Abstract
Ce texte présente un dispositif d’enquête quantitatif en ligne conçu pour analyser, non pas des stigmatisations ou des sanctions, mais des énoncés, prenant le parti du déviant et visant à « resignifier » l’accusation. Pour cela il a été proposé aux personnes enquêtées de réagir à un dessin mettant en scène un personnage gaspillant de l’énergie et sanctionné ou stigmatisé par un autre personnage. Il a été demandé aux enquêtés d’imaginer la réponse du déviant à cette stigmatisation. Après avoir discuté la notion de resignification et son couplage théorique avec les notions de sanction et de stigmatisation, nous présentons l’analyse textuelle des réponses à cette question ouverte ainsi mise en scène dans un dessin. Nous cherchons à décrire et à caractériser les formes discursives de la resignification attestées dans notre corpus en montrant en quoi elles s’inscrivent dans la perspective proposée par Judith Butler. Le texte revient enfin sur les apports et les limites du dispositif.
La sensibilisation forte du public aux économies d’énergies apparaît comme un enjeu central de la transition énergétique et écologique (Comby, 2015), elle a été clairement affirmée comme telle lors du Grenelle de l’environnement (Boy et al., 2012). Déployant des instruments d’information et d’incitation opérant dans l’espace public comme sur le marché, le Grenelle a consacré une large place à la figure du « consommateur-citoyen », débattant, d’une part, des choix énergétiques à travers la thématique de la démocratie écologique, et optant, d’autre part, pour une « consommation durable » selon des considérations économiques et environnementales. La diffusion dans le public d’énoncés articulant des valeurs, des normes sociales et des actions favorables aux pratiques d’économie d’énergie participe en effet d’un nouveau régime d’énoncés (Foucault, 1969) : la diffusion d’une norme sociale s’accompagne de la mise en œuvre d’agencements langagiers inédits à grande échelle, qui constituent un nouveau vocabulaire des motifs (Mills, 1940) redéfinissant les frontières du dicible et de l’indicible. Ce nouveau régime d’énoncés légitime ces politiques publiques en même temps qu’il alimente dans le public des pratiques discursives destinées à stigmatiser des pratiques (Brugidou et Moine, 2010) qui apparaissent dès lors comme déviantes (Durkheim, 1974 [1906] : 10), légitimant, à rebours, la sobriété énergétique. Ce régime discursif apparaît caractéristique de ce que F. Chateauraynaud appelle une phase de standardisation ou de « normalisation » d’une cause (Chateauraynaud, 2011 : 186).
Toutefois, la normalisation d’une cause n’a rien d’un processus linéaire et ne va pas sans à-coup : ceux-ci peuvent prendre la forme d’un rejet collectif de la norme nouvelle, à l’occasion d’épreuves de repolitisation où est dénoncé le caractère injuste de la nouvelle norme (Brugidou, 2013). Mais ils peuvent aussi se traduire par une réflexion sur les modalités d’application de la norme (Brugidou, 2017) qui peuvent varier selon les cas et donner lieu à des formes de délibération ou encore susciter des résistances, plus ou moins actives et plus ou moins explicitées dans des discours. L’émergence de telles résistances est manifeste pour les questions d’environnement, de changement climatique et d’énergie : le mouvement des Gilets Jaunes en France, s’il ne peut être réduit à une opposition à la taxe carbone (Bendali et al., 2019), montre que des sujets consensuels, comme la lutte contre le changement climatique, peuvent susciter une très forte politisation, dès lors que l’on considère les moyens mis en œuvre et leurs effets concrets, notamment sur les pratiques ou les modes de vie (Salvador, 1991) des groupes sociaux. Sans considérer des cas de résistance aussi spectaculaires, il existe toutefois des formes plus diffuses et discrètes d’opposition ou de réticences à « bas bruit », qui méritent d’être éclairées, notamment parce qu’elles manifesteraient un ancrage faible de la norme, une déprise des « bonnes pratiques » promues, ici, d’économie d’énergie. C’est notamment à ce dernier cas de figure que nous nous sommes intéressés en cherchant à mettre en lumière certaines des modalités discursives et sociales de « resignification » auxquelles donnent lieu des énoncés sanctionnant celui ou celle qui déroge à la norme. Notre hypothèse ici est que ces resignifications peuvent porter, soit sur le sens de la norme – dont on conteste alors la pertinence pour réguler des pratiques –, soit sur l’identité de celui qui est mis en cause. Elles s’apparentent aux stratégies discursives décrites par Judith Butler à propos du stigmate. Selon J. Butler « la resignification des énoncés offensants, [et les] déploiements de pouvoir linguistique visent simultanément à révéler et à contrer l’emploi offensant du discours » (Butler, 2004 [1996] : 38). Elle peut être définie comme le fait de reprendre un élément langagier injurieux pour en faire « une marque d’identité habilitante » (Paveau, 2019 : 217).
L’originalité de l’enquête analysée, tient en effet, à ce qu’elle s’intéresse non pas aux énoncés sanctionnant un acte déviant ou celui qui enfreint la norme, stigmatisé comme déviant (Brugidou, 2013, 2017) – dans le but de mettre en évidence la force de cette norme selon la proposition de Durkheim (1968 [1912]) – mais aux réponses du supposé déviant. Ce n’est pas la force de la norme qui est alors éclairée (à travers les sanctions que les actes déviants déclenchent) comme dans cette première question :

Question ouverte dite « miroir »
Ce texte présentera dans une première partie le cadre théorique de notre analyse de la resignification de la stigmatisation. Nous chercherons notamment à discuter la notion de resignification et son couplage théorique avec les notions de sanction et de stigmatisation. Dans une deuxième partie, il exposera le dispositif conçu pour cette enquête, notamment cette question ouverte « projective » présentant une scène dessinée et sollicitant une réaction, ainsi que le panel ELIPSS (interrogation par tablette auto-administrée). Nous nous attacherons alors à montrer dans quelles mesures le dispositif d’enquête proposé se révèle adapté à la mise en exergue empirique de certaines de ces propriétés. Dans une troisième partie, nous présenterons l’analyse textuelle des réponses à cette question ouverte mettant en scène un locuteur invité à répondre à un énoncé de stigmatisation. Nous chercherons à décrire et à caractériser les formes discursives de la resignification attestées dans notre corpus en montrant en quoi elles s’inscrivent dans la perspective de resignification proposée par J. Butler. Nous proposerons en conclusion une discussion sur les apports et les limites du dispositif théorique et empirique proposé.
La resignification : de la sanction à la stigmatisation
Pour saisir ce qu’on entend par resignification du stigmate et ce que l’on prétend saisir par notre dispositif d’enquête, il faut tout d’abord éclairer les notions de stigmatisation et de sanction, ainsi que les rapports qu’elles entretiennent (pour une analyse détaillée voir Brugidou et Kaufmann, 2019).
Comme l’indique le Littré, l’acte de stigmatiser peut porter sur quelqu’un ou sur quelque chose (le gaspillage, le harcèlement sexuel, etc.). Dans le premier cas, il entraîne une dépersonnalisation, réduisant l’individu ainsi stigmatisé au groupe qu’il instancie (les étrangers, les pauvres, les Juifs etc.) mais aussi une dégradation : le stigmate est une propriété individuelle généralisée à un groupe (tel groupe serait « sale », « égoïste », « orphelin », etc. ; Gabel, 1962) et manifeste ainsi un rapport social asymétrique entre deux collectifs, entre « nous » et « eux », entre une communauté d’appartenance et le collectif des « autres », ceux qui sont rejetés hors de cette communauté. Dans le second cas, la stigmatisation s’apparente à une sanction, celle qui frappe un acte déviant et dont Durkheim (1968 [1912]) et Goffman (1975 [1963]) nous disent qu’elle seule permet de mesurer la force d’une norme. Dans un contexte de normalisation, c’est l’acte qui est réprouvé sans pour autant entraîner la dégradation de l’identité de celui qui commet la transgression (Goffman, 1975 ; Smith, 2007). Cette opposition entre deux formes de stigmatisation (condamner quelqu’un vs quelque chose) est analytique, elle recouvre un continuum où les frontières entre la stigmatisation portant sur un acte, et celle portant sur la qualité d’une personne ou un groupe essentialisé, sont parfois ténues (Brugidou, 2013, 2017).
