Abstract
En contexte de crise, comme la pandémie et la guerre en Ukraine, l’alimentation locale apparaît comme une solution possible aux enjeux de souveraineté et de durabilité alimentaires. Cependant, elle peine à se diffuser en tant que pratique. L’objectif de cette recherche est d’identifier les leviers amenant l’alimentation locale à devenir une pratique inclusive en zone urbaine. Nous adoptons une approche systémique pour analyser les dynamiques des systèmes d’approvisionnement et des communautés, dans une ville de région parisienne, en combinant des données géographiques, ethnographiques et documentaires. Nos résultats font apparaître une pratique timide et un décalage entre l’offre et les usages de la population. Notre recherche met en lumière la façon dont les comportements alimentaires s’inscrivent dans des systèmes en interaction. Elle invite les pouvoirs publics à faire du local un vrai chantier pour la grande distribution et la sphère économique à reconcevoir ses modèles d’affaires et chaînes de valeur.
Introduction
Les crises traversées ces dernières années (COVID-19, guerre en Ukraine, dérèglements climatiques. . .) ont mis en évidence l’interdépendance de nos économies et la fragilité du commerce international. Les tensions sur le marché alimentaire mondial sont fréquentes et peuvent entraîner flambées des prix et ruptures de stock en magasins. 1 Aussi, la question de la sécurité et de la souveraineté alimentaires apparaît-elle à nouveau comme une priorité pour les Etats (Bello, 2021 ; Lanciano et al., 2019). En effet, ces événements récents ne sauraient oblitérer un questionnement ancien et récurrent sur la place des systèmes alimentaires 2 dans nos sociétés. Ainsi, en est-il de la Politique Agricole Commune (PAC), première politique commune de l’Union européenne, lancée en 1962, symbole de l’ambition européenne et du choix des Etats européens de mettre en commun leurs moyens pour nourrir l’Europe exsangue de l’après-guerre. Plus récemment, au niveau national, la loi EGalim 3 entend favoriser les initiatives locales en incitant les collectivités locales (départements, métropoles, communes) à élaborer des projets alimentaires territoriaux (PAT) pour structurer l’approvisionnement en circuits de proximité. Dans ce contexte, les circuits courts et l’alimentation dite « locale » peuvent apparaître comme une solution adaptée en exposant moins les populations à une dépendance internationale dont personne ne semble maîtriser le fonctionnement.
Parallèlement, les attentes de la population en matière d’alimentation évoluent sous l’effet conjugué des crises sanitaires et politiques, de la prise de conscience écologique, de la médiatisation des difficultés du monde rural et des enjeux de santé 4 . De nombreux consommateurs voient dans les produits locaux une réponse à leurs attentes pour une alimentation plus saine et plus responsable (Merle et Piotrowski, 2012). D’ailleurs, 36% des Français attendent en priorité que leur magasin vende des produits locaux (Opinionway – octobre 2021 5 ). Mais la réalité est toute autre avec moins de 2% de l’offre alimentaire des grandes surfaces qui pourrait aujourd’hui s’apparenter à du local 6 .
Ainsi, tant les orientations des pouvoirs publics que les attentes de la population semblent favorables à l’émergence d’une consommation alimentaire plus locale face au modèle alimentaire dominant fortement industrialisé et mondialisé. Cependant, l’alimentation locale peine à se diffuser en tant que pratique sous l’effet de différents freins, réels ou supposés, aussi bien chez les consommateurs que chez les producteurs (Dudek et Śpiewak, 2022 ; Feldmann et Hamm, 2015 ; Lebel, 2010). Elle peut apparaître comme une pratique difficile d’accès, excluant certains groupes de consommateurs moins informés, moins aisés, moins mobiles, c’est-à-dire disposant de moins de ressources (Macias, 2008), particulièrement en zone urbaine où l’activité agricole est faible.
