. Pour certains enquêtés, alors qu’elles ont cité la personne, elles ne désirent pas la voir apparaitre dans leur réseau car la relation sociale a une connotation purement positive.
Ces ruptures sont issues de désaccords, de trahisons, de déceptions amicales (amis d’enfance, meilleur ami) ou amoureuses. A l’instar des ruptures strictes, les ruptures conflictuelles permettent à l’individu d’exprimer leurs besoins : « J’ai dit stop » (Claire).
La rupture du lien est consciente au sens où aucun travail de sociabilité de maintien du lien n’est entrepris, il peut avoir été ou être refusé dans sa forme rancunière : « Mais avec elle, la dernière fois ça ne s’est pas bien passé et là j’ai senti une distance…et là j’ai une bonne raison de ne pas forcément entretenir la relation » (Vincent).
Les non-relations « négatives »
Elles sont très faiblement présentes, moins d’une relation en moyenne a été décrite ainsi; elle représente moins de 2 pourcent de l’ensemble des non-relations analysées. Elles concernent les relations dont le lien est effectif, voire quotidien, mais dont la caractéristique principale est d’être négatif. Il s’agit de relations qui se sont nouées dans un environnement quotidien de l’individu, qui ont été affinitaires et dont l’essence a un caractère obligatoire. La situation biographique de l’individu ou son environnement direct ne lui permet pas de dissoudre ce lien, faisant ainsi partie de son paysage relationnel. C’est le cas, par exemple, de certaines relations professionnelles ou familiales, elles continuent alors d’exister en étant décrites comme négatives et sont davantage décrites dans leur rôle fonctionnel correspondant au cercle social effectif professionnel et familial : « C’est comme ça que je l’appelle aujourd’hui vu que c’est une collègue de bureau actuellement. […] Nous avons eu … bon … des divergences de point de vue, des divergences de fonctionnements. » (Vincent)
Le meilleur exemple étant, dans le cas de séparation d’un couple, l’ex-conjoint ou conjointe qui est nécessairement cité(e) lorsque la relation doit subsister, et ce d’autant plus s’il y a au sein de ce couple des enfants.
Dès lors que la relation renvoie à l’individu un sentiment négatif, alors même que cette dernière est quotidienne, obligatoire, historique et hautement émotionnelle, elle n’est plus intégrée, réfléchie en tant que telle. Contrairement aux autres non-relations décrites, l’effectivité subie du lien annule le marqueur identitaire et historique qu’elle représente. Les personnes interrogées ne désirent pas les voir apparaitre dans leur sociogramme, se justifiant par : « ce n’est plus mon ami… ».
Différents niveaux s’opèrent ici : alors que certaines sont subies, d’autres sont mobilisées et entretenues car elles permettent l’accès à certaines ressources (Coleman, 1994; Lin, 2001). Dans ce cas, principalement dans le cadre professionnel, la relation est entretenue, cordiale, et permet la circulation de ces ressources. Les non-relations « négatives » apportent, comme les ruptures conflictuelles, des éléments précis de compréhension de la pratique et des attentes relationnelles.
Ces deux derniers types de non-relations posent encore davantage la question de leur citation. S’ils sont considérés comme des marqueurs historiques, l’enquête elle-même permet de refaire l’histoire. Cette dernière met à jour les expériences négatives, les déceptions, l’amertume, la nécessaire revanche tant pour soi-même que identitairement pour les autres. Au fond, la structure relationnelle est redessinée, stabilisée et justifiée selon la vérité de l’enquêté.
En outre, ces non-relations révèlent particulièrement et concrètement les attentes relationnelles des individus sur des plans matériels (soutien et entraide) mais également sur un plan plus symbolique de confiance, de réciprocité : « Mais ce que je n’arrive pas à lui dire et ma femme m’a dit il faut que tu lui dises, c’est que c’est à sens unique et c’est pour ça que ça ne marche pas. » (Gérard)
La difficulté et la douleur de mettre fin au lien sont évoquées et interprétées par l’individu à la fois comme un échec, mais aussi comme un apprentissage relationnel et personnel.
Conclusion – Des indicateurs sociaux, identitaires et relationnels
Ces non-relations analysées et présentées ici ne font pas état de l’ensemble des ruptures et expériences relationnelles négatives. Elles renvoient avant tout à une résistance à la consigne, à l’énumération des relations qui n’en étaient pas. Pourquoi ont-elles été citées, plus que d’autres, au sein de l’ensemble des relations de l’enquête ?