C’est ce que Reid et al. (2015) mettent en exergue d’une autre manière quand ils montrent que les mécanismes sociaux à l’œuvre dans la stigmatisation sont en grande partie similaires à ceux analysés par P. Bourdieu dans La distinction (1979). Ces mécanismes mettent en effet en scène deux types de collectifs dans un rapport social asymétrique : celui auquel se rattache l’accusateur ou le juge, dont l’identité est réaffirmée par la reconnaissance de la légitimité des pratiques, et par un dégoût partagé et intuitif des mauvaises pratiques du groupe déviant auquel appartient le stigmatisé. Les travaux de P. Bourdieu montrent que la désignation des collectifs est plus ou moins explicite : l’identification d’un collectif de mauvaises pratiques dans une logique de hiérarchie sociale peut être largement implicite ou euphémisée et serait d’ailleurs d’autant plus efficace par rapport à une condamnation explicite d’un groupe, qu’elle ne fait qu’esquisser des frontières et des identités. Elle constituerait toutefois un horizon toujours possible du jugement de (dé)goût et expliquerait la perméabilité entre des jugements de sanction portant sur quelque chose et ceux, de stigmatisation, portant sur quelqu’un.
Cette frontière poreuse entre sanction (d’un acte isolé, un comportement) et stigmatisation (d’une pratique renvoyant à un style de vie, d’une personne identifiée à un groupe) se traduirait, c’est du moins notre proposition, par une distinction analytique du même ordre pour la notion de resignification : celle-ci peut porter sur la norme qui soutient la sanction, en contestant par exemple son universalité ou les valeurs qui la fondent, la resignification est alors conçue dans le sens assez général d’un changement de sens (Paveau, 2019 : 218). Mais la resignification peut aussi porter sur l’identité de l’agent mis en cause, comme le souligne J. Butler : celui-ci, à partir d’une « blessure linguistique », se réapproprie l’offense ou l’injure et la retourne contre la « source énonciative blessante ». Ce processus dynamique (1- blessure linguistique, 2- réappropriation, 3- retournement, 4- production d’une puissance d’agir) s’avérerait « créateur d’une puissance d’agir linguistique » (Paveau, 2019 : 223). Ce processus, doté de performativité, est « politique, dans la mesure où il produit des effets sur les positions des sujets dans la vie et dans la société » (Paveau, 2019 : 223).
La stigmatisation, est en effet un acte de langage (Austin, 1962) qui peut être décrit d’un point de vue grammatical – pour reprendre la terminologie de Boltanski (1984) à propos de la dénonciation. La resignification de la stigmatisation, parce qu’elle constitue une tentative, en quelque sorte symétrique à la première, de donner une (autre) signification à une marque de stigmatisation est donc aussi un acte de langage, régi par des « conditions de félicité » (Austin, 1962). Elle s’apparente par-là à une « épreuve » susceptible d’échouer. Sa description relève de ce fait des mêmes dimensions relationnelles qui règlent
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la stigmatisation : syntaxique, sémantique, pragmatique et phénoménologique. La relation syntaxique permet de décrire le système de places (juge, stigmatisé, etc.) que ce type d’énoncés implique – plus précisément, les actions et les paroles attendues des occupants de ces différentes places. La dimension sémantique rend compte du fait que les sujets qui occupent ces places comprennent ces attentes et les valident : ils s’ajustent aux affects et aux actions qui sont conceptuellement associés à ces places. La dimension pragmatique souligne le fait que ce système de places et les attentes qui lui sont attachées ne s’exécutent pas comme un programme informatique, ni ne résultent de l’application mécanique d’un système de règles, mais donnent lieu en situation à des improvisations, des ajustements voire des resignifications dont Laurence Kaufmann (2012) souligne qu’ils ne sont pas seulement possibles mais nécessaires. Enfin, la dimension phénoménologique s’attache à décrire les affects incorporés, plus ou moins implicites, qui sont activés par ces différentes places : le dégoût, la honte, etc. Etudier la resignification de la stigmatisation, impliquerait donc de répondre aux questions suivantes : − L’enquêté, dans son énoncé de réponse, a-t-il pris le parti du stigmatisé ? Ce qui signifierait qu’il ait quitté la place de l’accusé qui lui a été assignée par le premier énoncé (« certaines personnes ne pensent qu’à leur petit confort personnel » – cf. Figure 1), pour occuper, par exemple, celle du juge, ou qu’il ait essayé d’en ménager une nouvelle. − ue peut-on dire des attentes et des actions qui seraient associées à cette nouvelle place ? − Dans quelles mesures l’épreuve, par nature incertaine, de la resignification du stigmate, donne-t-elle lieu à des improvisations, des ajustements de la part des répondants ? − Quel sont les sentiments activés par cette tentative de ménager une nouvelle place discursive ? Peut-on mettre en évidence la présence d’autres registres émotionnels que le dégoût, le mépris ou l’indignation, classiquement associés à la stigmatisation ?
Le dispositif d’enquête se propose de mettre en évidence les différentes propriétés de ces énoncés en suivant l’approche « grammaticale » que nous venons de décrire : il s’agit d’identifier les logiques sociales à l’œuvre dans ces actes de langage, mais aussi de repérer les différentes dimensions grammaticales relationnelles activées par ces énoncés afin de mieux caractériser leur nature.
Un dispositif d’enquête expérimental : poser des questions ouvertes dans une enquête en ligne
Inspiré du Survey Research Centre (https://www.src.isr.umich.edu/), ELIPSS
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a été conçu pour répondre aux besoins de la recherche quantitative en sciences sociales. Il s’agit d’un panel de répondants construit à partir d’un échantillon aléatoire tiré du recensement de l’Insee et mis à disposition de la communauté scientifique. Outre cette première caractéristique – un échantillon aléatoire plus proche des exigences des revues internationales et non par quotas – les promoteurs d’ELIPSS mettent en avant la pratique du sondage en ligne (Computer-Aided Web Interview ou CAWI). Les panélistes sont en effet équipés de tablette tactile et d’un abonnement illimité 3 puis 4G. Les promoteurs de l’équipement soulignent, dans le texte ANR qui verra le projet sélectionné pour être un des rares grands équipements de sciences sociales financé par le grand emprunt
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, les différents atouts des sondages en ligne : These new tools offer the means of collecting data that is higher quality, and collecting it faster and for a lower cost than traditional survey techniques. The possibility of using visual aids, videos, interactive applications, or geo-locators for respondents (with their consent) opens new horizons for research in SHS and for the whole scientific community (epidemiology, ergonomics, information technology etc.) (Equipex DIME-SHS Project, (2010) Scientific submission form b : 6).
Il est important de souligner qu’ELIPSS, lors de l’enquête mise en œuvre en 2013, est un dispositif expérimental en cours de qualification. Les premières enquêtes sont en effet destinées à tester le dispositif qui n’a pas encore atteint sa maturité : seulement 1039 panelistes ont été recrutés, ils seront 3300 en 2016. Les différents partenaires scientifiques de l’équipement Dime-SHS, où est hébergé le panel ELIPSS, sont pendant une première période les seules équipes de recherche à pouvoir proposer des enquêtes 4 . Les projets sélectionnés par le comité scientifique auront accès gratuitement au panel. C’est donc en tant qu’équipe de recherche d’EDF, partenaire du dispositif ELIPSS, que nous avons proposé une enquête portant sur la perception de l’environnement, les préoccupations environnementales, le changement climatique, le rôle et l’avenir des différentes énergies (EVALENE 5 ). L’enquête est donc expérimentale à plusieurs titres, autant de potentialités qui peuvent aussi se révéler des fragilités. D’une part, elle intervient lors d’une phase de qualification de l’outil ELIPSS où le recrutement de l’échantillon n’est pas achevé. D’autre part, elle va tenter de mettre à profit la promesse numérique du dispositif en proposant notamment une question ouverte projective auto enregistrée à partir d’un dessin, expérimentation rendue possible par le support tablette. La qualité de l’échantillon recrutée, la capacité à répondre à une enquête en ligne à partir d’une tablette, à une question ouverte en réagissant à un dessin projectif en s’auto-enregistrant etc. apparaissent comme autant d’éléments du dispositif qu’il s’agit de tester et dont dépendront les résultats de notre enquête.
