Abstract
L’objectif de cet article est de comprendre comment des objets circulent entre des gens qui les déposent sur les trottoirs, en particulier les jours « d’encombrants » (déposeurs), et ceux qui les récupèrent (glaneurs). L’analyse des représentations de 17 déposeurs et/ou glaneurs dévoile trois formes de socialité : 1) le don charitable (où déposer correspond à un désir de faire passer des objets à autrui) ; 2) la réciprocité équilibrée (dans laquelle déposeurs et glaneurs voient les encombrants comme un système de circulation d’objets entre eux) et 3) la réciprocité généralisée (où un désir de mutualisation des biens est nourri par la volonté de lutter contre le gaspillage). Les résultats montrent en outre que l’anonymat du contexte conduit déposeurs et glaneurs à des interprétations croisées de ce que fait l’autre, (pour qui et pourquoi) qui alimentent et parfois tempèrent ces formes de socialité. Les résultats enrichissent la littérature existante sur le débarrassage/glanage en dévoilant les formes de socialité à l’œuvre entre étrangers dans l’espace public et la circulation d’objets, singulière et anonyme, qui en résulte. Ils informent également les acteurs publics sur les enjeux qui en découlent pour la gestion des déchets.
Keywords
Introduction
Comment des objets circulent-ils anonymement entre étrangers dans l’espace public ? C’est à cette question que cet article apporte des réponses en analysant les pratiques et représentations de ceux qui déposent des objets « encombrants » sur les trottoirs et ceux qui les ramassent. De nombreuses municipalités, en effet, organisent le ramassage périodique des objets de dimensions ou de poids trop importants pour être mis à la poubelle. Pour ceux qui s’en débarrassent, ces objets constituent des déchets (rubbish) (Parsons, 2008 ; Thompson, 1979), des choses sans valeur (Strahilevitz, 2009) dont ils sont a priori physiquement et symboliquement détachés (Lucas, 2002 ; Young et Wallendorf, 1989). Pour ceux qui les ramassent, ces trouvailles constituent parfois des « trésors » récupérés à des fins utilitaires versus hédoniques, personnelles versus altruistes (Brosius et al., 2013). En pratique, ces objets qui n’appartiennent plus à personne 1 peuvent être récupérés par n’importe qui, en particulier des gens qui les glanent 2 et semblent détourner ce qui était initialement destiné au recyclage par les collectivités locales (Rollot, 2013).
Pour autant, dans les travaux sur le débarrassage d’objets d’une part (disposition behavior), et sur la récupération d’autre part (gleaning behavior), les chercheurs envisagent ces pratiques de manière disjointe. D’un côté, ils étudient les processus décisionnels, les arbitrages, les motivations et les contextes sociaux qui conduisent à s’en débarrasser (Hanson, 1980 ; Harrell et McConocha, 1992 ; Jacoby et al., 1977 ; Paden et Stell, 2005). De l’autre, ils explorent les mobiles et l’intérêt personnel de ceux qui les ramassent (Brosius et al., 2013 ; Fernandez et al., 2011). Aucun toutefois n’envisage la compréhension réciproque de ces deux populations, pourtant liées par un contexte (les encombrants), un lieu (le trottoir) et des objets. Concernant ces derniers, Arnould et Rose (2015) notent que la propriété conjointe d’un bien ne suffit pas à définir la nature des liens qui unissent ceux qui les « partagent ». De même, nous avançons l’idée que l’abandon de propriété des objets « encombrants » dans l’espace public ne préjuge pas d’une absence de socialité entre ceux qui les déposent et ceux qui les récupèrent.
Peu de travaux cependant contribuent à éclairer cette question. Türe (2014 : 61) montre que les gens qui laissent des objets dans la rue à destination de plus pauvres qu’eux trouvent dans ce geste une valeur morale et de lien car il leur permet d’aider autrui tout en prolongeant la vie des objets. Toutefois, l’auteur n’approfondit pas le type de socialité existant entre déposeurs et glaneurs qui demeurent le plus souvent anonymes, sinon étrangers les uns aux autres (Bajde, 2012). De même, Cherrier (2009) note que les adeptes de la simplicité volontaire tirent des bénéfices psychologiques de la vente, du don ou de l’abandon de leurs objets à des inconnus, sans appréhender symétriquement ce que ces derniers perçoivent en retour. Dans le contexte étudié ici, des objets sont abandonnés dans l’espace public et ramassés anonymement par des personnes qui se les approprient, posant ainsi une double question : quelle(s) forme(s) de socialité le système des encombrants crée-t-il dans cet espace-temps particulier et pourquoi ? Comment celle(s)-ci s’exprime(nt)-elle(s) ? En répondant à ces questions, nous cherchons ainsi à analyser les dimensions sociales d’une circulation d’objets singulière et temporaire dans l’espace public. Dans ce but, nous examinons dans une première partie les travaux consacrés aux modes de circulation d’objets entre étrangers dans l’espace public, dans lesquels les chercheurs soulignent la fréquente disjonction des comportements étudiés – vendre/donner/jeter versus acheter/recevoir/glaner. Nous détaillons ensuite dans une deuxième partie la méthode suivie pour saisir la manière dont déposeurs et glaneurs donnent sens à leurs pratiques et se représentent réciproquement autrui. Nous montrons dans une troisième partie quelles formes de socialité s’observent de fait entre étrangers, les uns déposant des objets aux encombrants, les autres les ramassant, et certains combinant les deux activités. Nous discutons enfin des implications théoriques et managériales qui en découlent pour les décideurs publics.
Les comportements de débarrassage/glanage et leur disjonction dans la littérature
En dépit d’une abondante littérature sur les trajectoires biographiques des objets (Appaduraï, 1986 ; Kopytoff, 1986) et sur leurs modalités de transmission entre étrangers (Lastovicka et Fernandez, 2005), peu de chercheurs traitent de contextes où cette circulation se déroule à la fois (i) dans l’espace public, (ii) entre des gens qui ne se connaissent pas, et (iii) sans impliquer des formes d’échanges et de socialité « classiques » comme la vente, le don ou le troc. Le système des encombrants réunit ces trois caractéristiques, mais pour autant les pratiques de débarrassage et de glanage ne sont pas traitées ensemble dans la littérature. Quatre raisons peuvent expliquer cette disjonction.
La première tient au fait que, sous un angle motivationnel, les raisons de se débarrasser des objets et celles de les récupérer obéissent à des logiques théoriques radicalement différentes. Déposer des objets aux encombrants nourrit un projet identitaire visant à s’alléger matériellement ou moralement (Cherrier, 2009), tandis que glaner a été appréhendé comme une forme d’approvisionnement motivée par des considérations financières, sociales, écologiques et critiques, par ailleurs fortement imbriquées (Brosius et al., 2013 ; Donovan, 2012 ; Fernandez et al., 2011). Des chercheurs se sont ainsi particulièrement intéressés au travail de sensibilisation au gaspillage entrepris par les militants freegans (Edwards et Mercer, 2007) ou aux comportements de redistribution des glaneurs dans leur cercle intime (Brosius et al., 2013), sans questionner la socialité qui pourrait les lier aux déposeurs. En pratique pourtant, le système des encombrants réunit ces deux populations par le biais d’objets déposés dans l’espace public.
La deuxième raison est liée à la manière dont la littérature envisage les objets dont on se débarrasse. D’une part, elle ne leur accorde que peu de valeur et d’attention alors que Türe (2014) a montré que cette valeur – monétaire en cas de revente ou morale dans le cas du don – était loin d’être nulle. D’autre part, les chercheurs considèrent implicitement qu’un objet est toujours propriété ou possession de quelqu’un : il est acquis (à titre gratuit ou onéreux), parfois partagé (Belk, 2010), et le cas échéant remis en circulation hors du cercle familial par la vente ou le don (Arnould et Rose, 2015 ; Bardhi et Eckhardt, 2012 ; Le Gall-Ely, 2013). Or dans le contexte étudié ici, les objets déposés aux encombrants sont juridiquement abandonnés dans l’espace public. Et parce qu’ils n’appartiennent plus à personne, ces objets sont donc susceptibles de circuler entre des étrangers qui ne se connaissent pas, circulation rendue possible par le système de collecte mis en place par les municipalités.