L’objectif de cette recherche est d’identifier les éléments leviers permettant de faire de l’alimentation locale une pratique inclusive en zone urbaine. Jusqu’à maintenant, la recherche en marketing sur le sujet est essentiellement de nature micro-sociale ou micro-individuelle (Beaudouin et al., 2018 ; Derkatch et Spoel, 2017 ; Hérault-Fournier et al., 2012 ; Kim et Huang, 2021 ; Kumar et al., 2021 ; Merle et Piotrowski, 2012 ; Merle et al., 2014) et place la responsabilité de la mise en place d’une alimentation locale sur le consommateur. Ce faisant, elle ignore « le rôle des infrastructures, des institutions, des routines et des conventions dans la formation des processus de consommation » (Evans et al., 2017:1399).
C’est pourquoi nous adoptons ici une approche systémique (Geels, 2002; Layton et Domegan, 2021) afin de mieux comprendre les dispositifs alimentaires et leurs usages actuels dans la complexité des interactions qui les animent. En particulier, nous cherchons à comprendre si les initiatives en faveur du commerce et de l’agriculture locale parviennent à atteindre un niveau de stabilisation suffisant pour influencer le régime sociotechnique (méso) puis le paysage macro-économique dans son ensemble et, parallèlement, comment ces niveaux d’ordre supérieur (macro) agissent sur les niveaux d’ordre inférieur (méso et micro).
Le premier enjeu de cette recherche porte sur le caractère inclusif des pratiques d’alimentation locale. Permettre à tous les segments de population (ou du moins au plus grand nombre) d’accéder à une alimentation locale en zone urbaine constitue un puissant levier d’action pour une ville plus juste, l’alimentation étant un marqueur fort des inégalités sociales en France 7 .
Le second enjeu de notre recherche, et le vecteur d’originalité, repose sur sa démarche praxéologique, s’appuyant sur l’approche des systèmes d’appro-visionnement conceptualisée par Layton et al. (2022). S’inscrivant dans le courant de la pensée systémique et du macromarketing (Geels, 2002), le cadre d’analyse des systèmes d’approvisionnement nous apparaît pertinent pour aborder la question de l’alimentation locale de manière intégratrice et interactionniste. En effet, par “système d’approvisionnement”, les auteurs désignent la façon dont les êtres humains s’organisent (individuellement et collectivement) pour satisfaire leurs besoins en produits, services ou idées 8 . D’un point de vue théorique, il s’agit d’approfondir les recherches actuelles en marketing, qui adoptent une perspective micro-individuelle ou micro-sociale, en essayant de comprendre comment l’alimentation locale s’inscrit de façon plus large dans des systèmes d’approvisionnement qui la façonne et la contraigne. Cette approche systémique permet de prendre en compte l’encastrement de l’alimentation locale dans les différentes sphères sociales et économiques (Brinkley, 2017).
Le contexte de notre étude est la ville de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). Plusieurs sources de données ont été utilisées pour appréhender les systèmes en question. Tout d’abord nous avons eu recours à une plateforme en ligne sous forme de « bulletin board » pour recueillir le discours d’un échantillon d’habitants de Noisy-le-Grand. Ensuite, nous avons réalisé une analyse géographique, spatiale et socio-économique de la zone. En complément, nous avons réalisé une étude documentaire pour affiner notre compréhension des enjeux liés à l’alimentation locale dans cette zone.
Notre article est organisé de la manière suivante : nous commençons par une revue de littérature se concentrant sur l’alimentation locale ainsi que les problèmes qu’elle pose en termes d’inclusivité, puis sur la notion de systèmes comme approche d’analyse de problèmes complexes. Nous poursuivons avec la présentation de la méthodologie retenue dans cette recherche et de ses résultats. Nous élaborons, ensuite, un diagnostic sous forme de discussion dont nous présentons les implications, les limites et les pistes de recherche.