Représentativité de la vague 2013 d’ELIPSS
ELIPSS a vocation à constituer un échantillon des personnes résidant en France métropolitaine (hors Corse – résidence principale) et âgées de 18 à 75 ans. Pour ce faire, l’échantillon de la vague 1 est obtenu par deux tirages aléatoires successifs.
Premier tirage : sélection aléatoire de résidences principales – En 2012, la division Sondages de l’INSEE prélève un échantillon aléatoire de 4500 logements (sondage stratifié par région et type de communes et en grappes – par zones d’action enquêteur. Source : Enquête Annuelle du Recensement – EAR – de 2011). A cette étape, 1349 ménages acceptent de faire partie du panel.
Second tirage : sélection aléatoire de la personne à interroger au sein des 1349 ménages par la méthode du plus proche anniversaire (seules les personnes éligibles – âgées de 18 à 75 ans et pour qui le logement est la résidence principale – sont prises en compte). A cette étape 1039 individus acceptent de participer au panel.
Les refus successifs de participer au panel (tirage 1 puis tirage 2) ayant entrainé une distorsion de l’échantillon de panélistes, des pondérations de la base de données ainsi que des corrections de la non-réponse ont été appliqués à l’échantillon final 6 .
In fine, les différences les plus marquantes de l’échantillon (données non pondérées) avec le recensement portent sur la taille du foyer et le nombre de pièces du logement (surreprésentation des familles de 3 personnes et plus, de celles qui habitent dans un logement de plus de 5 pièces). Les répondants ayant un niveau bac + 3 ou plus représentent un très fort pourcentage (26,5 %) par rapport au recensement (15,2 %). Les personnes qui n’ont aucun diplôme, un CEP ou le BEPC sont peu présentes (15,9 %) comparativement au recensement (27,8 %). Les catégories suivantes de l’échantillon sont sous-représentées : les personnes âgées de 65 ans et plus, les femmes, les personnes de nationalité étrangère.
Rendre visible dispositif et disposition par un dessin sur une tablette
L’outil tablette a permis notamment de poser, après une première question ouverte sur les raisons de ne pas économiser d’énergie (« À votre avis, pour quelles raisons certaines personnes pensent que ce n’est pas important de faire des économies d’énergie ? »), question que nous n’analyserons pas ici, une seconde question ouverte dite « miroir » à partir d’un dessin (cf. Figure 1). Ce dessin représente donc un premier personnage qui s’adresse à un deuxième personnage qui semble gaspiller l’énergie (chauffant la fenêtre ouverte en plein hiver) et lui dit : « Certaines personnes ne pensent qu’à leur petit confort personnel ». La consigne précise : « D’après vous, que répond la personne de droite à la personne de gauche ? (Merci d’enregistrer votre réponse) ».
Ce dispositif est expérimental selon nous pour deux types de raisons : d’une part, il se propose de tester une question ouverte posée par le truchement d’un dessin – et par auto-enregistrement de la réponse orale. D’autre part, après avoir mis en scène, à travers une première question ouverte, celui ou celle qui stigmatise ou sanctionne un acte déviant (ne pas économiser l’énergie), il propose une « expérience de pensée » à la personne interrogée, en l’invitant à déplacer son premier point de vue et, cette fois, à s’identifier, via un dessin, à la personne déviante. Il ne s’agit pas en effet d’une expérience de psychologie sociale, où les places de l’expérimentateur et du participant sont nettement différenciées : où le premier cherche à mettre en évidence des effets de mécanismes psychosociaux qui échappent au second bien qu’il en soit le suppôt 7 . Mais il est d’avantage question d’une expérience qui implique la participation active de l’enquêté et notamment de son imagination : il doit en effet comprendre l’objectif de l’expérience – peut-on imaginer, par empathie ou identification, les raisons de celui qui semble commettre manifestement un acte déviant ? – et engager activement son imagination pour donner un sens à un dessin et à une situation très stylisés.
Deux versions du dessin ont été proposées selon le sexe de la personne interrogée de manière à faciliter son identification à la personne stigmatisée (cf. Figures 1 et 2). Nous verrons toutefois que le dessin suggère aussi une relation de stigmatisation genrée – le rôle des « forces de l’ordre » étant toujours occupé par le sexe opposé. Ces deux versions ont ainsi pour objectif de mettre en évidence le fait que la stigmatisation constitue un rapport social asymétrique, en suivant la lecture de La distinction faite par Reid et al. (2015). Le dessin aurait pu en effet proposer deux personnages (« force de l’ordre » et « déviant ») du même sexe que la personne interrogée. Le choix de différencier les sexes devait permettre une meilleure identification à la personne voire au groupe stigmatisé, en activant un clivage genré « eux vs nous ». On notera toutefois que le dessin des personnages est très stylisé et que le sexe est à peine suggéré par la présence de cils plus longs pour la femme et de cheveux plus courts pour l’homme. C’est donc au répondant d’interpréter le dessin dans le sens d’une situation genrée. De fait, on verra que cette proposition d’identification genrée n’a pas toujours été suivie ou reconnue par les enquêtés.

Deuxième version du dessin de la question « miroir » destinée aux enquêtées femmes. Question : « D’après vous, que répond la personne de droite à la personne de gauche ? (Merci d’enregistrer votre réponse) ».
Le dessin d’un radiateur de couleur jaune d’où partent des ondes d’une même couleur suggèrent la chaleur du radiateur sur lequel reposent les deux pieds nus d’un personnage. Il s’agit de la seule partie du corps non stylisée, dont on distingue nettement les doigts de pieds (en éventail selon l’expression) qui contrastent avec la silhouette par ailleurs filiforme d’une personne souriante, nonchalamment assise les mains derrière la tête, qu’on imagine volontiers se balançant sur sa chaise. La fenêtre est grande ouverte à deux battants (l’extérieur du logement est à peine esquissé), quelques flocons de neige (bleus pour une température que l’on pressent froide) tombent dehors où se trouve sur la gauche le deuxième personnage. Celui-ci, visage fermé semble s’adresser au premier bien qu’il ne l’apostrophe pas directement (absence de pronom personnel à la deuxième personne). Il semble tout autant regarder un public invisible, peut-être le lecteur, qu’il prendrait à témoin : « Certaines personnes ne pensent qu’à leur petit confort personnel ! ». Cette phrase est directement issue des précédentes enquêtes. Elle constitue un stéréotype linguistique fréquemment mobilisée par les répondants pour stigmatiser l’égoïsme supposé de ceux qui n’économisent pas l’énergie :
Parce que ça ne les intéresse pas [les économies d’énergie], ils préfèrent leur petit confort !
C’est leur petit confort personnel, c’est de l’égoïsme !
Il y a de l’égoïsme, le confort personnel quoi, ils ne pensent qu’à eux- mêmes, à leur confort !
Elle ressemble d’ailleurs à certaines des réponses recueillies à la première question ouverte 8 dans la même enquête, comme celles-ci :
Soit une vision à très court terme, euh, ils voient leur intérêt, euh, en premier et, et leur confort. Euh, euh, pff…J’ai tendance à dire que c’est, ça peut être, euh, plutôt soit des gens très riches et qui n’en ont pas grand-chose à faire de, de ce qu’il se passe à l’extérieur d’eux-mêmes, soit au contraire des gens qui, qui, qui n’ont pas beaucoup de sous, mais surtout qui sont le nez dans le guidon et qui n’ont pas accès a vraiment la conscience et voilà. (Femme, agricultrice)
Pour la même raison que certaines personnes roulent avec de gros 4x4 alors qu’ils pourraient rouler dans des voitures ordinaires. Parce que certaines personnes « ne voient pas beaucoup plus loin que le bout de leur nez » et d’autres qui ont de gros moyens par rapport aux petits, euh, dépensent leur argent pour leur confort, euh, sans se préoccuper de l’avenir des autres. (Homme, profession intermédiaire)
La situation évoquée dans le dessin se réfère à des mises en scènes stéréotypées mobilisées dans ce type d’énoncés, stigmatisant ceux qui, selon l’expression, « jettent l’argent par les fenêtres ».