La troisième raison expliquant l’absence de prise en compte d’une possible circulation d’objets entre étrangers dans l’espace public tient au fait que les activités de débarrassage/glanage pâtissent chacune d’une image sociale négative, dont les déterminants renvoient à des cadres théoriques distincts. Ainsi, déposer un objet sur le trottoir est un geste couramment associé à l’idée de gaspillage et de production de déchets (Dolan, 2002 ; Kilbourne et al., 1997), même s’il obéit à des motivations psychologiques légitimes, telles qu’évacuer des souvenirs pénibles (liés à un divorce ou un deuil) attachés à l’objet (McAlexander, 1991 ; Strahilevitz, 2009). Cette décision reste en effet globalement perçue comme non soutenable quand d’autres voies – la vente, le don ou l’échange (Albinsson et Perera, 2009 ; 2012 ; Hanson, 1980 ; Jacoby et al., 1977 ; Türe, 2014) – pourraient lui être substituées. Ces modalités sont assorties de diverses contraintes, mais elles offrent au moins l’avantage de remettre les objets en circulation au lieu de les conduire a priori à la destruction.
Le glanage est tout autant stigmatisé, mais pour des raisons bien différentes (Deutsch, 2006). Tandis que des œuvres culturelles 3 l’associent traditionnellement à la grande pauvreté rurale, des études récentes montrent qu’il se développe également en milieu urbain (Chris et al., 2009 ; ObSoCo, 2012 ; 2013). Cette pratique n’est pas anecdotique puisque 40% des interviewés reconnaissent avoir récupéré des objets jetés ou déposés sur les trottoirs au cours des douze derniers mois (ObSoCo, 2013). Glaner s’inscrit dans un ensemble de « comportements émergents » d’approvisionnement, de mutualisation ou d’échanges de biens (location, covoiturage, propriété partagée, systèmes de prêt entre voisins) dont les cabinets d’études analysent depuis peu la progression, en notant toutefois qu’elle serait « loin de se cantonner aux personnes en grandes difficultés » (ObSoCo, 2012 : 22).
En résumé, les pratiques de débarrassage et de glanage d’objets dans l’espace public continuent de souffrir d’une image sociale négative. Par ailleurs, les représentations courantes ne participent pas à rapprocher les populations concernées par ces deux pratiques, ni de facto ce qui circule entre elles.
La dernière raison enfin pouvant expliquer la disjonction des travaux sur le débarrassage/glanage est que, contrairement à d’autres pratiques, ces activités ne s’inscrivent pas dans des catégories habituellement identifiées dans la littérature comme acheter/vendre, donner/recevoir ou partager des objets 4 . Ces pratiques ne sont rendues possibles que par leur coprésence spatiale dans le laps de temps qui sépare le dépôt des objets sur le trottoir de leur ramassage par les glaneurs, avant le passage des camions de la voirie. De plus, à la différence des vide-greniers ou des activités de troc sur la voie publique que l’on voit fleurir sporadiquement depuis quelques années 5 , cette circulation d’objets ne jouit pas non plus d’un étiquetage social qui permettrait d’y reconnaître un échange volontaire de biens entre étrangers (Albinsson et Perera, 2009 ; Türe, 2014).
Se focalisant sur une approche individuelle et motivationnelle de ces individus, les recherches laissent dans l’ombre les formes de socialité qui les lient. Une étude qualitative des pratiques et des représentations des déposeurs/glaneurs a donc été conduite dont nous présentons les détails à la suite.
Méthode
La recherche a été conduite en France et plus précisément à Paris et en région parisienne où la plupart des villes organisent une collecte d’objets encombrants 6 . Pour saisir les pratiques et représentations des glaneurs et des déposeurs, 17 entretiens longs ont été réalisés avec dix femmes et sept hommes, de 22 à 75 ans, témoignant de comportements différents en matière de glanage et de dépôt d’objets aux encombrants (Tableau 1). Nous avons ainsi interrogé cinq déposeurs exclusifs, neuf déposeurs-glaneurs et trois glaneurs exclusifs ou qui déposent occasionnellement. En raison de notre objectif portant sur les formes de socialité entre individus « ordinaires », nous avons par ailleurs fait le choix d’exclure de notre échantillon des professionnels du glanage qui font commerce de la revente des objets qu’ils ramassent et qui sont donc surtout guidés par des considérations financières.
Profils des répondants.
Les répondants ont été recrutés progressivement selon une technique en « boule de neige », en recherchant de proche en proche des personnes aux profils contrastés en termes d’âge, de genre, de niveau socio-professionnel, d’intensité, d’ancienneté, de familiarité, de fréquence et de motivations relatives à ces pratiques. En nous basant sur les premiers échanges avec nos répondants potentiels, nous avons privilégié la recherche de « cas riches » (Patton, 1990), capables de livrer des représentations denses et variées de leurs pratiques. A l’issue d’un processus séquentiel de codage, la collecte a été interrompue à saturation de l’information, c’est-à-dire lorsque le dernier entretien n’enrichissait plus la grille d’analyse et que les nouvelles données recueillies pouvaient être « correctement résumées » à l’aide des catégories existantes (Bernard, 2008 : 115).
Les entretiens ont eu lieu au domicile des glaneurs/déposeurs ou encore à l’université. Ils ont duré en moyenne une heure trente (de 45 minutes à 2h15) et ont été entièrement retranscrits. Chaque entretien a débuté par un « grand tour » de questions (McCracken, 1988) sur les pratiques de débarrassage et de récupération d’objets – quoi ? Où ? Quand ? Dans quel contexte ? Selon quel mode d’organisation et à quelle fréquence ? Avec qui ? Depuis quand ? (Annexe 1). Etaient également abordés les arbitrages éventuels avec d’autres comportements comme vendre et/ou donner lorsqu’ils étaient évoqués. L’entretien explorait ensuite plus profondément les émotions ressenties en déposant des objets ou en les glanant, mais aussi en imaginant ou constatant (pour les déposeurs) que les objets avaient été (ou pouvaient être) récupérés par d’autres, ou en se voyant/s’imaginant observés en train de ramasser (pour les glaneurs). Sur ce point, quelques témoignages de rencontres et de conversations directes entre déposeurs et glaneurs (Türe, 2014) ont été recueillis.
Les entretiens ont été ensuite codés séparément par les auteurs en comparant les éléments de discours aux motivations à débarrasser/glaner (Brosius et al., 2013) et aux formes de socialité décrites par la littérature comme le don, le troc et la mutualisation (Albinsson et Perera 2009 ; Arnould et Rose, 2015 ; Bajde, 2009 ; Lastovicka et Fernandez, 2005 ; Le Gall-Ely, 2013 ; Moody, 2008). Par un processus itératif, les unités de codage ont été regroupées, analysées, classées avec un souci constant de définir et de reconnaître les phénomènes observés. Nous avons cherché à les identifier, à spécifier les éléments qui les caractérisent et à les rapprocher des « catégories d’analyse » dont ils relèvent (Arnould et Rose, 2015). Comme le soulignent ces auteurs, les phénomènes empiriques ne rendent jamais compte de façon pure et parfaite des formes de socialité qu’ils paraissent évoquer. Par exemple, les termes comme « don » et « donner » qui ont été employés par certains répondants dans une vision emic 7 , ne reflètent pas nécessairement le sens et le contenu des catégories d’analyse correspondantes dans une analyse etic des phénomènes. Nous examinons donc à la suite les formes de socialité mises au jour par nos répondants, dont trois se dégagent : le don charitable, la réciprocité équilibrée et la réciprocité généralisée (Arnould et Rose, 2015 ; Moody, 2008) Le contexte, qui ne permet pas aux répondants de connaître la réalité des intentions d’autrui (en raison de l’anonymat qui règne entre déposeurs ou/et glaneurs), conduit parfois à des formes de socialité négative que nous précisons au passage. Ce même contexte, parce qu’il n’est pas socialement institutionnalisé pour faire circuler des objets, fait aussi l’objet d’un important travail de requalification qui permet à ces formes de socialité d’éclore. Nous l’analysons à la suite.
