Abstract
Introduction
Dans cette note, nous examinons uniquement des enquêtes portant sur des réseaux personnels. 1 Contrairement aux analyses habituelles qui décrivent et expliquent les échanges qui existent entre un acteur et les membres de son réseau, nous nous intéressons aux échanges qui n'existent pas ; ceux qui, dans les données, sont traduits par des zéros. Les relations qui composent les réseaux personnels sont des processus complexes qui peuvent être décomposés de manière plus ou moins fine. Nous retiendrons ici le lien comme unité élémentaire, en appelant lien une série d’échanges particuliers ou une série d’interactions typiques qui peuvent exister entre deux acteurs et être identifiées par eux. Des liens spécifiques peuvent exister systématiquement les uns avec les autres, on peut dire alors qu'ils constituent un rôle, c'est-à-dire les contenus récurrents d'un type particulier de relation (on décrit ainsi les rôles de voisin, de collègue, de belle fille, etc.). Une relation peut aussi comporter plusieurs rôles (Nadel, 1957).
On demande donc souvent aux enquêtés de décrire chacune de leurs relations interpersonnelles en indiquant si elle comporte ou ne comporte pas différents liens : Lx, Ly, Lz (Fischer, 1982; Grossetti, 2002). Et on peut constater, par exemple, qu’un enquêté mentionne que ses relations avec Paul et Marie comportent les liens Lx et Ly, mais pas le lien Lz. Pour ces relations avec Paul et Marie, l’absence du lien Lz sera codée par des 0. Ces zéros signifient l’absence d’un lien dans des relations qui existent bien et qui comportent plusieurs autres types de liens. Le but de cette note est de rappeler que la sociologie peut donner des significations différentes à des zéros, à l'absence d'un lien dans des relations.
On examinera d’abord les interprétations qui font référence au nombre de relations comportant un lien donné que devrait ou ne devrait pas comporter le réseau personnel de l'acteur. Ces interprétations appartiennent à des cadres théoriques différents : l'un évoque la nécessaire réponse à un besoin, un autre le degré d'autonomie de l’acteur, le dernier le conformisme à l’égard d’une norme. On examinera ensuite les interprétations qui font référence à une organisation sociométrique particulière des relations.
Le nombre de relations qui comportent un lien particulier
Le nombre qui permet la satisfaction d’un besoin
L'interprétation fonctionnelle suppose qu’un lien particulier permet de répondre à un besoin, à une nécessité de l'acteur. Mais différents besoins nécessitent des réponses relationnelles différentes. Pour un certain besoin, il suffit qu’une seule relation de l'acteur comporte le lien Lx. Si un enquêté a une relation qui comporte Lx, elle est codé 1 et toutes les autres sont codées en 0. Ces zéros ne manifestent pas un manque mais une situation fonctionnelle normale. Au contraire, pour satisfaire un autre besoin, il pourrait être nécessaire qu’au moins trois relations de l'acteur comportent un autre type de lien Ly. Si on constate qu’un enquêté n’a qu’une relation en 1 et les autres en 0, alors il y a deux zéros qui traduisent un manque, les autres zéros sont normaux. Dans ces cas, on doit déjà attribuer deux significations différentes à des zéros.
L'interprétation fonctionnelle postule l’existence d’un nombre idéal de relations qui devraient comporter un lien Lx pour qu'un besoin soit satisfait. Or, la sociologie ne manipule explicitement qu’avec beaucoup de réticences ou même refuse totalement des définitions normatives de minima, de maxima, de seuils, etc. L’hypothèse d’un nombre idéal serait donc étrangère à toute bonne démarche sociologique. Cependant, si nous examinons de près nos manières de faire, nous pouvons constater que nous mobilisons souvent des références implicites sur le nombre idéal de relations comportant tel ou tel lien qui doivent exister dans un réseau personnel. La référence implicite la plus fréquente concerne le nombre de relations en dessous duquel un besoin ne serait plus satisfait. Les acteurs devraient disposer d’un nombre minimal de relations comportant tel lien pour accéder à telle ressource, répondre à tel besoin. Ces théories implicites sous-tendent les conceptions de l’isolement social, de la solitude, de la désaffiliation. Par exemple, Claude Fischer (1982) a défini le soutien marginal en matière de conseil à une relation et en matière d’aide pratique et de sociabilité à deux relations. Aussi longtemps que ce nombre minimal n’est pas atteint, les zéros que comportent certaines relations signifient un manque, un déficit, comme on l’a indiqué ci-dessus.