Ces non-relations ont en effet un double intérêt : existentiel pour l’enquêté et heuristique du point de vue du sociologue. Elles ont fait partie de la vie de l’individu et structuré son histoire : elles ont été des relations, certainement les plus affinitaires, affectives, marquantes et historiques. Partant, interroger les non-relations apporte des éléments plus concrets sur la pratique et les attentes relationnelles des individus. Objectiver et justifier l’existence d’une relation est contradictoire pour l’individu tant elle est perçue comme naturelle, allant de soi. Ces liens perdus, rompus ou négatifs mettent en lumière les processus concrets de déconstruction de la relation, les situations ou contextes d’une rupture relationnelle. La description de ces relations, la façon même de les décrire et ce qu’elles renvoient aux individus en termes d’expérience, voire d’échecs relationnels, permet à l’individu lui-même, en comparaison avec les relations effectives, de définir plus concrètement ses attentes et ses choix relationnels, et au sociologue de saisir les enjeux identitaires et sociaux des relations sociales. Et ce d’autant plus que leur énonciation émane de la volonté propre de l’enquêté : ils ne peuvent pas ne pas les citer. Certains s’en sont excusés en justifiant le caractère malhonnête envers eux-mêmes et envers l’alter en question, de ne pas les faire apparaitre dans leur histoire alors plaquée sur le papier, ainsi que le caractère existentiel et important de la relation à un moment clé de leur vie. Et ceci est également valable pour les relations qualifiées de négatives au moment de l’entretien. Autrement dit, elles mettent en avant un certain nombre de critères de déconstruction et a fortiori de construction du lien :
Le caractère concret, pratique et logistique de la relation apparaît communément aux différents types de non-relations. Une relation ne se construit pas sur le seul critère affectif. La proximité géographique, physique, temporelle sont largement évoquées. Elles mettent d’ailleurs en avant le caractère couteux et l’effort à produire dans le maintien des relations dans l’espace.
La dimension structurelle et sociale de la relation sociale apparait également. Les non-relations informent ici de la fragilité de la relation et du caractère normatif de celle-ci (Dubar, 2005). Les relations sont largement ancrées dans un contexte et un environnement socialement défini. Les personnes interrogées expriment clairement la difficulté de maintenir le lien avec une personne hiérarchiquement et socialement différente (intérêts qui divergent, n’appartient plus au même monde, etc.). De la même façon, l’évolution de l’individu dans le cycle de vie, l’évolution de sa situation familiale peut conduire aux mêmes conclusions. Outre la disponibilité, les centres d’intérêt, les discussions, les préoccupations s’orientent différemment et on maintient davantage les relations avec des personnes qui ont des situations équivalentes. Les relations hétérophiles ont un coût social pour l’individu (Fischer, 1982).
Les dimensions plus immatérielles telles que la confiance et la réciprocité, plus difficiles à exprimer que les dimensions plus concrètes de soutien et d’entraide (Chaulet, 2005). Le nécessaire équilibre de la relation quel qu’il soit, est souvent évoqué dans les ruptures et a fortiori dans le sédiment de la relation.
Le caractère historique des relations qui procurent à l’individu une consistance à la fois sociale et identitaire (Ramos, 2006). Elles l’intègrent socialement et le structurent identitairement (Lévi-Strauss, 1983). C’est la raison pour laquelle elles sont présentes dans leur réseau, alors même que le lien en soi n’existe plus. Elles ne peuvent être effacées. Renouer le lien n’est jamais complètement exclu, comme si le besoin de savoir qu’elles sont ré-activables était vital. Elles structurent effectivement le récit biographique. Elles sont les témoins de l’existence même de l’individu.
Tableau 1. ci-dessous synthétise la catégorisation des non-relations en fonction du travail de sociabilité effectué selon les facteurs de déconstruction du lien. Un troisième axe de lecture prend en compte le statut de la non-relation dans le réseau de l’individu.
Finalement, les non-relations renseignent autant sur ce qu’est une relation pour l’individu au sein de son réseau, sur sa hiérarchisation selon des principes de construction concrets et symboliques, que sur l’activité relationnelle effectuée afin d’entretenir ou non, d’organiser ou non, de vivre ou non telle relation. Elle indique également le niveau de contrôle de l’activité, de conscience et de responsabilité face aux liens qui nous entourent et met en avant l’existence d’une activité relationnelle à part entière. Son affaiblissement, voire son arrêt, peut, sans être volontaire, être conscient. Pour certains, la relation s’est affaiblie « au fil du temps », sans qu’ils en prennent conscience, sans prendre conscience du non-entretien du lien. Le discours est alors plus passif et parfois naïf, du type « Je ne comprends pas. », « Ça s’est fait comme ça, sans que je m’en aperçoive …». D’autres personnes interrogées évoquent l’effort, le coût d’entretenir une relation et sont actifs dans leur discours : « On ne se voit plus ». Ces deux types de discours sont également révélateurs de la pratique relationnelle de l’individu et mettent en avant dans le premier cas, un caractère à la fois plus passif, mais également plus détaché, voire indépendant vis à vis de ses relations sociales, et dans le second cas, le caractère plus élaboré de l’activité relationnelle (en termes d’organisation, d’entretien, de hiérarchisation de la relation).
Critères de catégorisation des non-relations.
Contrôle +
Statut d’ « extérieur »
De ce point de vue, nous pouvons affirmer la dépendance de l’individu vis-à-vis de ses relations et à la responsabilité qui lui incombe quant à la fragilité de celles-ci. On pourrait d’ailleurs faire l’hypothèse que plus la pratique relationnelle est maitrisée, et l’activité relationnelle consciente et réfléchie, plus l’individu est socialement et identitairement dépendant de ses relations; le coût humain et social de la rupture le conduisant généralement à maintenir ses relations quel qu’en soit le coût.