Du débarrassage à l’abandon d’objets pour autrui
Le système de collecte des objets « encombrants » est conçu avant tout pour débarrasser les gens de choses inutiles et volumineuses et prend place dans un contexte où les objets sont théoriquement destinés à la destruction ou au recyclage. Pour que des objets circulent, il faut que ceux qui les déposent et/ou les ramassent requalifient ce système, lui donnent un autre sens que celui qui vient d’être décrit. Cette requalification porte sur la nature des objets, les moments où ils sont déposés et l’intention avec laquelle ils sont placés sur le trottoir. Nos répondants montrent ainsi que le système des encombrants ne sert pas seulement à se débarrasser, mais à mettre des objets à disposition d’autrui.
Pour ce qui concerne les objets, les répondants témoignent de leur perte de valeur matérielle ou affective qui motive leur décision de s’en défaire (Lucas, 2002). Leurs propos montrent toutefois qu’ils se débarrassent de choses qui ne sont pas nécessairement cassées ou abîmées, et qui ne correspondent pas stricto sensu aux critères de poids et de volume par lesquels les mairies définissent les « encombrants ». Ainsi une répondante explique qu’elle a déposé des sacs de vêtements « encore mettables » dans la rue parce qu’elle s’est « retrouvée avec ces affaires-là, à ne pas savoir quoi en faire », mais en espérant qu’elles soient ramassées : « j’habite à Puteaux et je cherchais des bacs appropriés. Il y a partout des bacs pour mettre du verre, du papier, mais rien pour mettre des vêtements, et même parfois j’ai vu des conteneurs Relais, et maintenant il n’y en a plus. Je ne connais pas des gens en particulier, donc du coup j’ai déposé dans la rue, dans un sac pour que ce soit bien visible, des vêtements qui pourraient être utilisés. Je me suis dit : ‘peut-être que quelqu’un va les prendre, sinon ça partira à la poubelle’, mais au moins …peut-être que quelqu’un les prendra … les gens qui n’ont pas les moyens, ils pourraient profiter de ces choses-là » (Gosia).
Pour ce qui concerne le moment où ces objets sont déposés, certains répondants indiquent les sortir à des jours et heures qui ne correspondent pas nécessairement aux règles fixées par les mairies. En effet, celles-ci précisent non seulement ce qu’il est possible ou non de déposer, à quel endroit (devant chez soi ou aux emplacements prévus) et comment (sans gêner la circulation sur les trottoirs et parfois en prenant rendez-vous pour leur enlèvement, comme à Paris par exemple), mais aussi quand (tard le soir ou tôt le matin, en respectant un calendrier établi à l’avance). Des déposeurs s’affranchissent pourtant de ces impératifs temporels en arguant que les objets disparaissent rapidement et que des gens les ramassent : « je n’ai pas d’horaires précis. Je sais très bien que cet acte est illégal mais je ne pense pas qu’il soit réellement sanctionné. Je connais des personnes qui font ça discrètement car elles ont peur d’avoir une amende, mais au final, les objets que l’on dépose dans la rue ne font pas long feu en général. Des personnes les ramassent assez vite. Et je vois donc pas en quoi cela dérange l’Etat que nous déposions des objets dans la rue qui ne restent même pas 24 heures » (Paul).
Enfin, les répondants requalifient l’intention avec laquelle ils déposent des objets dans l’espace public, notamment lorsqu’ils s’affranchissent délibérément des règles. Placer des objets sur le trottoir plutôt que de les jeter à la poubelle témoigne ainsi de leur volonté de les « faire passer » à d’autres et d’en prolonger l’usage : « cela permet aussi à certaines personnes de récupérer des objets avant que le camion de ramassage ne passe » (Axel) : « si je m’en foutais, je mettrais tout dans un sac et je les jetterais dans une grande poubelle » (Amandine).
Toutefois, cette volonté de faire circuler des objets en les mettant à disposition d’autrui ne s’inscrit pas dans les formes de socialité habituelles où les gens se rencontrent, se connaissent ou « s’imaginent », notamment par le truchement d’une association caritative (Bajde, 2009 ; 2012). Sur quoi se fonde alors cette orientation à l’égard d’un « autrui distant » (Bajde, 2012) ? De quelle nature est-elle ? Et en quoi fait-elle système entre des gens qui se rencontrent peu ? Ce sont les différents points que nous examinons à la suite.
Du don charitable à la mutualité : trois pas vers la compréhension des formes de socialité entre étrangers autour de la circulation d’objets dans l’espace public
Les répondants qui disent explicitement souhaiter que leurs objets profitent à d’autres témoignent d’une volonté de les transmettre et d’en prolonger l’usage (Türe, 2014). Toutefois, cette intention ne relève pas nécessairement des mêmes formes de socialité (Arnould et Rose, 2015) dont trois modalités doivent être distinguées (Figure 1).
En premier lieu, des déposeurs exclusifs ou qui glanent occasionnellement souhaitent faire circuler leurs objets auprès des gens qu’ils se représentent comme socialement défavorisés. Leur action s’apparente à une forme de don charitable orienté par les représentations d’une « communauté imaginée » de glaneurs qu’ils espèrent aider au nom d’un sentiment de commune humanité (Anderson, 1991 ; Bajde, 2009). Toutefois, tous les glaneurs ne perçoivent pas le « sens du geste » (Godbout, 2000 : 16), voire ressentent une hostilité, réelle ou non, de la part de certains déposeurs.
En second lieu, les déposeurs-glaneurs voient le système des encombrants comme un espace de troc. Ils en font à la fois un moyen de se débarrasser de ce dont ils ne veulent plus et un circuit d’approvisionnement aux bénéfices multiples (Brosius et al., 2013). Dans ce mode de réciprocité équilibrée prédomine une vision de type donnant-donnant de la circulation d’objets, qui toutefois, n’exclut pas des formes de socialité négative.
En troisième lieu enfin, les glaneurs exclusifs ou qui déposent occasionnellement et en dehors de toute nécessité, considèrent les encombrants comme un moyen de mutualiser les objets, de lutter contre le gaspillage et d’apaiser des tensions liées aux enjeux environnementaux. Dans cette forme d’échange généralisé (Arnould et Rose, 2015 ; Lévi-Strauss, 1958) ou encore « d’échanges en série » (Boulding, 1973 ; Moody, 2008), ce qui est déposé par les uns, puis repris par les autres, est destiné à être donné à nouveau dans un mouvement étendu de circulation sans attente directe de retour. Nous détaillons ici successivement ces trois formes de socialité.

Trois formes de socialité entre déposeurs et glaneurs.
Du don charitable des déposeurs à la perception de leur geste par les glaneurs
Les représentations des déposeurs exclusifs découlent fondamentalement de l’image qu’ils se font d’une « communauté imaginée » de glaneurs socialement défavorisés auxquels ils souhaitent venir en aide (Bajde, 2009). Ces représentations peuvent être nourries par ce qu’ils croient en savoir (« les gens qui ramassent les objets dans la rue ne sont pas forcément des clochards, ce sont aussi des personnes possédant un domicile mais dont les revenus ne leur permettent pas d’acheter des meubles », Philippe) ou par l’observation qu’ils en ont fait directement (« des personnes qui sont « dans une crise permanente » …je les vois durant la soirée, je ne suis pas là à les fixer à ma fenêtre, mais j’ai déjà aperçu quelques personnes », Axel). Parce que le déposeur, en général, ne rencontre pas directement le glaneur et ne le catégorise que via une pratique largement stigmatisée (Becker, 1963), ses représentations reflètent une « communauté imaginée » de « pauvres » qu’il est possible d’aider de manière pragmatique. Il n’est pas essentiel, ni nécessaire qu’ils les rencontrent, mais plus fondamental qu’ils s’en construisent une image adéquate. Ces imaginaires du don charitable servent en effet de justification : recourir au système des encombrants (qui demeure un mode rapide et pratique pour se débarrasser de ses objets) permet de se libérer d’une éventuelle culpabilité à jeter sous couvert d’un geste empreint de charité. Ce dernier nourrit de fait, chez certains déposeurs exclusifs, des justifications à faire de la remise en circulation d’objets un système de redistribution directe et de correction des inégalités (Bajde, 2012) : « pour moi quand je laisse un objet dans la rue, c’est forcément un don que je fais pour les personnes qui en ont besoin » (Paul) ; « je dépose des objets gratuitement, pour permettre aux gens, notamment aux personnes en difficulté, de profiter de ces objets inutiles » (Philippe). Le système des encombrants facilite ainsi la (re)prise d’objets auxquels, même usés, certains glaneurs peuvent trouver un intérêt ou un usage (Türe, 2014), apaisant ainsi les éventuelles tensions anxieuses à gaspiller (Gopaldas, 2014) : « je pense qu’il est nécessaire aux personnes possédant peu de moyens financiers de leur faire passer des meubles ou autres objets usés dont nous nous servons plus et qui, au lieu de finir à la poubelle, peuvent être dans la main de certaines personnes défavorisées. Au moment de déposer un objet, je suis satisfait de mon acte dans le sens où je sais qu’une personne va en profiter. Cela me libère de la sensation de gâchis …» (Paul).
