Abstract

Ce volume du Bulletin de méthodologie sociologique porte le numéro 150. Quand nous avons pris la direction de la revue, il y a plus de trois années déjà, nous avions envisagé de préparer pour l’occasion un numéro anniversaire. Le comité éditorial a discuté plusieurs projets pour finalement décider de ne pas multiplier les commémorations. De fait, lors du passage de témoin avec l’équipe fondatrice du BMS, nous avons publié deux préfaces – l’une de Karl van Meter et l’autre de Marie-Ange Schiltz – évoquant l’histoire de la revue. On les trouvera dans le numéro 137–138.
Quatorze numéros plus tard, c’est un volume consacré aux questions éthiques que soulèvent l’archivage et le partage des données (essentiellement qualitatives en l’occurrence) que nous vous proposons. Que le numéro 150 soit un numéro invité ne nous déplait pas d’ailleurs, puisque solliciter des éditrices et éditeurs et publier des numéros thématiques faisait partie de nos objectifs en 2018. C’est le troisième que nous publions, après le numéro 143 consacré aux CAQDAS (dirigé par Thibaut Rioufreyt), le 146 consacré aux enfants (dirigé par Julie Pagis et Alice Simon) – sans parler du double numéro récemment consacré aux articles (co)écrits par des auteur.es précaires (147–148). Nous profitons de cet éditorial pour susciter de nouvelles vocations d’éditeur ou d’éditrice invité.e. N’hésitez pas à nous envoyer vos propositions.
Préparé par Pablo Diaz, le numéro 150 prolonge les discussions en cours au niveau international à propos du libre accès aux données rendu possible par la révolution numérique. Le principe selon lequel les données de la recherche doivent devenir FAIR (pour Findable, Accessible, Interoperable, Reusable – soit trouvables, accessibles, interopérables et réutilisables) s’est largement imposé à tous les niveaux du gouvernement des sciences, et tout particulièrement au niveau européen. Pourtant, il ne va pas sans soulever des questions éthiques, lesquelles apparaissent tout particulièrement quand on passe des principes de la mise à disposition et du partage à leur mise en œuvre, ainsi que l’illustrent bien les articles versés à ce dossier. Ces questions éthiques concernent au premier chef la protection des enquêté.es : les proches des familles des suicidé.es au Québec dont l’équipe de Patrick Corriveau archive les documents de justice ; les réfugié.es au Royaume-Uni, auprès desquel.les Emma Stewart et Marnie Schaffer ont enquêté et dont elles s’efforcent, conformément aux directives en provenance de leurs financeurs, de mettre les données à disposition ; ou encore les militant.es du Front national évoqué.es dans les carnet de terrain que Daniel Bizeul a voulu confier à la banque française Bequali. A chaque fois, les auteur.es soulignent comment le respect de leurs enquêté.es et de leur famille les ont amené.es à prendre des dispositions qui sont autant de limites à leur réutilisation. Ce faisant, ils/elles illustrent la formule qui accompagne dorénavant les recommandations officielles, en France en particulier, en matière de science ouverte
La nécessité de préserver un certain degré de fermeture des données, notamment en sciences sociales, n’est pas seulement une question éthique : c’est aussi une question de légalité. Depuis l’adoption au printemps 2018 du Règlement Général sur la Protection des Données, les chercheuses et chercheurs des pays de l’UE doivent aussi se soucier de respecter le droit des enquêté.es en matière d’information, de modification et de retrait des données qui les concernent. Aux scientifiques qui tendent souvent à considérer – pour de bonnes raisons, étant donné le travail que représente la conception et la mise en œuvre d’un dispositif de construction de données – que les matériaux qu’elles/ils rassemblent leur appartiennent, ce nouveau règlement pose sans équivoque le fait que les données sont et restent la propriété des enquêté.es, aussi longtemps qu’elles permettent de les identifier. Et qu’à ce titre celles et ceux-ci doivent savoir ce que les chercheur/euses veulent en faire, pourquoi et comment, de sorte à pouvoir les modifier ou les retirer si et quand bon leur semble. Ce RGPD change la donne. Nous avons l’an dernier publié un premier article à ce sujet (Marie Plessz, n°145), vous appelant à réagir et à proposer d’autres textes qui rendent compte de et questionnent la façon dont les unes et les autres nous nous adaptons à ce nouveau cadre juridique. Afin d’animer ce débat, Sophie Duchesne et Maylis Ferry proposent dans ce numéro une réflexion sur la façon dont le RGPD a influencé, au-delà de ce qu’elles avaient imaginé, leur recherche sur le nationalisme banal en famille. Leur article se veut à la fois pédagogique, pour ce qui est de la règlementation, et un peu provocant, pour ce qui touche à la qualification des effets de ces nouvelles dispositions sur nos pratiques de recherche, dans l’espoir de vous inciter à nous envoyer des témoignages plus critiques que ceux que nous avons publiés jusqu’ici.
Ce numéro se conclut, comme tous les ans, par la newsletter de printemps du RC33, compagnon de route du BMS. Merci une fois encore à Karl van Meter de l’avoir rédigée ! Et merci à Marie-Ange Résano de nous aider à mettre en forme les textes de ce numéro.