Pour une approche multiniveaux et systémique de l’alimentation locale
Un aliment local se définit « comme un produit distribué et consommé à proximité de son lieu de production » (Merle et Piotrowski, 2012: 38). C’est cette proximité géographique qui le distingue des produits localisés qui mobilisent « l’origine géographique comme argument commercial » (Merle et Piotrowski, 2012: 38) et font « référence explicite à un territoire parfois indiquée par des signes officiels de qualité type AOP, AOC, IGP, appellation Montagne, ou encore les marques collectives » (Salvador et al., 2017: 51). Les chercheurs retiennent une distance maximale entre 80 et 100 km entre producteurs et consommateurs autorisant à parler d’alimentation locale (Merle et Piotrowski, 2012). L’alimentation locale est aussi associée aux circuits courts définis comme « un mode de commercialisation des produits agricoles qui s’exerce soit par la vente directe du producteur au consommateur, soit par la vente indirecte à condition qu’il n’y ait qu’un intermédiaire » auquel «les chercheurs et organismes d’accompagnement agricole proposent» d’associer « la notion de proximité géographique entre producteurs et consommateurs » (Merle et Piotrowski, 2012: 39); on parle alors de «chaîne alimentaire courte de proximité ».
Les trois niveaux d’analyse de l’alimentation locale
On peut articuler la littérature sur l’alimentation locale autour de trois niveaux (Annexe 1). Au niveau micro, les recherches s’intéressent aux individus, à la prise de décision et aux expériences de consommation. Au niveau méso, les recherches étudient les institutions comme les distributeurs ou les mouvements sociaux comme le locavorisme. Au niveau macro, les recherches observent le rôle des variables culturelles ou des politiques publiques qui cherchent à influencer la consommation d’aliments locaux.
La recherche micro met l’accent sur la proximité dans ses différentes acceptions
La proximité socio-économique a été mobilisée pour comprendre les échanges et les interactions au sein d’un marché (Bouba-Olga et Grossetti, 2008; Torre, 2010; Torre et Talbot, 2018). Elle est au cœur de l’analyse du comportement du consommateur par rapport à l’offre locale. La proximité peut aussi être de nature relationnelle, identitaire et processuelle (Benedetti et al., 2023; Hérault-Fournier et al., 2012 ; Praly, 2010; Praly et al., 2009; 2014; Prigent-Simonin et al., 2012a), économique (Noël et Le Grel, 2018), culturelle et expérientielle (Chicoine et al., 2022). La proximité est « génératrice d’effets positifs » (Lenglet et Mencarelli, 2020 : 118) : elle induit « des représentations plus concrètes de la manière dont le produit a été cultivé » (Merle et al., 2016 : 33), elle participe à la construction identitaire des individus, leur permettant d’être acteur, d’établir « des relations pérennes à l’échelle du territoire », de ralentir, de se recentrer sur leurs valeurs, et enfin de vivre des moments agréables (Beaudouin et al., 2018: 142) ; elle nourrit les motivations à la fréquentation des circuits courts locaux et elle façonne l’expérience de magasinage autour de valeurs économique, hédonique, altruiste, spirituelle et sociale (Beaudouin et Sugier, 2017). Les valeurs personnelles motivant le choix de l’alimentation locale renvoient à l’hédonisme, au bonheur, au sens de l’accomplissement, à la sécurité et à la santé (Arsil et al., 2018 ; Bray et al., 2011 ; Scalvedi et Saba, 2018), notamment dans les zones urbaines (Arsil et al., 2014). L’achat local peut être caractérisé comme l’une des dimensions de la pratique « achats et cuisine de produits durables » qui est centrale au sein du système de pratiques alimentaires durables, c’est-à-dire, très connectée à un grand nombre de compétences, significations et éléments matériels (Innocent et al., 2023). Notons que la plupart des recherches portent sur les consommateurs fréquentant déjà les circuits courts, ce qui rend difficile la compréhension de l’expérience ou des pratiques de ceux qui ne les fréquentent pas.