Toutefois, si l’intention charitable est fréquemment observée chez les déposeurs exclusifs, on en trouve trace aussi, mais dans une moindre mesure, chez les répondants qui glanent occasionnellement. Par exemple, Muriel indique que le fait de déposer des objets n’est pas pour elle un geste dénué de sens. Sa démarche s’inscrit dans une obligation de charité chrétienne fondée sur une représentation « sentimentale » du glaneur auquel « on ne peut pas ne pas donner » (Bajde, 2012 : 9) : « je me dis que ça peut aider une personne dans le besoin. Par exemple quand je dépose des vêtements, je me dis que ça servira toujours aux plus démunis … Je me sens obligée de déposer de temps en temps, car c’est plus fort que moi. Je me sens dans l’obligation d’aider mon prochain. Oui je suis très croyante, c’est pour cela que je pense que déposer représente un cadeau, une offrande pour celui qui le ramasse » (Muriel).
Pour autant l’intentionnalité du geste charitable est-elle perçue par les glaneurs ? Les rencontres directes entre ces deux populations étant rares, il est difficile pour ceux qui ramassent de savoir dans quel esprit et avec quelle visée ces objets ont été posés sur le trottoir. L’interprétation qu’ils en font découle parfois de quelques signes que les déposeurs leur laissent pour les inciter à prendre leurs objets (cf. figure 2). Mais d’une manière générale, les représentations sont largement fantasmées et nourries par un arrière-plan socioéconomique qui influe sur la manière dont ils font sens des objets trouvés.

Un exemple d’étiquetage explicite des objets destinés à être récupérés.
Le sentiment de recevoir quelque chose est par exemple très perceptible chez les répondants en situation de pauvreté pour qui les objets apparaissent comme un don, comme une offrande provenant de « gens biens » (Géraldine) et envers qui la reconnaissance est forte : « je remercie souvent les gens pour le geste qu’ils font. Oui je prends cela comme un don de quelqu’un qui est anonyme. Comment je nomme cet acte ? Euh, pour moi c’est de l’espoir. Oui, j’ai l’impression de recevoir un cadeau de la vie car celle-ci n’est pas facile avec tout le monde » (Géraldine). De même, le caractère inattendu de certains objets et leur consonance avec les goûts du glaneur donnent à ceux-ci l’apparence d’un cadeau, comme l’illustre Eddy : « Moi, j’ai trouvé des vieux vinyles que j’ai offerts à un copain qui scratche. C’est des vieux vinyles de Bob Marley, des trucs comme ça. C’est super de trouver des trucs comme ça. C’est presque magique, je pourrais dire ».
Suscitant l’incrédulité du glaneur, ces rencontres enclenchent un travail d’interprétation de ce qui pourrait ressembler à une pure dilapidation (Bataille, 1949/1991). Mais parce que ces objets provoquent une intense et agréable surprise, le glaneur dérive de son plaisir l’idée que le déposeur a agi avec générosité : « mon père a trouvé une ceinture avec deux petits pistolets, comme ça, et c’est des vrais pistolets qui tirent. Sauf qu’il n’y avait pas de balles à l’intérieur. Et il a trouvé ça aux encombrants. Bah oui, c’est incroyable ! Quand mon père trouve cette ceinture avec les petits pistolets dessus, ça oui, c’est un don. Parce que le type il s’est forcément dit : quelqu’un va trouver ça » (Eddy).
Différemment, d’autres glaneurs, saisis des mêmes interrogations sur la nature du geste, n’y voient pas nécessairement un don, mais un signe d’incompétence du déposeur. Par exemple, Léa qui a trouvé un micro-ondes en parfait état sur un trottoir parisien, stigmatise le fait d’avoir jeté un objet neuf : « j’ai évidemment cru qu’il était cassé. Mais des fois que… Je l’ai mis dans la voiture à tout hasard pour que mon mari le vérifie. Eh bien, il était tout neuf !!! Tout neuf, avec le mode d’emploi dedans. Je lui ai demandé [à mon mari] : « pourquoi ils l’ont jeté alors ? ». Il m’a répondu : « il est un peu compliqué d’emploi. Ils n’ont pas dû savoir le faire fonctionner, alors ils l’ont jeté ». Parce que l’objet ne répondait pour elle à ce moment-là à aucun besoin particulier et que sa sensibilité au gaspillage est par ailleurs élevée, Léa voit dans ce geste une marque d’inconséquence qui ne la conduit pas à attribuer au déposeur une orientation charitable.
D’une manière plus générale, on peut comprendre ces difficultés d’interprétation comme le résultat d’un problème de qualification sociale du contexte. En effet, bien qu’il soit juridiquement admis que les objets déposés soient abandonnés (Strahilevitz, 2009) – littéralement « donnés à ban », c’est-à-dire laissés à qui les voudra –, leur destination est codifiée : ils sont implicitement destinés aux services municipaux qui en assurent la collecte et le recyclage. De fait, comme l’illustre Patricia : « on est dans le doute, il n’y a pas écrit : ‘servez-vous’, ‘si ça peut servir, profitez-en, on brade’ ». Cette ambiguïté donne ainsi à cette répondante l’impression de « piquer » des objets.
Ces propos introduisent en réalité une autre forme de socialité, dans laquelle des déposeurs-glaneurs s’interrogent sur l’équilibre des échanges. Convaincus des mérites du système qui leur permet à la fois de se débarrasser et de ramasser des objets, certains d’entre eux le conçoivent sur le principe d’une communauté imaginée, qui ne serait pas fondée sur de l’interconnaissance, mais sur le partage d’un principe de donnant-donnant, où ce qui est pris (versus donné) est compensé par ce qui est donné (versus récupéré) en retour. Toutefois, ce système de réciprocité équilibrée n’exclut pas lui non plus d’autres formes de socialité négative décrites à la suite.