L’usage d’un dessin pour poser une question ouverte dans une enquête quantitative ne constitue pas une innovation. Celle-ci remonte à un protocole proposé il y a près de soixante-dix ans par Fillmore H. Sanford, lui-même adapté de techniques d’entretiens projectives comme le test de Rorschach. Pour Sanford (1950–1951), l’intérêt de ce type de questions est d’adapter aux enquêtes quantitatives par sondage des méthodes projectives lourdes à administrer et parfois difficiles à interpréter. Cette adaptation, via des dessins, permettrait d’éviter, à propos de sujets sensibles pour l’enquêté, que les réponses soient biaisées par des effets de désirabilité sociale ou de conformisme, l’interviewé dissimulant plus ou moins consciemment à l’enquêteur la « vraie réponse », celle-ci étant trop délicate à exprimer. L’objectif du dessin, dans notre enquête, est sensiblement différent bien qu’il concerne aussi les normes. Il ne s’agit pas seulement de faciliter l’expression d’opinions sensibles, qui pourraient pour certaines échapper à l’enquêté lui-même, comme la filiation avec la technique Rorschach le suggère, ou qui pourraient être difficile à exprimer du fait du poids de la norme. Il s’agit aussi de proposer un décentrement du point de vue et d’en permettre l’exploration par une forme d’expérience de pensée de type : « que se passerait-il si…? ». La dimension réaliste de l’expérience tient au fait que l’enquêté prête sa voix 9 – et possiblement ses raisons ou son imagination – au personnage déviant dont il joue littéralement le rôle. Par exemple :
Ah oui, c’est vrai, mais je ne vais quand même pas me priver de cet instant magique de se faire bronzer par le soleil d’été en ouvrant ma fenêtre. Mais non, il neige, donc c’est pas bronzer, c’est profiter de l’air frais agréable [rires] en étant…en étant dans ma maison et en, en étant bien chauffée et court vêtue, parce que, c’est quand même des habits très jolis [rires]. Et en même temps, ça change pas grand-chose de toute façon, c’est pas mes trois degrés en moins, ma fenêtre fermée et mon pull en plus qui, qui vont changer euh, la face de la Terre. (Femme, Diplôme > bac, Revenus 10 : 4000 euros et plus, Age : < 35 ans)
Ou plus court mais tout aussi joué : « Qu’est-ce qu’on est bien au chaud ! Est-ce que vous voulez prendre un café avec moi ? [Relance : « Que pourrait-elle dire d’autre ? »] Ben au lieu de te plaindre, tu frappes chez moi et tu rentres, quoi » (Femme, Diplôme : bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : <35 ans)
La dimension fictionnelle de l’expérience tient au dessin stylisé, à la situation un peu outrée et au jeu que la personne interrogée est invitée à jouer. Ici, ce qui importe, c’est davantage la capacité du dispositif à susciter des énoncés « vraisemblables » (Wolff, 1995), c’est-à-dire, partageables ou acceptables par un public spectateur, mis à la place du juge d’opinion publique, celui-là même que semblent regarder les deux personnages 11 et à qui peut-être ils s’adressent pour le prendre à témoin et les départager : que pourrait bien dire quelqu’un dans ce type de situation ? Cette vocation du dispositif nous paraît être plus adaptée à l’enquête par questionnaire que l’expression d’une opinion cachée, sinon refoulée.
L’outil « tablette » a donc permis notamment de proposer ce dessin puis de recueillir les réponses par auto-enregistrement du locuteur. Des procédures de relance systématique, pour toutes les questions ouvertes, ont été mises en place afin d’éviter autant que possible des réponses trop laconiques 12 . Pour ces relances, nous avons suivi le même type de protocole que celui adopté pour les systèmes CAPI ou CATI 13 adapté, toutefois, à une interrogation auto administré : la relance, de nature extensive (« Que pourrait-elle dire d’autre ? 14 »), est systématique et fait suite à la question et à une première réponse (Marc, 2001). La personne interrogée signifiait elle-même – en touchant l’écran – la fin de l’enregistrement. Les relances étaient gérées par le système comme autant de nouvelles questions.
L’auto enregistrement des réponses aux questions ouvertes n’est pas allé toujours de soi. Certains enquêtés manifestent notamment leur mauvaise humeur devant les dysfonctionnements du système d’enregistrement :
Sur ce sujet, euh…; ça bugge votre truc-là, hein, c’est chiant ; Bon écoutez, euh, je sais plus quoi répondre, parce que ça marche pas votre enregistrement ;
Manque de prise de conscience individuelle. Euh, j’ai pas l’air sympa là parce que ça commence à m’enquiquiner d’enregistrer dans le vide.
Le nombre de tentatives d’enregistrement par les enquêtés a été recensé et constitue un indicateur soit des difficultés rencontrées, soit de la volonté de réenregistrer une première réponse dont l’enquêté n’aurait pas été satisfait sur la forme, comme sur le fond. Ce pourcentage varie de 7% à 2 % selon les questions ouvertes et se situe à 5 % pour la première question ouverte dessin et à 3 % pour la question de relance portant sur ce même dessin. Sans être négligeable, cette proportion montre que ces difficultés de manipulation, attestées par ailleurs par les verbatims, ne se sont pas avérés insurmontables pour les enquêtés 15 .
Les effets du dispositif
Avant d’analyser les énoncés recueillis en réaction au dessin, il convient de discuter les effets repérables du dispositif (le panel ELIPSS en 2013, une tablette, des questions ouvertes auto-enregistrées et un dessin à interpréter) mis en place. En particulier, dans quelle mesure il favorise ou il décourage une partie des enquêtés à répondre. Ce détour méthodologique nous permettra des interprétations plus robustes de nos résultats.
Pour la première vague de l’enquête, la proportion de non-réponses aux questions ouvertes (il y en avait quatre dans l’enquête) est en moyenne de 28 %, et oscille entre 18 % (question ouverte portant sur les centrales nucléaires) et 31 % (question ouverte portant sur les économies d’énergies) et 30 % pour le dessin, deux questions posées à la fin du questionnaire. L’absence d’interaction avec un enquêteur explique sans doute des taux de non-réponse relativement importants aux questions ouvertes de ce questionnaire, en plus des difficultés liées à l’enregistrement.
Les effets de position sociale (mesurée par la catégorie professionnelle et par le niveau de diplôme) ainsi que l’intérêt pour le problème abordé expliquent de manière générale la propension à répondre aux enquêtes (Dargent, 2011), qu’on la mesure par le taux de réponses ou la longueur des réponses s’agissant des questions ouvertes. Dans cette enquête, il est aussi possible de mettre en évidence un lien avec les valeurs dans lesquelles se reconnaissent les personnes interrogées, notamment l’attachement à la nature, valeur dont on sait qu’elle est liée dans les discours aux problèmes énergétiques et environnementaux (Bozonnet, 2012).
Des modélisations (régression logistique binaire 16 : cf. annexe) ont permis de mettre en évidence une variation du taux de réponses aux questions ouvertes sur les économies d’énergie et le dessin en fonction de l’âge de l’enquêté (ce taux est plus élevé pour les plus âgés), du niveau de diplôme, (les CSP aisées, les plus diplômés répondent davantage) et de la taille du ménage. Le taux de réponses socialement différenciées à la question ouverte accentue ici la déformation de l’échantillon analysée plus haut.