Au niveau méso, l’étude du rôle des institutions dans le développement de l’alimentation locale est encore parcellaire
Reich et al. (2018) décrivent la préférence pour l’alimentation locale, le locavorisme, comme une idéologie. Les initiatives citoyennes tels les jardins partagés ou les supermarchés coopératifs permettraient d’articuler justice sociale et sécurité alimentaire, c’est-à-dire des préoccupations plutôt de niveau méso (Corrigan, 2011 ; Hochedez et al., 2022 ; Lanciano et al., 2019 ; Metcalf et Widener, 2011). Le rôle des AMAP entre tensions (Lanciano et Saleilles, 2011) et réenchantement de la consommation (Thompson et Coskuner-Balli, 2007) est plus ambigu. Les structures de distribution peuvent jouer un rôle dans le développement de l’alimentation locale (Testa et al., 2018). Leur soutien pour les producteurs locaux aurait un impact sur leur légitimité et sur les intentions de fréquentation, notamment auprès des locavores (Odou et al., 2023). Cependant une grande méfiance des consommateurs engagés prévaut à leur égard (Roznowicz et Odou, 2021). Aucune recherche n’articule les niveaux méso et micro en étudiant, par exemple, dans le cas de l’alimentation locale, les liens entre les caractéristiques des points de vente, notamment leur localisation (Cliquet et Vyt, 2018) avec les modes d’approvisionnement des consommateurs (Basset et al., 2018).
Au niveau macro, le rôle de la culture et des pouvoirs publics dans le développement de l’alimentation locale est encore peu étudié
Les variables culturelles, peu étudiées, ont un faible impact dans l’explication du comportement et des attitudes des adhérents à une AMAP (Moruzzi et Sirieix, 2015). A l’inverse, Robert-Demontrond et al. (2017) indiquent qu’il existe plusieurs cultures divergentes au sein des AMAP, qui entrent en conflit selon qu’elles se focalisent sur le projet initial, sur la formalisation du mouvement ou sur le plaisir de consommer. Les travaux en géographie montrent que la gouvernance alimentaire, notamment à partir des PAT, se structure autour d’acteurs publics et privés avec une faible implication des distributeurs (Billion, 2017 ; Billion et al., 2016). Le discours des autorités sanitaires construit la figure d’un bon consommateur, acheteur de produits locaux, informé, responsable de ses choix pour sa famille et pour lui-même et qui se soucie de l’environnement et de l’économie locale (Derkatch et Spoel, 2017).
Alimentation locale et inclusivité
La problématique des déserts alimentaires, c’est-à-dire de « l’accès à une alimentation abordable de qualité pour tous » (Eckert et Shetty, 2011 : 1218), est de plus en plus importante, par exemple, en géographie (Eckert et Shetty, 2011 ; Hubley, 2011 ; Leete et al., 2012 ; Shannon, 2014) ou en management (Hochedez et al., 2022 ; Lanciano et al., 2019). Plusieurs études soulignent des problèmes d’inclusion sociale de l’alimentation locale, les personnes socio-économiquement défavorisées étant parfois exclues. Par exemple, Zwart et Mathijs (2020) rapportent que les groupes d’achat d’aliments locaux en Belgique ne semblent atteindre qu’un profil socio-économique spécifique et qu’il leur est plus difficile d’atteindre les minorités ethniques ou les personnes à revenu limité. De même, Hinrichs et Kremer (2002) constatent que les consommateurs d’aliments locaux dans le Midwest américain sont en moyenne plus favorisés en termes de revenus, de profession et d’éducation par rapport aux populations de référence locales ou régionales. Dans le Vermont, Macias (2008) montre que les différents canaux de commercialisation des produits locaux ont des impacts différenciés sur les communautés locales en termes d’inclusion sociale et d’accès équitable à une alimentation saine. L’auteur rapporte que les coûts d’entrée élevés et les stratégies de recrutement des adhérents par le bouche-à-oreille tendent à exclure de l’alimentation locale les personnes de faible statut socio-économique, et à rendre l’alimentation locale non inclusive. Par ailleurs, d’après une étude réalisée au Canada par Johnston et al. (2012), les groupes privilégiés, au capital économique, social et culturel élevé sont plus susceptibles d’afficher le répertoire dominant de l’alimentation éthique (consommer local et biologique, diminuer l’apport en viande, établir des liens avec les producteurs et les intermédiaires). L’alimentation serait alors le moyen de tracer des frontières symboliques avec les autres, en définissant ce qui est « bien » et ce qui ne l’est pas. Parallèlement, les groupes moins privilégiés, qui n’ont pas accès à ce répertoire, mettent en place d’autres pratiques alimentaires plus cohérentes avec leurs conditions matérielles, mais qui peuvent aussi être éthiques, comme par exemple cultiver des légumes dans un jardin ouvrier pour avoir accès à l’alimentation locale (Johnston et al., 2011). Dans une littérature plus critique, les individus se défont de leurs conditions socio-économiques pour s’exprimer à travers la consommation et l’anti-consommation (choix de ne pas consommer comme idéologie) (Guillard et Roux, 2014 ; Ladwein, 2017 ; Lloveras et al., 2018 ; Sebastiani et al., 2013) où les frontières symboliques s’estompent en faisant abstraction des caractéristiques socioprofessionnelles et démographiques des consommateurs.