Réciprocité équilibrée et socialité négative dans la communauté des déposeurs-glaneurs
Parmi les répondants qui à la fois déposent et glanent, l’idée d’appartenance à une communauté imaginée affinitaire (Cova, 1995) partageant, dans un espace géographiquement délimité, un même feeling (Maffesoli, 1988 : 248) pour la récupération d’objets, apparaît de manière saillante dans les discours. En tant que déposeur, il ne s’agit pas de « donner » des objets à un glaneur qui serait plus pauvre que soi, mais d’échanger avec un alter ego qui considère de la même façon que des objets inutiles peuvent intéresser autrui : « ce fameux soir des encombrants où je vais jeter, c’est comme une brocante gratuite quoi. Je pose ce que j’ai à donner. Et donc moi, quand j’ai jeté ces objets, je vais aller voir chez les autres ce qu’ils ont à m’offrir » (Amandine). La métaphore de la brocante de quartier souligne le caractère « d’entre soi » de ces pratiques. On dépose à destination d’un glaneur « du coin », lui-même supposé se débarrasser d’objets parmi lesquels on va se servir en retour. Comme l’illustre Amandine, on met ses objets aux encombrants pour partager avec autrui ce plaisir de la trouvaille qu’on éprouve soi-même en glanant (Brosius et al., 2013) : « ça me ferait surtout très plaisir que ce soit le bonheur de quelqu’un et que ça croise son chemin. Et si cette personne, cet objet c’était son rêve ? Et qui passait à côté parce que je le jette dans une poubelle ? C’est vraiment cette magie que moi je trouve en faisant les encombrants, que je vais offrir aux autres aussi » (Amandine). Cette répondante livre ainsi la vision d’un système basé sur un principe de donnant-donnant : « comme si la rue était un grand libre-service et chacun s’offre mutuellement ce dont il n’a pas besoin, qui ne vaut pas la peine d’être vendu. En même temps tu te dis que de ton côté, si tu jettes aussi, tu fais aussi partie …enfin tu donnes quand même en échange, donc il n’y a pas de culpabilité à dire je prends tout aux autres ». De la même manière, Eddy voit dans les encombrants un système d’échanges équilibrés en dépit d’un décalage temporel possible entre ce qui est déposé et ce qui peut être pris en retour : « c’est un troc dans un sens, on pourrait dire presque, parce qu’un jour on aura besoin d’un truc, on va passer au bord de la route et hop ! Il sera là. Et ce jour-là, ben ce sera cool » (Eddy).
Le sentiment de réciprocité équilibrée entre déposeurs/glaneurs est toutefois largement fantasmé. Dans les quelques rencontres évoquées, des déposeurs donnent directement aux glaneurs des objets de la main à la main sans qu’on puisse observer une réciprocité directe par laquelle les glaneurs leur offriraient un objet en retour. Cette réciprocité se limite à une forme de compréhension partagée de l’intérêt du système où les glaneurs, en récupérant les objets, offrent aux déposeurs la satisfaction de leur donner une seconde vie. Comme l’indique Eddy : « quand on voit quelqu’un qui dépose quelque chose, lui, il préfère que ce soit pris directement et si ça peut intéresser quelqu’un, c’est pour cela qu’il l’a déposé aussi ».
Toutefois, à côté de la figure du glaneur qui, comme soi, recourt à ce système collectif où les objets circulent, coexistent des figures de rejet de certains groupes sociaux, ici de glaneurs indésirables (Bergadaà, 2006). Des répondants refusent ainsi de laisser des objets à des glaneurs professionnels parce qu’ils ne seraient pas animés des mêmes motivations désintéressées, et qu’il est difficile d’imaginer l’existence d’un « soi partagé » avec eux (Lastovicka et Fernandez, 2005). Comme le décrit Léa, « des fois, je suis agacée par les gens qui s’arrêtent avec leurs camions et qui viennent comme des rapaces, presque vous enlever les objets des mains. Et je me suis vue attendre qu’il soit plus tard et qu’ils soient repartis pour sortir les objets. C’est le côté rapace, intéressé. Ils font du fric avec, et moi, à ce point, ça me gêne. On dirait un business, là, juste sous mes fenêtres. Et dans la manière dont c’est fait, ils n’ont aucun respect pour vous. Ils vous prennent vos affaires sans ménagement. Ça demande quand même un peu de délicatesse de s’emparer des affaires d’autrui. Après tout, cinq minutes avant, c’était quand même à vous. Un vieux reste d’instinct de propriété, je ne sais pas » (Léa). Dans cet extrait pointent la force des attachements et de l’individualisme possessif qui perdurent à l’égard des objets en dépit de leur abandon dans l’espace public (Arnould et Rose, 2015 ; Lucas, 2002). Se lit également dans ce discours toute l’ambivalence du regard porté sur celui qui, souvent à une certaine distance sociale du déposeur, cherche à se les approprier (Sahlins, 1965).
En dehors de ces représentations négatives du glaneur professionnel, la plupart des répondants ne sont pas non plus à l’aise avec l’idée que leurs objets soient ramassés par des gens du voisinage s’ils « ont les moyens » : « les voisins, dans mon quartier, ils ont tous des 4x4 et je me dirais qu’ils ne sont pas gênés » (Bérénice). Le schéma acceptable est celui dans lequel il est souhaitable de faire circuler des objets et de leur donner une seconde vie en les passant librement à des gens comme soi, ni plus riches, ni purement motivés par un avantage monétaire, donc sans réintroduire des formes d’intérêt, de calcul et d’utilitarisme empruntés au marché (Arnould et Rose, 2015). En conséquence, l’anonymat et le caractère généralement asynchrone du système participent à voiler ces situations de socialité négative.
Le sentiment de mutualité au sein d’une communauté hostile au gaspillage
Dépassant la vision d’un échange équilibré d’objets, certains répondants glanent (et déposent occasionnellement) des objets avec l’idée qu’il est indigne de les détruire et qu’il convient de les faire circuler. Ils illustrent les principes de l’échange généralisé (Lévi-Strauss, 1958) ou de l’échange en série (Boulding, 1973), dans lequel ce qui est donné par un individu à un autre ne lui revient pas directement, mais circule auprès d’une autre personne qui elle-même le transmettra à son tour (Moody, 2008 : 135). Partageant une même vision des effets néfastes de la société de consommation, et notamment du gaspillage, ces répondants se voient donc parties prenantes d’une communauté orientée par la mutualisation des ressources (Arnould et Rose, 2015), citoyens d’une planète finie dont les ressources doivent être préservées. Leur conviction qu’il y a de bonnes raisons de faire circuler les objets est nourrie par des préoccupations écologiques et des questionnements sur la soutenabilité des pratiques de consommation (Kilbourne et al., 1997) : « c’est tellement évident qu’on va vers la catastrophe si on continue à consommer n’importe comment, à faire durer ce processus de production de gâchis » (Vincent). Ce répondant, par exemple, glane régulièrement en famille alors qu’il n’éprouve aucune difficulté financière. Il s’agit pour lui d’une conviction profonde qui fait du glanage une pratique responsable : « je porte très souvent des vêtements que je trouve jetés dans les poubelles. Il y a visiblement un couple dans l’immeuble de mon beau-père chez lequel je vais toutes les semaines, qui jette régulièrement des fringues en parfait état, des chaussures aussi. C’est en parfait état la plupart du temps. On fait le tri en famille. Ce qui n’est pas à notre taille, on le recycle dans les bennes de récupération de la Croix Rouge. Le reste, on le garde ». Cette volonté de mutualiser les objets n’est en aucun cas assortie d’une attente de réciprocité. Ce qui est récupéré est le plus souvent redonné autour de soi : « je récupère aussi de vieux ordinateurs que je démonte pour les pièces détachées : un ventilateur ou ne serait-ce qu’un lecteur de disquette ou autre, bref, tout ce que je vois passer. Je les répare si besoin et je les donne autour de moi. C’est une question de principe. Moi je suis un pro du recyclage » (Vincent). De même, Joël s’emploie à sauver des objets dont il perçoit la valeur esthétique ou fonctionnelle, et à les tenir à la disposition de son entourage : « j’ai l’impression que les gens jettent facilement car ce sont des objets qui n’ont pas de valeur, beaucoup de choses pas très chères dont on se lasse vite. Mais les gens qui n’ont pas de connaissances peuvent se débarrasser de choses extrêmement intéressantes. Ils les jettent car c’est vieillot… Mon problème c’est le stockage. C’est vrai que ma réserve est pleine de plein de trucs, tout le monde le sait, et tout le monde vient. Je donne assez facilement les choses, je ne les garde pas ». De fait et paradoxalement, cette plus grande fluidité à l’égard de possessions « liquides » (Bardhi et al., 2012 : 511) conduisent ces répondants à accumuler des objets plus souvent qu’ils n’en déposent, en attendant parfois, une fois qu’ils les ont remis en état, de leur trouver un débouché satisfaisant (Guillard, 2014).