La prise en compte des questions fermées 17 montre aussi des effets significatifs sur les taux de réponses : ce sont notamment les questions portant sur l’environnement (le taux de réponses est plus élevé pour les personnes qui jugent mauvais l’état de l’environnement) et l’énergie (taux de réponses plus élevés pour les personnes se déclarant favorables à l’usage de sources d’énergies gaz, nucléaire ou renouvelable) qui sont liés aux taux de réponses. Ce lien suggère classiquement que l’intérêt des personnes interrogées pour le problème abordé pousse à répondre aux questions posées.
La longueur des réponses 18 varie très fortement d’une question à l’autre. La richesse de vocabulaire 19 suit ces différences de longueur. La longueur médiane des réponses est de plus de 56 mots pour les questions concernant le progrès et elle est de plus de 48 mots pour la question concernant les centrales nucléaires, tandis que cet indicateur atteint la valeur de 42 mots pour les réponses concernant les raisons de ne pas économiser d’énergie et la valeur de 17 pour les réponses à la question « miroir » comportant le dessin. Mais pour ces deux questions ouvertes, ces deux indicateurs de forme fluctuent également en fonction des réponses à la question fermée qui les précède (et que vient justifier la réponse à la question ouverte), comme le montre le graphique ci-dessous (cf. Figure 3).

Distribution de la longueur des réponses selon la question ouverte (le nombre de réponses est affiché dans la légende du schéma)
Ces phénomènes s’expliquent sans doute par l’intérêt de la question pour les personnes interrogées mais aussi par un effet de lassitude et peut être de redite : la manipulation consistant à s’enregistrer semblant, on l’a vu, compliquée à certains, elle entraîne un sentiment de lassitude – d’énervement parfois – croissant avec le temps. Ils s’expliquent enfin par le format de la question : le libellé de la question sur le dessin invitait en quelque sorte la personne interrogée à inscrire sa réponse orale dans le format réduit de la bulle du personnage représenté ; et donc incitait l’enquêté à produire une réponse courte. Il est possible aussi, comme nous le verrons, que les énoncés recueillis, parce que ce sont des actes de langage – stigmatisation, resignification –, soient par nature courts.
Lors d’une deuxième vague de cette enquête (réalisée en 2015 et qui ne sera pas analysée ici), les réponses à la question ouverte dessin n’ont pas fait l’objet d’un enregistrement sonore mais elles ont été saisies manuellement au clavier par l’enquêté. Le passage de l’enregistrement à la saisie manuelle des réponses lors de cette seconde vague de l’enquête a produit des effets très sensibles quoique contradictoires : le passage à l’écrit diminue le taux de non-réponses (passant de 28,5 % à 8 %) mais divise par trois la longueur médiane des réponses, appauvrissant très sensiblement celle-ci.
Le passage de l’oral à l’écrit produit par ailleurs d’autres effets qui éclairent rétrospectivement les effets du dispositif d’enquête de 2013. L’oral donne en effet accès à des intonations et à des indications para-verbales (musique, bruit de fond), voire à des indications d’ambiance ou d’humeur comme l’intonation ou le rire, qui peuvent être retranscrites comme des indications de jeu dans la retranscription en étant notée comme une didascalie : « [rire] ». La mobilisation de ces indices peut étayer une interprétation sur le sens parfois ambigu de certaines réponses. Cet usage de l’oral devrait être éprouvé dans des travaux ultérieurs. Le passage par l’écrit autorise en revanche d’autres effets, sans doute moins ambigus, pour retranscrire l’émotion ou le ton de la réponse, comme l’utilisation de majuscules de soulignement (« Je paie pour avoir MON confort personnel ! »), le recours aux points d’exclamation (« Ouais et c’est le pied !!! ») ou aux émoticons (« Les charges sont incluses ;-) ») ou encore à une orthographe de BD, comme y invite le dessin et la bulle, suggérant ici une réponse montant dans les aigus (« Ouiii et alors ? »). Toutes ces différences vont nous conduire à analyser exclusivement les questions de la vague 1 d’EVALENE.
Les effets limités du dispositif genré
Le dispositif n’a pas permis de faire apparaître des effets genrés très convaincants. Il semble certes que les femmes privilégient dans leurs réponses un vocabulaire policé (« se ficher » vs « s’en foutre »). Les hommes invoquent plus volontiers le « travail » qui justifie un repos mérité, la liberté de « mettre ses pieds » où l’on veut, voire de « prendre son pied » et privilégient certaines formulations outrées et agressives – « je t’emmerde ! » – le mot étant (légèrement) sur-employé par les hommes. Dans l’enquête, seules deux femmes utilisent cette expression. L’une d’elles répond notamment, sans qu’on sache si elle s’adresse à la figurine du dessin ou au sociologue caché dans la tablette, tel le magicien d’Oz, aux deux, sans doute : « Je fais ce que je veux, je l’emmerde. Je suis chez moi, je fais ce que je veux. Vous m’emmerdez avec vos questions. Allez-vous faire voir. »
Il faut souligner toutefois que ces notations sont très difficiles à objectiver d’un point de vue statistique : quelques suremplois vont dans le sens de cette interprétation indicielle fruit de la lecture des verbatims. Le dispositif genré (des cils et des cheveux longs évoqués stylisant une femme) invitant la personne interrogée à endosser un rôle sexué en favorisant l’identification à la personne stigmatisée, semble n’avoir que partiellement fonctionné : seulement 4 % des réponses font explicitement allusion au caractère genré du dessin 20 . Par ailleurs, un peu plus de 1 % des enquêtés semble se tromper dans cette identification comme l’atteste les verbatims suivants.
Jaloux ! Pauvre minable. (Homme, Diplôme > bac, Revenus< 2000 euros, Age : 45–59 ans)
Et alors mon coco ? Liberté, liberté chérie et je suis chez moi ! (Homme, Diplôme < bac, Revenus : 2000 – 3999 euros, Age : 45–59 ans)
Le caractère trop allusif du dessin a peut-être donné trop peu de prises aux enquêtés (« Mais l’image est peu explicite. Un personnage debout, une autre qui se repose. Et alors ? »). Il est possible encore que la scène se prête mal à une approche genrée : la relation homme-femme est asymétrique alors que le dessin suggère une symétrie des rôles, ce que note une des enquêtées dans sa réponse écrite de la vague 2 : « Je suis un(e) imbécile et je le reste ! ».
Analyse textuelle des réponses
L’analyse de la question ouverte Dessin a été réalisée en combinant différentes approches : − Une première exploration du corpus à partir d’une analyse des données textuelles (analyse de contenu, méthode Reinert, logiciel Iramuteq) permettant d’identifier plusieurs classes d’énoncés homogènes du point de vue des thématisations (l’algorithme de classification descendante hiérarchique regroupe dans ces analyses les réponses comprenant les mêmes mots pleins qui permettent d’identifier des focalisations thématiques
21
). − Plusieurs analyses de discours dont i) une analyse « manuelle », réalisée à partir de la lecture des verbatims caractéristiques des différentes classes d’énoncés identifiés par l’algorithme de classification et ii) une analyse outillée (logiciel Tropes) plus systématique mais focalisée sur l’identification des mots spécifiques de ces classes d’énoncés identifiées préalablement à l’aide du logiciel Iramuteq. Cette dernière approche, complétée de quelques tests statistiques, permet une analyse des styles de discours en travaillant notamment sur les mots grammaticaux ou mots outils.
Les analyses outillées du corpus, réalisées par le truchement de ces logiciels, sont donc étroitement intriquées avec des séquences « manuelles » d’analyse de discours, dans de constants allers et retours avec le corpus des réponses aux questions ouvertes et au dessin lui-même.