Le nombre qui permet l’autonomie de l’acteur
La théorie de l’échange social propose un autre cadre théorique pour interpréter l'absence des liens. Peter Blau (1964), et l’expérience courante, nous enseignent que certains liens permettent à un acteur de se procurer une ressource dont il a besoin. Si l'acteur n’a qu’un seul partenaire pour lui fournir cette ressource, alors il n’a pas d’alternative et il est en situation de dépendance vis-à-vis de ce partenaire. Comme précédemment, la théorie postule qu’un certain lien (un échange de ressource) peut répondre à un besoin, mais la question centrale ici est celle des conditions relationnelles qui permettent l’autonomie de l'acteur, ou au contraire qui le mettent dans un rapport de dépendance.
Quatre situations peuvent être observées :
Toutes les relations de l'acteur sont en 0 : il n’a pu trouver aucun partenaire disposé à lui fournir la ressource. C’est le manque absolu.
Toutes ses relations sauf une sont en 0. Il n’y a qu’un seul partenaire qui fournit la ressource, donc il n’y a plus de manque absolu relativement au besoin, mais il y a une dépendance absolue à l’égard de ce partenaire. Pour ces situations 1) et 2), nous allons montrer que toutes les relations en 0 ne sont pas équivalentes.
Toutes les relations sauf deux sont en 0 : deux partenaires différents lui fournissent (ou peuvent lui fournir) la ressource et il existe donc une alternative. Formellement, il n’y a plus de dépendance.
Très peu de relations sont en 0. Beaucoup de relations peuvent lui fournir la ressource (elles sont codées 1). Dans cette situation, il arrive souvent qu'à partir d’un certain seuil, l’ajout de relations supplémentaires n’apporte plus qu’un avantage marginal décroissant ou même apporte plutôt une charge négative (par exemple, pour anticiper une exigence de réciprocité). On pourrait dire qu'il y a pléthore de 1 et pas assez de 0.
Entre 0 et 1, rechercher l’existence potentielle d'un lien
Cette présentation schématique des situations possibles permet de formuler une remarque méthodologique. On a vu que la force et la permanence de la dépendance de l'acteur à l’égard de l’unique partenaire capable de lui procurer une ressource dont il a besoin dépend de la chance qu’il a de trouver en plus au moins un autre partenaire. Cette chance, c’est la probabilité de l'événement qui transformerait un 0 en 1. En évoquant cette possibilité, nous sommes conduits à nous demander si tous les 0 sont équivalents ou bien s’il existe une relation qui pourrait plus facilement que d’autres, à l’avenir, procurer aussi la ressource nécessaire. Le 0 qui caractérise cette relation pourrait plus facilement se transformer en 1 et on pourrait appeler cela un zéro fragile, parce qu'il pourrait devenir un 1. Par contre, d’autres relations sont absolument et définitivement en 0.
Une approche particulière de la potentialité d'une relation à comporter un certain contenu a été réalisée par Ségolène Petite (2005). De manière classique, elle a d'abord demandé à l'acteur de choisir la relation à laquelle il ferait de préférence appel pour une aide particulière. Mais, ensuite, elle a fait choisir une seconde relation préférée en cas d’indisponibilité de la première. Elle décrit ainsi des modèles de substitution qui ont une consistance statistique (et présentent des régularités interprétables), et qui indiquent que l'acteur sait donner au moins des valeurs ordinales à ses choix relationnels.