De la même manière, Catherine dépose peu et glane beaucoup, non par nécessité mais parce qu’elle considère les objets comme des choses singulières dans lesquelles du travail a été incorporé. Lorsqu’elle les ramasse, elle a le sentiment qu’elle « paye un tribut aux générations passées, par respect de ce qu’elles nous ont légué ». Catherine dit prendre ses distances avec la société de consommation et se demande pourquoi elle irait « grossir le bataillon des gens qui ne comprennent pas qu’on bousille la planète à fonctionner dans cette spirale de consommation ». En glanant et en sauvant les objets de la destruction, Catherine se sent investie d’une responsabilité à l’égard du passé, mais aussi des générations futures : « qu’est-ce que nous léguerons, nous, à nos enfants ? ». Ces sentiments illustrent ce que Gopaldas (2014) théorise comme une série d’orientations affectives collectives présentes dans le « consumérisme éthique » : le mépris, fait de colère et de dégoût à l’égard de toute forme d’irresponsabilité ; la préoccupation pour les victimes du système ; et la célébration de l’héroïsme individuel qui se déploie dans des décisions éclairées. Sur ce plan, pour faire acte utile, Catherine milite par exemple contre la manière dont la collecte des encombrants est organisée à Paris, un principe de rendez-vous qu’elle trouve absurde : « il faut se battre et essayer de transformer les choses. Ce que j’aurais voulu qu’on me dise à Paris, c’est qu’on mutualise la collecte des encombrants. Je proposais une mutualisation du ramassage. J’ai même écrit au Maire pour me plaindre. Ne serait-ce que le recyclage des vieux ordinateurs, qu’est-ce qui est fait à ce niveau-là ? A part les casser et les empiler ? Il faudrait au moins organiser ça au plan régional.». Au lieu d’encourager la mutualisation des objets que les déposeurs pourraient vouloir faire passer aux glaneurs, le système de rendez-vous gêne cette circulation et empêche qu’elle s’organise librement. Une posture responsable et soutenable consisterait donc selon elle à laisser les déposeurs libres de mettre leurs objets à la disposition de ceux qui souhaitent les récupérer – populations précaires, mais aussi bricoleurs, artistes ou tout simplement « consommateurs citoyens » comme le dit Vincent. Les discours montrent aussi que ces orientations ont été façonnées par un habitus et des processus de transmission familiaux orientés vers la préservation des ressources. Comme l’indique Vincent : « chez nous, on ne jette pas. On n’avait pas beaucoup de moyens. Donc on fabrique, on répare. On ne nous a pas élevés dans l’idée du gaspillage » (Vincent).
Les propos de Catherine, Joël et Vincent semblent donc refléter un contexte plus large où des discours institutionnels tentent de construire les consommateurs comme plus responsables (Askegaard et Linnet, 2011 ; Giesler et Veresiu, 2014). Leurs propos en faveur d’un système d’échanges généralisés montrent que, depuis le rapport Bruntland 8 , puis les Grenelle 1 et 2 de l’Environnement, la crise écologique a infléchi les rapports à la consommation, de même que les manières de récupérer et de faire circuler des objets. Ces modalités semblent également encouragées et renforcées par une « désinstitutionalisation radicale de la réciprocité » selon laquelle « donner et recevoir quelque chose contre rien est non seulement davantage possible mais couramment pratiqué » (Gouldner, 2008 : 80). Une raison avancée par Card (1988) est que la notion de réciprocité généralisée ne favorise pas tant le fait de « rendre » quelque chose à celui qui a donné au départ, qu’à soutenir l’activité à laquelle cette pratique contribue. Par exemple, avoir été pris en stop par quelqu’un que l’on ne connaît pas invite à prendre soi-même des étrangers en stop pour que le système perdure (Moody, 2008).
Ces différents propos montrent que les encombrants fournissent un cadre spatial dont l’usage social n’est qu’imparfaitement codifié et que c’est par un travail de représentation, d’élaboration et d’apprentissage que glaneurs et déposeurs participent ou non à faire circuler des objets. Les implications qui en découlent sur le plan théorique et managérial sont maintenant discutées.
Discussion, limites et voies de recherche futures
Les recherches conduites sur les glaneurs ont porté jusqu’ici sur l’étude de leurs motivations économiques, psychologiques et idéologiques (Bellagamba, 2013 ; Brosius et al., 2013 ; Donovan, 2012 ; Fernandez et al., 2011 ; Piedallu, 2013), en laissant dans l’ombre la dimension sociale du contexte et le rôle joué par les déposeurs. Nos résultats montrent que trois formes de socialité les relient (Tableau 2) : le don charitable (qui anime des déposeurs exclusifs vis-à-vis de glaneurs « pauvres ») ; la réciprocité équilibrée (entre déposeurs-glaneurs partageant le même intérêt pour des formes d’échanges donnant-donnant) ; la réciprocité généralisée (où les glaneurs envisagent les encombrants comme un système général de circulation et de mutualisation d’objets). Rompant ainsi avec l’étanchéité des approches antérieures – où se débarrasser et glaner ne sont pas abordés conjointement –, nos résultats dévoilent comment une circulation d’objets est « créée » par l’usage tactique d’un espace-temps particulier – le dispositif public de collecte des encombrants – par les déposeurs et glaneurs.
Synthèse des différentes formes de socialité et de leurs caractéristiques.
Au-delà de ces constats, que disent ces trois formes de socialité des logiques socio-morales qui façonnent et orientent les marchés (Fourcade et Healy, 2007) ? Qu’illustrent-elles en matière de transformation des modes d’échanges, dont l’irruption des nouvelles formes de partage (Belk, 2010) et d’accès (Bardhi et Eckhardt, 2012) repose la question du sens et des frontières de la consommation (Graeber, 2011) ?
De nouvelles formes de moralisation des marchés ?
Les marchés sont des instances d’expression de projets moraux saturés de normativité (Fourcade et Healy, 2007 : 20), des arènes où s’affrontent différents systèmes de sentiments (Gopaldas, 2014) et de valeurs antagoniques (Luedicke et al., 2010). De ce point de vue, nos résultats montrent que la circulation d’objets entre étrangers dans l’espace public constitue un contrepoint au système marchand dont elle pallie certains dysfonctionnements. En effet, elle se veut mécanisme correcteur de la pauvreté, réelle ou imaginée, des populations les plus précaires via le don charitable (Bajde, 2012) et remédie ainsi par la gratuité à la rareté que le marché crée via les prix. Elle vise aussi, via la mutualité, à compenser les effets sur l’environnement – multiplication des déchets et destruction des ressources – de l’hyper-consommation (Kilbourne et al., 1997). Elle contrebalance ainsi l’égoïsme de l’homo oeconomicus, orienté par son seul intérêt (Smith, 1776/1991), qui achète, use et se débarrasse d’objets sans se soucier d’autrui. En somme, elle met en œuvre de manière pragmatique, via la charité et la mutualisation, des formes d’économies « non économiques » (Polanyi, 1983) ou « antiéconomiques » (Mauss, 1989 : 239), où ce qui circule (le bien) est d’abord mis au service de l’autre (Godbout, 1992).
En dépit de cette orientation vers autrui, il convient de noter que l’absence de lien et de rencontres directes entre déposeurs et glaneurs anonymes contraste fortement avec les économies traditionnelles du don ou de la mutualité. En effet, le don charitable observé ici relève d’une « forme moderne de don aux étrangers » (Bajde, 2012 ; Godelier, 1996) qui « ne sert plus uniquement à cimenter ou à stabiliser des relations primaires entre individus (relations familiales et communautaires), mais alimente des réseaux ouverts potentiellement à l’infini, très au-delà de l’interconnaissance concrète » (Godbout, 2000 : 12). De même, si la mutualité dans le contexte des encombrants partage trois points communs avec la définition d’Arnould et Rose (2015) – comme l’« inclusion » dans une commune humanité (où il faut préserver les hommes et les choses), l’« inscription mutuelle dans une socialité commune » (où chacun peut attendre de l’autre qu’il agisse identiquement dans les mêmes circonstances) et la « transformation des étrangers » en personnes ayant des intérêts communs –, on n’y retrouve pas, compte tenu de l’absence d’interactions directes entre les individus, une logique de « groupe fermé ».
Par ailleurs, ces deux formes de socialité coexistent avec une troisième qui, bien que non marchande, se révèle clairement calculatoire. Dans le donnant-donnant de la réciprocité équilibrée en effet, l’objet prime sur le lien avec autrui. La dette s’éteint au terme d’un échange pensé comme un troc, bien qu’il ne soit en pratique, quasiment jamais bilatéral.