L’approche de l’alimentation locale par les systèmes d’approvisionnement
Différents champs disciplinaires sont actuellement mobilisés par les acteurs (institutionnels, économiques, consulaires, société civile, consommateurs, etc.) des projets alimentaires : économie alimentaire, nutrition/santé, accessibilité sociale, environnement, urbanisme/aménagement, patrimoine gastronomique et culturel.
Un système alimentaire ne peut être envisagé isolément des autres systèmes – économique, environnemental, technique, social – avec lesquels il est en interaction. Chaque thématique apporte un éclairage précieux pour une meilleure compréhension de l’alimentation mais leur intégration au sein de plans d’actions visant à favoriser de nouvelles habitudes ou de nouveaux gestes pose une véritable difficulté 9 . Car c’est bien de la refonte ou plus modestement de la modification de notre système alimentaire dont il s’agit.
La centralité des systèmes dans la vie quotidienne a été soulignée dans les travaux récents de Wooliscroft (2020). Cet article défend avec force l’idée selon laquelle le marketing, et particulièrement le macromarketing, est, à la base, une étude des systèmes, le plus souvent des systèmes qui génèrent des problèmes complexes et difficiles à manier, animés de valeurs conflictuelles résultant de l’interaction de nombreuses décisions humaines. Dans le même esprit, Layton (2015 : 303) décrit les systèmes marketing comme « des réseaux sociaux complexes d’individus et de groupes liés par une participation partagée à la création et à la livraison de valeur économique par l’échange ». La notion de système marketing conceptualise, ainsi, les macro-effets (positifs et négatifs, intentionnels et involontaires) issus des micro-actions agrégées des participants au marché (entreprises, canaux, institutions et consommateurs) qui doivent être pris en compte.
Cependant, les effets macro ne proviennent pas uniquement de l’agrégation des actions au niveau micro. C’est ainsi que Layton et al. (2022) proposent un cadre d’analyse plus intégrateur rendant compte des effets dynamiques, notamment l’impact des crises avec le concept de community provisioning system, que nous traduisons ici par « système d’approvisionnement communautaire » (Figure 1).

Grille d’analyse du système d’approvisionnement communautaire.
Un système d’approvisionnement est défini comme « un réseau et un assemblage d’échanges économiques et sociaux qui mêlent des systèmes d’échanges » (Layton et al., 2022 : 3). Ces systèmes d’échange peuvent être prescriptifs et descendants (on peut citer en exemple la grande distribution) aussi bien qu’informels, collaboratifs, auto-organisés et ascendants (on peut citer en exemple La Ruche qui dit oui ou les AMAP). Ils sont communautaires dans le sens où ils concernent un territoire et l’ensemble de ses acteurs (une ville par exemple ou plus largement une métropole). Cette approche conceptuelle permet d’élargir le champ d’action du marketing au-delà du consommateur individuel pour comprendre les contextes systémiques dans lesquels la formation, la croissance, l’évolution et la dynamique des réseaux de systèmes d’approvisionnement peuvent être façonnés pour produire des sociétés durables, éthiques et responsables.