Dendrogramme de la classification descendante hiérarchique (méthode Reinert sous Iramuteq) de la question Dessin vague 1
La première analyse menée avec le logiciel Iramuteq (Reinert, 1995) fait apparaître trois classes thématiques homogènes identifiées sur la base de cooccurrences lexicales 22 (cf. Figures 4 et 5) regroupées automatiquement par une classification descendante hiérarchique. Ce type de méthode présuppose que le corpus exploré n’est pas excessivement hétérogène (ce qui est le cas d’une question ouverte, les réponses étant cadrées par la question) et privilégie une approche thématique : si les aspects référentiels du discours – les objets du monde qu’il désigne – sont très bien représentés, les formes du discours, l’énonciation, les modalisations et notamment les aspects argumentatifs sont en revanche moins bien restitués 23 . Nous les aborderons par conséquent avec le logiciel Tropes. Les algorithmes de la méthode proposée par Max Reinert donnent un poids différent aux discours des répondants : les plus longues sont mieux représentées dans la classification. Par ailleurs les réponses utilisant un vocabulaire rare, très peu fréquent dans le corpus, risquent de ne pas être classées. Les analyses textuelles présentées ont été effectuées sans appliquer de poids 24 . L’objectif retenu vise à explorer et à isoler différents discours exprimés en réponse aux questions ouvertes de l’enquête.

Analyse des Correspondances du tableau lexical croisant le lexique et les classes de discours (méthode Alceste sous Iramuteq) de la question Dessin vague 1
Une première classe de discours – qu’on désignera par « Payer » – s’oppose aux deux autres et mobilise différents registres lexicaux, notamment économique (payer, facture, cher, coûter). Elle se réfère aussi au travail (travail, travailler), ainsi qu’à l’univers domestique (chauffage maison, électricité.). On note par ailleurs une série de mots (occuper, affaire, mêler, tranquille, intéresser, problème…) décrivant ce qui apparaît comme une même série de revendications ainsi que l’indique la lecture des réponses caractéristiques de la classe.
Ça m’est égal, j’ai les moyens de payer donc je fais ce que je veux si j’ai envie de payer cher ma facture de chauffage c’est mon problème ! (Femme, Diplôme > bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : < 35 ans)
Je suis chez moi je fais ce que je veux ce n’est pas toi qui paye la facture (Femme, Diplôme : bac, Revenus : 2000–3999 euros, Age : < 35 ans)
C’est moi qui paye, occupe-toi de tes affaires ! » « Ça ne vous regarde pas, c’est moi qui paye ! » (Homme, Diplôme > bac, Revenus : 4000 euros et plus, Age : < 35 ans)
Cause toujours, tu m’intéresses ! (Femme, Diplôme : > bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : < 35 ans)
Ce n’est pas grave, je travaille chez EDF, je travaille, je suis dans ma maison et je fais ce que je veux (Homme, Diplôme < bac, Revenus : 4000 euros et plus, Age : 45–59 ans)
Je fais ce que je veux ! Oui j’assume complètement du moment que j’ai les moyens de payer mes factures, je fais ce que je veux ! (Femme, Diplôme : < bac, Revenus 4000 euros et plus, Age : 45–59 ans)
Les répondants mettent ici en avant des motifs légitimes pour la personne incriminée de se chauffer fenêtre ouverte : elles personnalisent fortement leur réponse, arguant d’une part d’un coût assumé par la personne qu’elles incarnent et non par les autres (c’est moi qui paye), d’une réclamation d’indépendance financière, acquise, là encore, légitimement, par leur travail, mais aussi par le rappel à tonalité juridique d’une frontière à la fois matérielle, celle que borne la propriété (je suis chez moi), mais qui est aussi une frontière morale, celle qui sépare l’univers public et privé (dans sa maison chacun a le droit de faire ce qu’il veut et chacun se mêle de ses affaires). Ici la norme des économies d’énergie ne serait pas à proprement parler remise en cause dans son principe : personne ne dit en effet qu’il est inutile ou amoral d’économiser de l’énergie. Cette norme serait simplement bornée dans son application par d’autres limites normatives : la propriété, la sphère privée, la liberté individuelle, etc.
Une deuxième classe de discours – « Fenêtre » – se focalise davantage sur la situation : les réponses décrivent d’une part les éléments matériels (fenêtre, ouvrir/fermer, radiateur, pieds) et, d’autre part, les sensations attachées à cette situation (chaud, chauffer, air, content, aimer…). On verra que le terme de pieds relève de ces deux registres de description.
Il fait bon chez moi, j’aime jeter l’argent par les fenêtres du moment que j’ai les pieds au chaud le reste m’importe peu (Homme, Diplôme > bac, Revenus 2000-3999 euros, Age : 60 ans et plus)
Il fait bien chaud chez moi, faut pas rester dans le froid ! Je vous invite chez moi (Homme, Diplôme < bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : moins de 35 ans)
eh oui pourquoi je me pri me priverais je de euh d’un confort puisqu’on a on a un radiateur, on peut mettre les pieds dessus et puis ben, voilà, c’est mon droit de de me de chauffer tout en laissant les fenêtres ouvertes - chose qui n’est quand même pas bien du tout - et puis si mes moyens me permettent ce genre de de comportement, je vois pas pourquoi, je m’empêcherais de de bien vivre en fait (Femme, Diplôme : bac, Revenus 2000-3999 euros, Age : 45 – 59 ans)
Je me chauffe les pieds la fenêtre ouverte sur les pieds, je me chauffe les pieds la fenêtre ouverte, on peut dire : c’est le pied ! (Homme, Diplôme < bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : 60 ans et plus)
Oui, je fais ce que je veux ! j’aime avoir bien chaud, j’aime me sécher les cheveux pendant des heures, j’aime mon confort (Femme, Diplôme > bac, Revenus 2000-3999 euros, Age : 60 ans et plus)
La tonalité de ces énoncés est volontiers ironique et provocatrice : l’enquêté ne cherche pas à avancer des arguments de nature quasi-juridique sur la portée de la norme, mais réplique en ancrant sa réponse dans le strict cadre de la situation et son moment (la fenêtre ouverte et le radiateur qui ronfle) et seulement à partir du corps du personnage, en lui prêtant toutefois des sensations de plaisir, de confort. Ces sensations ne sont évidemment pas sans portée morale ou plutôt immorale, puisqu’il s’agit de se jouer de la norme, de s’en moquer en la retournant, lui opposant un plaisir égoïste.
Après moi le déluge ! Ah, qu’est-ce qu’il fait bon vivre ici ! La nature fait bien les choses, il fait beau, je ne m’en prive pas (Femme, Diplôme : bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : 45–59 ans)
La troisième classe d’énoncés – « Confort » – repart de l’énoncé, non par pour le retourner ou le resignifier, en faisant de l’accusation un motif de fierté ou de dérision (Après moi le déluge !) mais le réitère, refusant la position du déviant pour adopter l’attitude de celui qui condamne jusque dans ses mots vrais (pensent, petit, confort, personnel). Il élucide toutefois leurs sens : ces gens sont égoïstes, refusent de faire tout effort, ne se soucient pas du monde.
C’est vrai y en a qui pensent qu’à leur petit confort ! On appelle ça des égoïstes quoi (Homme, Diplôme < bac, Revenus : 2000–3999 euros, Age : 35–44 ans)
C’est tout à fait vrai ! Les gens sont égoïstes, sans penser au reste (Homme, Diplôme < bac, Revenus : moins de 2000 euros, Age : 45–59 ans)
Ça c’est bien vrai : des égoïstes qui ne pensent qu’à eux ! (Femme, Diplôme < bac, Revenus : 2000–3999 euros, Age : 35–44 ans)
C’est un égoïste, c’est moi qui paye donc euh les autres tant pis, mon confort avant tout ! (Femme, Diplôme < bac, Revenus : 2000–3999 euros, Age : 60 ans et plus)
Toutefois, une partie des enquêtés ne se contente pas seulement des reprendre la stigmatisation mais cherche à éclairer, dans une logiques casuistique, les circonstances atténuantes de l’acte dont ils ne contestent pas qu’il soit déviant – ce qui peut parfois entrainer des développements assez longs.