En somme, il convient de noter ici les importantes différences que présentent les trois formes de socialité observées. Dévoilant l’existence de logiques sociales distinctes, cette recherche enrichit également le concept d’« économies hybrides » (Scaraboto, 2015). Elle dépasse la désormais classique imbrication des logiques marchandes et de l’esprit du don (Garcia-Bardidia, 2014 ; Herrmann, 1997) pour souligner la variété des formes de socialité qui s’interpénètrent aussi dans un contexte non-marchand.
En quoi, néanmoins, ces formes de socialité constituent-elles de nouvelles expressions morales des marchés ?
Chaque forme de socialité confirme le fait que les marchés ne peuvent jamais étanchéifier ce qu’ils offrent, des conséquences morales de cette production pour des individus/citoyens qui les évaluent en retour (Stehr et Adolf, 2010). En cela, ces formes de socialité participent à la dimension culturelle des marchés, et reflètent leur caractère à la fois « moralisé » et « moralisant » (Fourcade et Healy, 2007).
Pour autant, bien que ces formes de socialité ne constituent pas des phénomènes nouveaux sui generis (Durkheim, 1897/1983), elles présentent deux types de singularités. En premier lieu, elles créent une économie de « circonstance » qui se déploie de manière « tactique » (Certeau, 1980), utilisant le système des « encombrants » comme une occasion (de déposer/prendre des objets) et le trottoir comme un espace/temps propice à son détournement. Par exemple, en contrevenant aux règles municipales, les déposeurs cherchent à faire circuler leurs objets, et, en les préemptant avant leur ramassage, les glaneurs parviennent à leur donner une seconde vie. La deuxième singularité de ces formes de socialité est de nature politique. Cet art du braconnage consiste certes à faire usage du système de manière active et créative. Pour autant, il ne présente pas les formes d’engagement qui caractérisent par exemple les mouvements activistes éthiques (Gopaldas, 2014). Au contraire, ces pratiques constituent une sorte d’infra-politique (Scott, 1990) mise en œuvre de manière silencieuse et invisible dans un univers urbain anonyme. Par invisible, on entend que si déposer des objets aux encombrants est une tolérance connue de tous, l’intention de ceux qui déposent comme de ceux qui ramassent demeure fondamentalement indiscernable. C’est par le truchement des entretiens que se révèle le « sens du geste » (Godbout, 2000), et avec lui l’ampleur d’un besoin d’institutionnalisation de micro-pratiques en manque de reconnaissance sociale.
De fait et en dépit de leur nature discrète, ces micro-pratiques entrent en résonance avec des initiatives que l’on cherche à rendre visibles et repérables. Le Grand Don, les gratiferias, les giveboxes ou les magasins pour rien 9 participent depuis peu à institutionnaliser ces circulations d’objets entre étrangers. Elles témoignent de la prise en compte, par le champ associatif d’abord, par le champ politique ensuite, de l’intérêt social et écologique de cette circulation (Guillard et Roux, 2015). Parce qu’elles s’inscrivent pleinement dans le projet de loi relatif à la transition énergétique du Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie et dans le projet « territoire zéro gaspillage, zéro déchet » 10 , ces pratiques gagnent en visibilité, en permanence, en institutionnalisation. En cela, l’impact politique de ces micro-pratiques est loin d’être nul. D’autant que participant à les mettre en visibilité, les chercheurs fournissent également aux acteurs publics des grilles pour les analyser et décrypter les sentiments moraux qui les animent (Guillard et Roux, 2014 ; Fourcade et Healy, 2007 ; Gopaldas, 2014).
Des nouvelles formes d’économie du partage et de l’accès ?
S’inscrivant dans des mécanismes de remise en circulation de biens usagés, les formes de socialité analysées dans cette recherche questionnent leur inscription dans la consommation collaborative et la notion d’« économie du partage » avec laquelle cette dernière est souvent associée ou confondue (Botsman et Rogers, 2011 ; Borel et al., 2015). En dépit d’un manque de consensus sur la nature de son périmètre et sur ses principaux éléments définitoires, l’économie collaborative ou « économie du partage » (Belk, 2010) fait largement référence à des modalités de mise en commun de divers types de ressources, matérielles ou immatérielles (Perret, 2015). Dans le sens où des biens sont mis à disposition d’autrui hors du cercle proximal, la circulation d’objets que nous avons décrite semble s’inscrire dans ce périmètre (Botsman et Rogers, 2011). Toutefois, trois réserves – de nature systémique, institutionnelle et sociale – doivent être évoquées quant à l’inclusion de ces pratiques dans la consommation collaborative.
Premièrement, sur le plan de la nature des systèmes de consommation collaborative, il convient de préciser que notre contexte relève uniquement du champ de la « redistribution », c’est-à-dire d’une transmission temporaire ou définitive, gratuite ou payante, d’un bien dont quelqu’un d’autre pourrait avoir l’usage (Botsman et Rogers, 2011). Les circulations observées consistent en un transfert définitif de propriété des biens à des étrangers. Les objets suivent une trajectoire biographique (Kopytoff, 1986) qui les fait passer d’un statut de possession à celui de déchet dont il « faut » se débarrasser et qui reprendra peut-être vie chez un nouveau propriétaire (Thompson, 1979). En ce sens, notre contexte n’illustre en rien l’idée d’un partage d’objets au sens de Belk (2010), pas plus qu’une consommation basée sur l’accès (Bardhi et Eckhardt, 2012) car il n’y a ni transaction formelle, ni médiation marchande, ni partage physique du bien. Toutefois, si cette circulation s’inscrit clairement dans une recherche d’utilité des ressources inemployées (« the power of idling capacity ») (Botsman et Rogers, 2011), elle ne constitue pas pour autant un système collaboratif. En effet, le principe de la masse critique recherchée au travers de dispositifs de mise en relation est totalement absent de notre contexte. Ces pratiques ne sont pas coordonnées par des plateformes comme peuvent l’être les nombreuses initiatives collaboratives. En résulte une deuxième réserve de type institutionnel développée à la suite.
La deuxième raison de considérer avec prudence l’inclusion des circulations observées dans l’économie collaborative tient au fait qu’elles ne sont ni formalisées, ni institutionnalisées. En effet, elles empruntent un dispositif – la collecte des encombrants – et un lieu – le trottoir – où des individus ne se rencontrent pas (ou rarement) et ne connaissent pas leurs intentions réciproques (qu’ils essayent par conséquent d’interpréter). L’espace est donc « vécu » (imaginé) et « pratiqué » (perçu) (Lefebvre, 1974) comme un espace d’échange, en dépit d’une absence de signification sociale correspondante explicite. Les formes de socialité observées s’appuient certes sur un dispositif institutionnalisé – les encombrants – mais le dispositif ne dit pas que les objets sont à prendre, ni qui peut les prendre, contrairement à d’autres contextes comme celui du bookcrossing 11 par exemple (Dalli et Corciolani, 2008). Compte tenu du type de formalisation sociale et institutionnelle du lieu (le trottoir étant avant tout un espace de débarrassage d’objets dont les municipalités assurent la collecte et non un espace d’échange socialement « conçu » comme tel), des formes de socialité négative peuvent aussi y apparaître.
Enfin, une troisième raison, largement évoquée dans ce travail, de ne pas inclure nos observations dans le champ de l’économie collaborative tient à la dimension sociale du contexte. Certes, toutes les formes analysées jusqu’ici ne mettent pas nécessairement en scène des socialités fortes, positives ou exemptes de discrimination (Schor et al., 2016), mais elles reposent à l’occasion sur des interactions et/ou des rencontres réelles. A l’instar du contexte du car sharing (Bardhi et Eckhardt, 2012), il y a toutefois peu de rencontres, sauf accidentelles, entre déposeurs et glaneurs. Le système fonctionne sur des imaginaires largement fantasmés qui nourrissent des désirs de don charitable, de réciprocité ou de mutualité, et plus rarement de socialité négative. Sous cet angle, ce système de circulation anonyme constitue une forme originale qui ne relève ni de la socialité primaire (celui de la famille ou de la parenté) (Le Gall-Ely, 2013), ni de la socialité secondaire (le marché ou la sphère d’action de l’Etat), ni encore de la socialité tertiaire (les échanges à distance dans un monde virtuel) (Borel, 2011). Dans notre contexte, les circulations sont favorisées par une absence de frottements entre les protagonistes que l’imaginaire protège des éventuelles rugosités du contact.