Dans le cadre d’analyse de Layton et al. (2022), tous les systèmes d’approvisionnement sont des systèmes sociaux, fondés sur la confiance, formés dans et par les communautés humaines lorsque les individus et les entités cherchent des moyens de satisfaire leurs besoins et leurs désirs de biens, de services, d’expériences et d’idées (Layton et Domegan, 2021). Une communauté est plus qu’un simple groupe ou segment de marché défini par le lieu, le temps ou les données psychographiques. Il s’agit d’un collectif, d’un réseau interactif de personnes (individus, groupes et entités) qui partagent des intérêts, des préoccupations, des valeurs ou des croyances communes, souvent une géographie commune, un ensemble de technologies et un cadre institutionnel/de gouvernance, dans un environnement local (Layton et Domegan, 2021). Il existe une grande diversité de systèmes d’approvisionnement : certains seront fortement réglementés (quelquefois gérés par l’Etat), d’autres sont des systèmes marchands régis par les principes de l’échange et du marketing, d’autres sont informels, et d’autres, enfin, sont « collaboratifs ». Les différents systèmes d’approvisionnement coexistent au sein d’une même communauté pour répondre à la variété des besoins en termes de produits, services, expériences et idées. Ils sont connectés entre eux en réseaux (Layton, 2015). Les systèmes d’approvisionnement ainsi que les réseaux de systèmes sont animés par des mécanismes sociaux complexes qui les font évoluer avec le temps. La théorie sociologique analytique en dénombre quatre (Hedstrom, 2005) :
Les mécanismes de distribution : ce sont les dispositifs matériels et immatériels permettant la circulation des biens, des services et des idées en termes de logistique et de logiques de fonctionnement ;
Le champ d’action des intervenants : ce sont les éléments sur lesquels les acteurs du système font porter leur attention et cherchent à accroître leur pouvoir ou leur influence ;
Les évolutions technologiques, qu’elles soient subies, créées, recherchées ou encore combinées pour créer de nouvelles opportunités ;
Les valeurs morales (individualistes, humanistes, court-termistes etc.) qui régissent les échanges entre les participants.
Ces quatre mécanismes sociaux se retrouvent dans tous les réseaux de systèmes d’approvisionnement ; ils évoluent avec le temps et interagissent en modifiant les équilibres entre les acteurs en termes de rapport de force vs. indépendance et simplicité vs. complexité. Pour les auteurs, il s’agit, donc, d’analyser les dynamiques qui existent au sein des communautés d’une part et des systèmes d’approvisionnement de l’autre et entre les communautés et les systèmes. Cette analyse se fait à la lumière des quatre mécanismes sociaux précédemment décrits pour parvenir à comprendre les problèmes complexes auxquels la société fait face et y trouver des solutions.
L’analyse est donc menée à différents niveaux, micro, méso et macro, et ces niveaux sont interdépendants et interagissent entre eux de différentes manières
Au niveau micro, le comportement et la prise de décision des consommateurs et des producteurs individuels peuvent être influencés par des facteurs institutionnels et sociétaux plus larges au niveau macro. De même, les normes et les valeurs culturelles peuvent également affecter le comportement des consommateurs et des producteurs. Au niveau méso, les interactions entre les différentes organisations et les différents groupes peuvent également être influencées par des facteurs au niveau macro. Par exemple, des changements dans les politiques gouvernementales ou les conditions économiques peuvent affecter les relations et la coordination entre les différentes organisations dans le processus de production et de distribution. Parallèlement, le comportement et les décisions des consommateurs et des producteurs individuels au niveau micro peuvent également affecter les interactions entre les différentes organisations au niveau méso.