Il serait intéressant de trouver les méthodes capables de distinguer, parmi les relations qui, pendant l'intervalle proposé par l'enquête, n'ont pas comporté un lien, celles qui pourraient le comporter. Elles seraient, par exemple, décrites par leurs probabilités de le comporter plus tard (ou dans un autre intervalle imposé), et ce lien aurait donc des valeurs d’existence comprises entre 0 et 1. La méthode la plus simple est assurément de s'en remettre à la perception de l'acteur, et de lui demander comment il perçoit les potentialités de ses différentes relations. Mais, pour certaines ressources, l'acteur n'est pas forcément clairvoyant et nous pouvons, par exemple, identifier les caractéristiques objectives des relations qui ont effectivement procuré la ressource et chercher les relations qui sont les plus similaires à celles-ci.
L’interprétation normative de l’absence d’un lien
Prescriptions et proscriptions
Nadel (1957) indiquait trois manières d’observer et de définir un rôle : a) en demandant aux gens de dire ce qu’il est bien ou mal de faire, on observe les normes idéales propres à ce rôle ; b) en observant les pratiques effectives les plus fréquentes, statistiquement majoritaires, on décrit le rôle effectif ; c) en observant les comportements qui entraînent systé- matiquement systématiquement des sanctions, on décrit les limites qui encadrent les variantes autorisées du rôle. Reprenant ces distinctions, Blandine Mortain (2011) a étudié, d'une part, les normes idéales et, d'autre part, les comportements majoritaires qui concernent les transmissions d’objets dans la famille. Elle a retrouvé la force de la norme égalitaire qui prescrit que tous les enfants d'un acteur doivent être traités de la même manière (toutes les relations de filiation doivent être en 1 pour une transmission particulière). Une relation de filiation de l’acteur codée 0 – c'est-à-dire, un enfant qui ne recevrait pas son lot – serait un scandale, une transgression de la norme égalitaire. Dans un autre domaine, un acteur ne doit avoir dans son réseau qu’une seule relation comportant un lien particulier, qui est proscrit dans toutes les autres (qui doivent être en 0). L’exemple typique est le mariage monogame. Un lien amoureux est aussi supposé monopoliste pendant sa durée d’existence. Constater au jour d’enquête, selon les cas, qu’aucune relation n’est en zéro, ou bien que toutes sauf une sont en 0, est compris comme l’effet du conformisme des acteurs à des modèles normatifs.
La faiblesse de l’explication normative
On peut remarquer qu'expliquer par des normes la présence ou l’absence d'un lien dans telle ou telle relation est une explication faible (c’est presque une tautologie). Une première amélioration de ce type d'explication consiste à rendre plus complexe la description des normes. Dans la mesure où l'approche structurale des réseaux personnels suppose différents degrés d’interdépendance des liens, elle suppose donc différents degrés d’interdépendance des normes gouvernant ces liens et invite à identifier un système de normes interdépendantes plutôt que les normes propres à tel ou tel lien. Françoise Maillochon et Andreï Mogoutov (1997) ont ainsi montré comment les normes régissant le lien amoureux adolescent sont articulées aux normes définissant le lien amical.
Jeremy Boissevain (1973: 144) suggère une amélioration plus exigeante qui consiste à dépasser l’explication par les normes (c'est-à-dire par une subculture) :
Why are relatives more important to a villager than to a townsman? To answer by saying that kinship is more important in village subculture is to beg the question. To plead culture, I think, is an admission of defeat. It is merely an excuse for stopping analysis. To some extent, culture is the normative rationalisation of patterns of behaviour. Though there is feedback, of course, the rationalisation is of less interest than the underlying sociological explanation of those behavioural patterns.