Ce travail nécessiterait toutefois d’explorer d’autres contextes géographiques, culturels et sociaux qui permettraient d’étudier les différences éventuelles dans les processus de circulation, notamment en fonction de la manière dont les systèmes de collecte sont organisés, dont les populations définissent leurs rapports à l’espace public et dont la société en général considère les pratiques de débarrassage et de récupération d’objets. En particulier, cette étude ayant été menée dans un contexte urbain, ses résultats ne préjugent pas des comportements en zones rurales où les mécanismes de solidarité peuvent être plus prégnants (Beaudry et Dionne, 1996) et où le dépôt en déchetterie constitue souvent la seule modalité pratique proposée par les municipalités pour se débarrasser des objets encombrants.
Ce travail comporte également des enjeux forts en termes de politiques publiques. Sur le plan économique tout d’abord, la préemption des objets par les particuliers avant leur collecte par les services municipaux peut à terme fragiliser le modèle économique des dispositifs de ramassage (Cavé, 2015 ; Wilson et al., 2006). En effet, une partie des objets étant récupérée par des glaneurs, les services de la voirie se déplacent parfois inutilement pour un volume de collecte faible et/ou des objets non valorisables. Ce problème engendre des coûts importants pour la collectivité et un manque à gagner pour les organisations en charge du traitement des déchets (Rollot, 2013). Cela ne veut pas dire qu’il faille pour autant supprimer les possibilités de glaner. En effet, prendre des objets sur le trottoir est un acte écologique qui permet d’améliorer la circulation des objets avant leur destruction. Nos résultats et leur discussion soulignent a contrario la nécessité de mieux institutionnaliser les pratiques pour faire du glanage une activité valorisée plutôt que stigmatisée.
Enfin, ce travail ouvre la voie à une réflexion sur l’espace dont le trottoir constitue une forme inédite en tant que lieu d’approvisionnement (Duneier, 2000 ; Whyte, 1943). Il appelle à une meilleure prise en compte de la constitution de ces « espaces autres » (Foucault, 2001), non comme objets d’analyse isolés, mais comme « contre-emplacements » au sein de la société marchande dont ils participent à redéfinir les frontières physiques et morales.
Footnotes
Appendix
Guide d’entretien.
| Nous allons parler des gens qui laissent des objets sur le trottoir pour s’en débarrasser et de vous-même lorsque cela vous concerne. 1) Vous arrive-t-il ou vous est-il déjà arrivé de laisser des objets sur le trottoir ? 2) Si non, pour quelles raisons ? Que faites-vous alors pour vous débarrasser de vos objets encombrants ? 3) Si oui, quels types d’objets ? Comment qualifieriez-vous ces objets dont vous vous débarrassez ? 4) Pour quelle raison, à quelle occasion vous êtes-vous débarrassé de ces objets ? (déménagement, travaux dans la maison, réaménagement d’une pièce, besoin psychologique de faire du vide) ? 5) A quelle fréquence le faites-vous ? (tous les mois, régulièrement, occasionnellement, très rarement) 6) Depuis quand le faites-vous ? Vous souvenez-vous de la première occasion où vous l’avez fait ? Le faisait-on chez vous, dans votre famille ? 7) Où les avez-vous déposés (en bas de chez vous ? ailleurs ?) Quelles raisons vous ont conduit à laisser ces objets sur le trottoir plutôt que de les vendre ou de les donner par exemple ? 8) Comment faites-vous pour les déposer (vers quelle heure ? de manière ouverte ou cachée ? en les sortant le soir, voire la nuit ?) 9) Dans quel cadre légal le faites-vous ? Uniquement lors de la journée des encombrants ? Vous arrive-t-il de laisser des objets à un autre moment (moment « interdit ») ? Que ressentez vous (faire émerger les émotions liées à l’interdit si tel est le cas). Si non, pourriez vous envisager de laisser des objets sur le trottoir à n’importe quel moment ? Que pensez-vous des gens qui le font ? 10) Comment est-ce organisé dans votre ville (jour des encombrants fixé à l’avance ? Enlèvement sur simple appel téléphonique ?). 11) Lorsque vous laissez vos objets, quel sens donnez-vous à ce geste ? Pourriez-vous le qualifier de don ? de rejet ? d’abandon ? de libération ? 12) Cela vous angoisse-t-il ? vous attriste-t-il ? Vous allège-t-il ? de laisser des objets sur le trottoir 13) Quels objets ne laisseriez-vous pas sur un trottoir et pour quelles raisons ? 14) Imaginez maintenant la situation suivante : vous laissez des objets en bas de chez vous. Vous voyez quelqu’un qui les ramasse. Comment réagissez-vous ? Vous aimez, vous n’aimez pas selon : a. la personne qui les prend, par exemple un voisin, un membre de la famille, un ami, un inconnu ? b. le type d’objets qui est pris par cette personne ? 15) Vous est-il arrivé également de ramasser des objets sur un trottoir, destinés aux encombrants ? 16) Si non, pour quelles raisons ? Quel regard portez-vous sur ceux qui le font ? 17) Si oui, quoi, quels types d’objets avez-vous ramassés ? 18) Pour quelles raisons, à quelle occasion (besoin d’un objet « trouvé », bonne occas’, désir de ne pas laisser des objets qui peuvent encore servir) ? 19) Quel usage avez-vous fait des objets ramassés ? Etait-ce pour vous ou éventuellement pour autrui ? 20) Avec quelle fréquence ramassez-vous des objets jetés ? (tous les mois, régulièrement, occasionnellement ou très rarement) 21) Depuis quand ramassez-vous des objets jetés ? Vous souvenez-vous de la première occasion ? 22) Où les avez-vous ramassés : en bas ou près de chez vous, ailleurs dans votre rue, dans un quartier plus éloigné ? Devant quel type d’habitation : appartements, maisons, autre …) ? 23) Comment faites-vous : en vous cachant, le soir voire la nuit … ? Etiez vous seul(e) ou accompagné(e) lorsque vous les avez pris ? 24) Que ressentez-vous quand vous ramassez ces objets (faire émerger les émotions positives et négatives si cela semble socialement mal vécu) ? 25) Lorsque vous prenez des objets, est ce que, pour vous, il s’agit d’un sauvetage ? d’un geste écologique ? utilitaire ? financièrement malin ? Quel sens donnez-vous au geste de celui qui a déposé ces objets ? Avez vous l’impression de recevoir quelque chose de quelqu’un ? 26) Que pensez-vous des gens qui déposent tous ces objets les jours d’encombrants ou sur les trottoirs ? 27) Quels objets ne prendriez-vous pas sur un trottoir et pour quelles raisons ? 28) Imaginez la situation suivante : vous prenez des objets en bas de chez vous. Vous voyez quelqu’un qui vous regarde faire. Comment réagissez-vous selon: a. que la personne qui vous voit est, par exemple, un voisin, un membre de la famille, un ami, un inconnu ? b. le type d’objets que vous prenez ? |
Acknowledgements
Les auteurs remercient la Rédactrice en chef, ainsi que les trois relecteurs anonymes pour leurs commentaires et suggestions qui ont permis d’améliorer cet article. Nous adressons également nos chaleureux remerciements à Michelle Bergadaà pour son avis sur une version antérieure de cet article, à Philippe Mérigot pour ses précieux conseils linguistiques et grammaticaux, ainsi qu’à nos répondants qui ont nourri nos réflexions en participant à cette recherche. Cet article s’inscrit dans une convention de recherche intitulée Rechange (Appel à projet Déchets et Société) qui a été financée par l’ADEME (Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie, numéro 11 10 C 0043) entre 2010 et 2015.