En adoptant cette approche multiniveaux, notre recherche vise à fournir des enseignements sur les dynamiques complexes qui régissent l’évolution du système d’approvisionnement communautaire et à identifier des leviers pour rendre l’alimentation locale plus inclusive. Nous cherchons à mieux comprendre comment les initiatives locales interagissent avec les niveaux supérieurs et inférieurs du système, ainsi que l’influence des facteurs macroscopiques sur les dynamiques observées aux niveaux micro et méso. Le fait de travailler de cette manière met en évidence certains points importants qui diffèrent d’une analyse marketing plus conventionnelle. Premièrement, elle intègre directement l’Etat dans l’ensemble des participants ou des parties prenantes, au lieu de le considérer comme une source externe de gouvernance et de contrôle. Elle introduit directement dans l’analyse les tensions entre l’efficacité descendante et l’auto-organisation ascendante et ouvre la porte à une évaluation et à une cartographie plus larges de l’identification, des rôles et des interactions des participants dans l’évolution d’un réseau de systèmes d’approvisionnement.
Méthodologie
Choix du terrain d’étude
En nous appuyant sur les travaux en géographie de Morange et Schmoll (2016), nous avons pris en compte 3 éléments lors du choix du terrain : sa pertinence, son accessibilité et la faisabilité concrète du travail. En ce qui concerne la pertinence, nous avons identifié les critères de sélection suivants : ville moyenne de moins de 100 000 habitants (définition INSEE), densité de population élevée, taux de pauvreté supérieur à la moyenne nationale, part de population étrangère/immigrée élevée, présence d’espaces agricoles à moins d’une heure de voiture. En croisant ces critères, nous avons établi une liste de villes et retenu Noisy-le-Grand qui offrait aussi l’intérêt de l’accessibilité et de la faisabilité, même si la période de la pandémie a contraint la collecte.
Etude du système d’approvisionnement et de ses dynamiques
Cette phase a pour objectif l’étude fine du territoire retenu comme terrain d’étude afin de permettre une analyse en contexte des systèmes d’approvisionnement alimentaire. Des extractions des bases de l’INSEE et les données carroyées 10 de l’IGN ont permis de réaliser des cartographies dressant le portrait sociodémographique fin de la zone étudiée et de retracer son évolution. L’analyse du niveau de vie et de la composition des ménages est issue des données diffusées sur Géoportail. Enfin, nous avons réalisé une étude géographique de l’implantation des commerces alimentaires existants par la géolocalisation des entreprises de production et de distribution alimentaire dans la base de données SIRENE de l’INSEE (selon le processus décrit en matériel complémentaire 1).
Etude de la communauté et de ses dynamiques
Cette phase s’appuie sur une méthodologie qualitative fondée sur les entretiens et la photographie. Elle a pour objectif de comprendre de façon fine les parcours de consommation alimentaire locale ou non locale d’un échantillon de consommateurs recrutés au sein de la communauté étudiée. Pour cette phase, la méthode des itinéraires proposée par l’anthropologue de la consommation Dominique Desjeux (Béji-Bécheur et Campos, 2008 ; Desjeux, 2006) a été retenue (Annexe 2).
Outil de collecte
Afin de se conformer aux restrictions sanitaires en vigueur au moment de la recherche, nous avons choisi de réaliser une étude d’inspiration ethnographique en utilisant la méthode du bulletin board en ligne, comme un « espace privé ou public de discussion en ligne asynchrone. Il regroupe un certain nombre de participants (10 à 25) pendant une période relativement longue (3 à 14 jours, voire plus dans certains cas), durant laquelle ils échangent leurs points de vue de manière continue et progressive, encadrés par un modérateur de la communauté en ligne » (Rolland et Parmentier, 2013 : 811). Cette méthodologie de recherche qualitative, modérée et asynchrone, a permis de mettre en place une recherche participative avec les habitants de Noisy-le-Grand malgré les impératifs de distanciation sociale tout en étant compatible avec la méthode des itinéraires.