C’est vrai, chacun pense à son petit confort personnel mais c’est la société qui nous formate la société et les politiques (Homme, Diplôme > bac, Revenus : 4000 euros et plus, Age : 45–59 ans)
Oui c’est malheureux à dire mais y a des…, moi j’ai des exemples des personnes qui prennent leur petite vie leur, et ce qui est curieux, c’est de voir que ce sont des personnes à revenus très élevés qui prennent leur aise et je trouve ça très malheureux en France qu’on en arrive à des extrêmes comme ça : le chauffage, ce sont jusqu’à les 25 27 euh dans une salle euh des musées surchauffés euh euh, je prends l’exemple ici dans la commune où on est euh un maire, premier magistrat de la ville, qui ne prend même pas, qui ne donne même pas l’exemple et qui fait l’inverse de tout ce qui est, de tout ce qui devrait pas être fait, voilà quoi donc, euh pourquoi, donner, que ça soit aux français de donner l’exemple alors que c’est à ces, à ces gens, justement qui sont au pouvoir de montrer l’exemple et moi j’estime que tant que l’exemple ne sera pas donné, par rapport à certains membres du gouvernement, les français ne feront pas d’effort. Voilà, oui, y a des personnes qui pensent à leur petit confort, je prends le cas de certains élus, dont celui de notre région, qui prend, ben, qui prend la vie, voilà, elle ne donne pas l’exemple qu’il faudrait. Voilà, ça c’est un exemple concret (Homme, Diplôme > bac, Revenus : 4000 euros et plus, Age : 45–59 ans).
Jeux discursifs: Stigmatisation ou resignification du stigmate ?
L’étude de la question ouverte en miroir met donc en évidence le jeu discursif auquel se livrent les personnes interrogées. On l’a vu, certains, refusant d’endosser le rôle du stigmatisé, réitèrent la stigmatisation sur le mode indirect :
À part des insultes, je vois pas d’autre qui pourrait répondre, parce que à partir du moment où ils laissent la fenêtre ouverte euh et qu’ils chauffent la rue, c’est des situations qu’on vit au quotidien, malheureusement, donc, euh, c’est des personnes qui ne comprennent rien à rien et qui veulent pas vous écouter, quoi. (Femme, Diplôme : bac, Revenus : 4000 euros et plus, Age : 45–59 ans)
D’autres moins nombreux, empruntant avec plus ou moins de facilité le discours direct, renforcent la norme à travers une autoaccusation fictive : Je suis bien, j’ai de l’argent, donc j’en profite, je gaspille. L’argent est fait pour ça. Après tout, pour les autres, je m’en fiche. Les autres n’ont qu’à se priver et faire attention à la planète. Il y a suffisamment d’êtres sur cette Terre pour protéger la planète. Moi, personnellement, j’en profite. (Femme, Diplôme < bac ; Revenus < 2000 euros, Age : 60 ans et plus)
Ils mettent ainsi dans la bouche du personnage des propos sans fard qui révèlent des pensées d’ordinaire indicibles et cachées, dans un aveu, sans repentance, simulé grâce aux truchements de la tablette et du dispositif d’interrogation. Ces énoncés sont caractéristiques de la classe Confort. Mais les enquêtés peuvent aussi requalifier la stigmatisation, la « resignifiant », en renversant le stigmate selon deux types de procédés.
Le premier passe par la requalification grammaticale de l’acte de langage par le stigmatisé, en se livrant à une forme de déstigmatisation. Le plus souvent, les personnes interrogées mettent en avant des « bonnes raisons » de ne pas économiser : le fait d’être chez elles et d’être ainsi libres de se chauffer comme elles l’entendent puisqu’elles en assument le coût (Classe Payer).
Le second passe par la réappropriation de l’offense plus ou moins ironique ou narquoise par le ou la stigmatisé(e). Ces énoncés sont caractéristiques de la classe Fenêtre : J’aime jeter l’argent par les fenêtres et tant pis pour les autres (Homme, Diplôme > bac ; Revenus : 4000 euros et plus, Age : 45–59 ans).
On notera que le niveau de diplôme (analysé en termes de sur-représentation) distingue différentes modalités de resignification, opposant ceux qui font usage d’ironie (bac et plus), endossent la stigmatisation pour en faire une marque habilitante, vidant la norme de toute portée, et ceux qui mettent en avant les raisons légitimes de limiter la portée normative en privilégiant un style moins ironique et parfois, on le verra, plus offensif (niveau de diplôme en deçà du bac).
Des différentes manières d’endosser ou non des énoncés : styles de discours indirect ou direct.
L’analyse des styles de discours permet notamment d’identifier la manière dont le locuteur endosse son énoncé et au-delà la place qui lui est proposée : l’usage du style indirect reflète la distance entre l’opinion exprimée et le sujet. Les énoncés de reprise de la stigmatisation (classe Confort) sont caractérisés par le style indirect ainsi que le montre l’analyse des styles de discours par le logiciel Tropes
25
(à partir de la classification des réponses à la question Dessin, cf. tableau 1). Les personnes interrogées n’endossent pas le plus souvent les énoncés de resignification : elles gardent la distance ménagée par le style indirect avec la place du « déviant » qui leur est proposée dans le dessin. Cette classe d’énoncés est en effet caractérisée par une surreprésentation des pronoms personnels à la troisième personne du singulier et du pluriel («
Style direct de la déstigmatisation et indirect de la stigmatisation (catégories Tropes sur la classification de la QO Dessin) - Pronoms personnels
Lecture : * indique que la valeur absolue de l’indice de spécificité (Valeur test) se situe entre 2 et 3 ; ** indique que la valeur absolue de l’indice de spécificité (Valeur test) est supérieure à 3. Pour les calculs des indicateurs de spécificités (Lafon, 1980 ; Lebart et al., 2019), le tableau analysé est celui de la répartition des occurrences du corpus Dessin selon les catégories grammaticales (logiciel Tropes) et selon les classes dégagées par le logiciel Iramuteq.
Champ : Ensemble des réponses à la question ouverte Dessin (N=588). Nombre d’occurrences du corpus = 15118.
Source : « Enquête sur les valeurs, l’environnement et l’énergie – vague 1 » (EVALENE), 2013, ELIPSS/CDSP.
Ces énoncés suremploient par ailleurs les verbes d’opinion ou déclaratif (pense, répondre, etc.
27
) mais aussi les verbes d’état (statifs dans la terminologie de Tropes) qui sont en affinité avec les énoncés de stigmatisation puisqu’ils s’attachent moins à décrire une action (factif) qu’un état attaché à la personne ou au groupe : « c’est tout à fait vrai, les gens Les gens sont égoïstes au
Les classes de déstigmatisation (Fenêtre et Payer) privilégient des énoncés au style direct. L’analyse des propriétés sociales des locuteurs et notamment des niveaux de diplôme montrent que le recours à l’ironie – qui consiste à faire entendre à l’interlocuteur le contraire de ce qu’énonce le locuteur – est caractéristique des locuteurs les plus diplômés. Le recours au style direct sans ironie repérable caractérise des locuteurs plutôt moins diplômés. L’ambivalence qui pèse sur l’interprétation d’un énoncé ironique interdit de rabattre totalement le contenu de l’énoncé sur le locuteur : il manifeste ainsi, alors même que l’enquêté « joue le jeu » proposé par l’enquête en prêtant directement sa voix au déviant, une « distance au rôle » (Goffman, 2002) dont Bourdieu suggère qu’elle serait le propre des personnes les mieux dotées en capitaux économique et culturel. Ainsi, les énoncés de resignification mettant en avant la liberté individuelle (classe Payer) suremploient les verbes factifs (décrivant une action) mais surtout performatifs («
Style direct de la déstigmatisation et indirect de la stigmatisation (catégories Tropes sur la classification de la QO Dessin) - Les verbes et les modalisations
Lecture : * indique que la valeur absolue de l’indice de spécificité (Valeur test) se situe entre 2 et 3 ; ** indique que la valeur absolue de l’indice de spécificité (Valeur test) est supérieure à 3. Pour les calculs des indicateurs de spécificités, le tableau analysé est celui de la répartition des occurrences du corpus Dessin selon les catégories grammaticales (logiciel Tropes) et selon les classes dégagées par le logiciel Iramuteq
Champ : Ensemble des réponses à la question ouverte Dessin (N= 588). Nombre d’occurrences du corpus = 15118.
Source : « Enquête sur les valeurs, l’environnement et l’énergie – vague 1 » (EVALENE), 2013, ELIPSS/CDSP.