L’organisation sociométrique des relations comportant un lien
Un troisième cadre théorique qui permet d'interpréter l'absence d'un lien prend en considération l'organisation sociométrique des relations. Dans les recherches sur les réseaux personnels, celle-ci est analysée soit au niveau du réseau de l'acteur pris globalement, soit au niveau des agencements élémentaires typiques (Ferrand, 2007) qui composent ce réseau. Prenons l’exemple simple de la triade : lorsque le lien existe dans deux relations AB et AC, c’est sa présence ou son absence dans la relation BC qui est cruciale. C’est la position de la relation qui comporte ou non le lien dans l’agencement qui est le fait important.
La définition d'un lien faible par Mark Granovetter (1982) est une illustration classique de cette approche, ce lien occupe une position particulière nommée « pont » dans un agencement typique, c'est-à-dire qu'il est le seul lien entre deux sous ensembles de liens connectés entre eux. Si nous considérons, au contraire, un réseau personnel comportant des sous-ensembles non reliés entre eux, ce qu'on peut appeler un réseau segmenté, l'absence de pont permet à un acteur de laisser connaître à chacun des sous-ensembles des informations personnelles (Hannerz, 1980) distinctes et de se présenter sous des personnages différents. Des tactiques de « présentation de soi » utilisant la segmentation du réseau ont été bien identifiées dans le domaine de la vie sexuelle (Peto et al., 1994), des relations amicales des jeunes (Bidart et al., 2011), ou des échanges de confidences sur sa propre vie affective et sexuelle (Ferrand, 1991). Il faut alors qu’aucun pont (sauf les relations de confidence de l'acteur central) n’existe entre deux segments. Ces 0 peuvent être interprétés comme résultat d’une tactique structurale qui a pour fonction d’autoriser le double jeu. Et cette tactique nécessite une très grande quantité de 0, et des 0 de très grande qualité, des zéro très surs, car chacun est crucial (dès qu’un seul pont existe, la rumeur peut circuler).
Dans la vie professionnelle, l’accès à des informations pertinentes et non redondantes suppose que des partenaires de l'acteur appartiennent à des cercles différents, mais aussi ne se connaissent pas entre eux. Les 0 caractérisant les relations entre des partenaires de l'acteur constituent des « trous structuraux » (Burt, 1995) qui lui assurent un avantage compétitif dans une organisation, et peuvent également être interprétés comme les résultats intentionnels d’une tactique relationnelle.
Dans la mesure où c’est la position de la relation dans un agencement particulier qui est pertinente, l’interprétation sociologique concerne l'agencement et non la relation qui comporte ou non le lien (par exemple, Tazé, 2008). Le zéro permet ici d'identifier un type d'agencement plutôt que de qualifier une relation particulière : on a affaire à ce qu’on pourrait nommer des zéros structuraux. L'exemple le plus simple est évidemment la liste des 16 triades élémentaires : ce sont les triades qui ont des significations sociologiques et non chacun des liens qui les composent. Mais l'analyse de la dynamique du réseau peut montrer que certaines triades sont plus « fragiles » que d'autres, sont disposées à se transformer en un autre type (Siena Program, 2013; de Federico, 2004). Dès lors, ce ne sont même plus les types de triades qui constituent les objets pertinents, mais les processus typiques de transformation de certaines triades. On retrouve l’idée que des relations puissent avoir des degrés d’existence compris entre 0 et 1, mais en tant qu’éléments d’agencements élémentaires sociologiquement significatifs, pas en tant que relations isolées.
Conclusion
On a rappelé que selon les contenus concernés et selon les paradigmes sociologiques utilisés, les absences d'un lien dans plusieurs relations d'un acteur peuvent avoir des significations totalement différentes. On a surtout suggéré que certaines absences dans l’intervalle offert par l’enquête peuvent être fragiles et que la détection des liens potentiels (codés entre 0 et 1) apporterait une plus grande stabilité aux résultats des analyses des réseaux personnels.