Par ailleurs, ces énoncés prennent à partie l’accusateur comme l’atteste le suremploi des pronoms personnels à la première et à la deuxième personne du singulier et du pluriel («
Ironie ou violence verbale ? Le vocabulaire du corps dans la resignification
La réappropriation de l’offense par l’offensé peut dans certains cas mobiliser des émotions, comme la colère, qui sont l’objet d’une expression franche voire brutale. Je me fous de ce que pensent les autres. (Homme, Diplôme < bac, Revenus < 2000 euros, Age : 35–44 ans)
Ces énoncés, que l’on trouve plus souvent dans la classe Payer, au-delà de l’adresse directe, prennent en effet à partie l’accusateur et miment la menace physique ou l’injure. Il s’agit ici de retourner la blessure linguistique, de la renvoyer à l’accusateur : Non, mais tu t’es vu, avec ta gueule de tristounet ? La vie est courte, profite ! (Femme, Diplôme > bac, Revenus : 4000 euros et plus, Age : 35–44 ans) Oui, je t’emmerde (Homme, Diplôme < bac, Revenus : 2000–3999 euros, Age : 35–44 ans) J’en ai rien à foutre, de toute façon, c’est compris dans les charges. J’en ai rien à glander, je paye. Qu’est-ce que ça peut te foutre, c’est pas toi qui paye. Occupe-toi de tes fesses. (Homme, Diplôme < bac, Revenus : 2000–3999 euros, Age : 45–59 ans)
Ces réponses contrastent avec les énoncés plus ironiques (plus présents dans la classe Fenêtre) qui jouent sur des émotions solaires comme la joie, ou légères comme la gaité, parfois soigneusement mises en scène : Pou-pou-pou-pou. C’est pas mon problème. (Femme, Diplôme < bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : 60 ans et +) Chéri, rapporte-moi un autre radiateur ! (Femme, Diplôme : bac, Revenus moins de 2000 euros, Age : moins de 35 ans)
Le vocabulaire du corps, à la différence des réponses à la question sur la stigmatisation (Brugidou, 2013), est cette fois mobilisé pour resignifier le stigmate en réinvestissant le corps de motivations nouvelles. Dans ces énoncés de resignifications, il n’est plus question du corps de l’accusateur, livré au travail et menacé. Il s’agit bien du corps du stigmatisé, marqué, non par les stigmates de la paresse égoïste ou de la honte, mais d’un corps devenu le siège de sensations nées d’une entreprise de remotivation sociolinguistique du confort, mobilisant les registres politiques de l’indolence, de la nonchalance ou de la paresse (Lafargue, 1994 [1880]). J’ai bien chaud, sous mes fesses. Qu’est-ce qu’il fait froid dehors. Heureusement que j’ai mon chauffage allumé à forte température. (Femme, Diplôme < bac, Revenus : refus de répondre, Age : 35–44 ans)
Conclusions
Nous avons cherché dans cet article à présenter un dispositif d’enquête et à évaluer son efficacité. Le dispositif est en effet expérimental à plusieurs titres : il propose, dans le cadre d’un panel ELIPSS, lui-même en phase d’expérimentation à l’époque de l’enquête, d’une part, un système d’interrogation alternant questions fermées et ouvertes par tablette ; il invite, d’autre part, la personne interrogée à endosser successivement la place actantielle des forces de l’ordre puis celle du présumé déviant répondant par le truchement d’un dessin.
Les limites du dispositif doivent tout d’abord être soulignées : elles tiennent au panel ELIPSS, dont on a vérifié le caractère biaisé de l’échantillon en 2013, mais aussi au dispositif de question ouverte. L’auto-enregistrement aggrave les biais de l’échantillon bien qu’il ait le mérite de fournir des réponses très riches. Le dessin lui-même proposait une scène genrée qui semble ne pas très bien avoir fonctionné ou du moins ne pas avoir produit d’effets clairement analysables.
La mise en situation proposée par le dessin a produit cependant des effets, selon nous, intéressants pour l’analyse de la resignification du stigmate. Elle propose aux enquêtés d’occuper la place du déviant après avoir été placés (par une première question ouverte non analysée dans cette article), ou plutôt incités à occuper la place de l’accusateur. Le dessin a d’ailleurs le mérite de laisser l’enquêté libre, soit d’incarner le déviant – en lui prêtant sa voix –, soit d’occuper la place de l’opinion publique, prise à témoin par le dessin en invitant à prononcer son jugement en son nom.
L’analyse de la question ouverte Dessin s’est révélée ainsi très riche : elle a permis d’attester et d’étudier des mécanismes de resignification du stigmate ou de « déstigmatisation » – analyse qui n’avait jusqu’à présent jamais été réalisée avec ce type de dispositif. La tablette mais aussi l’auto-enregistrement ont rendu celle-ci possible. Nous avons montré en effet que la question ouverte donne lieu soit à des énoncés de stigmatisation – ou d’aveu, dans une veine foucaldienne – (Classe Confort), soit à des énoncés de resignification du stigmate (classes Fenêtre et Payer). Ces différents énoncés empruntent les formes indirecte ou directe du discours, éventuellement modulées par des traits d’ironie, selon la distance que la personne interrogée veut ménager entre elle et la place discursive qu’elle occupe. Les déterminants sociaux – sans être absents si l’on considère le diplôme – apparaissent mal, du fait sans doute de biais d’échantillonnage mais aussi de ces jeux de discours qui découplent motifs discursifs et sociaux – notamment parce que nombre de ces énoncés relèvent de formes d’ironie plus ou moins marquées et repérables.
L’analyse des resignifications montre par ailleurs une différence entre des énoncés visant à préciser les limites d’une norme et ceux déniant tout fondement normatif à l’accusation. Dans le premier cas, les resignifications focalisées sur l’action ne contestent pas formellement la norme (ici d’économie d’énergie) mais en précisent les bornes au nom d’autres références normatives (la propriété, le travail, la sphère privée ou la liberté). Dans le second cas, les resignifications visent à remettre en cause la norme à partir de la « blessure linguistique » infligée par l’accusateur : comme le suggèrent la proposition de Judith Butler et sa reprise par Marie-Anne Paveau (Paveau, 2019), l’identité stigmatisante d’égoïsme ou de fainéantise est alors retournée en une marque habilitante, source d’un pouvoir d’agir.
A l’issue de ce travail, deux types de question de recherche de nature à la fois méthodologique et théorique peuvent être posées.
L’analyse des émotions et l’engagement des corps
L
Reversibilité du dispositif et resignifications
Le recours à un dessin paraît particulièrement intéressant. Il propose en effet un dispositif qui permet aux personnes interrogées de changer de place et décentrer leur point de vue. Cette propriété du dispositif permet de mettre en évidence les capacités des agents ordinaires à changer de rôle et à prendre ou à retrouver une distance par rapport à la norme. Elle suggère ainsi une piste intéressante concernant l
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêt
Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
Les auteurs n’ont bénéficié d’aucun soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à leurs droits d’auteur et/ou à la publication de cet article.
Remerciements
Les relecteurs et la revue BMS sont pour beaucoup dans la version finale de ce texte. Nous tenons par ailleurs à remercier pour leurs conseils Ludovic Lebart, Monica Becue, Pierre Ratinaud, et pour leur aide, Magali Pierre, Béatrice Hammer ainsi que l’équipe du panel Elipss.
Notes
Annexe : Modélisation du taux de réponses à la question ouverte
Des modélisations (régression logistique binaire) ont permis de mettre en évidence une variation du taux de réponses aux questions ouvertes économies d’énergie et dessin en fonction de l’âge de l’enquêté (ce taux est plus élevé pour les plus âgés), du niveau de diplôme (les plus diplômés répondent davantage) et de la taille du ménage.
Ainsi les résultats du Tableau 3 donnent les estimations de la modélisation du taux de réponses à la question ouverte concernant les économies d’énergie, révélant une dépendance significative de la taille du ménage (peu significative), du diplôme, de l’âge.
Le même type de résultat a pu être dégagé pour la question ouverte du Dessin.