Recrutement
Les critères d’inclusion de notre étude sont le domicile (personnes vivant à Noisy-le-Grand) et la responsabilité des courses alimentaires au sein du foyer. A dessein, les comportements d’achat par rapport aux produits locaux n’ont pas été retenus comme critères d’inclusion dans l’échantillon. En effet, notre objectif étant de mieux comprendre les comportements alimentaires en conditions réelles et d’identifier si et comment des pratiques d’achat local existent et coexistent avec des achats conventionnels, nous voulions disposer d’un échantillon le plus naturel et « inclusif » possible en évitant le possible biais d’auto-sélection dû à un questionnaire de filtrage portant sur cet aspect.
Echantillon
En 10 jours, nous avons, ainsi, recruté et sélectionné 50 volontaires par le biais d’un espace d’échange en ligne fréquenté par les habitants de Noisy-le-Grand. Les échantillons qualitatifs « tendent à être orientés, plutôt que pris au hasard » (Miles et Huberman, 2003 : 58). Ici en nous basant sur les travaux de Prigent-Simonin et al. (2012b) sur les acheteurs en circuits courts et sur les caractéristiques de la population de Noisy-le-Grand 11 , nous avons veillé à avoir un échantillon varié sur les variables suivantes : âge, profession mais aussi situation familiale. Ce sont finalement 43 personnes qui participeront aux deux semaines de collecte, dont 14% d’hommes. L’âge moyen est de 37 ans. Notre échantillon nous a permis d’identifier des foyers où l’inclusivité de l’alimentation locale fait question : plusieurs répondants ont explicitement fait mention de difficultés financières ayant un impact sur leurs pratiques alimentaires. Les récits des répondants permettent d’identifier la situation familiale, en particulier la taille de leur foyer. Nous avons des familles monoparentales, des couples sans enfants, des célibataires d’origines diverses, ce qui rapproche l’échantillon d’une représentativité théorique. Cet échantillon permet de comprendre les dynamiques qui structurent l’alimentation à Noisy-le-Grand grâce à la diversité des profils qui le constituent (Annexe 3).
Procédures de collecte
Un travail préparatoire minutieux a été effectué en amont de la collecte pour choisir la plateforme digitale la plus adaptée en termes d’expérience utilisateur (Annexe 4), prévoir le planning de questions et d’activités et concevoir le matériel textuel, iconographique et vidéo nécessaire à la collecte, recruter un modérateur expérimenté assurant une présence en ligne quotidienne afin de poser les questions, répondre aux participants, relancer, clarifier et au besoin réajuster les questions (matériel complémentaire 2). Les échanges avec les participants ont été quotidiens (à raison de 3 questions et/ou tâches à réaliser par jour) pendant les deux semaines de la collecte.
Procédures d’analyse et triangulation
Après avoir suivi jour après jour la collecte de données et lu au fur et à mesure les réponses des participants, les chercheurs ont relu l’intégralité du matériau à l’issue de la collecte pour avoir une idée d’ensemble. L’équipe a ensuite procédé au codage des données et regroupé les codes en thèmes dans une approche « intra-participants ». Une catégorisation a priori et a posteriori a été menée (Miles et Huberman, 2003) en intégrant les différentes dimensions du cadre de Layton et al. (2022) (Annexe 5), et les thèmes émergents qui ont enrichi la catégorisation initiale. Puis, nous avons intégré tous les thèmes de tous les participants dans une analyse « inter-participants », en soulignant les thèmes partagés et uniques. Pour s’assurer de la stabilité des thèmes et de la validité interne, les thèmes ont été vérifiés plusieurs fois par rapport aux codes et aux données dans un processus itératif. Les conclusions issues de l’étude des communautés ont été mises en regard de l’étude des systèmes d’approvisionnement pour faire émerger les éléments de convergence, de divergence, les liens et les interactions entre les différentes dimensions du système.
Le cadre d’analyse retenu met en tension les différents niveaux micro, méso et macro dans une logique de synergie, et donc, non additive. Il requiert, par conséquent, plusieurs sources de données et le recours à la triangulation 12 devient évident. Elle a été effectuée grâce aux données primaires collectées via le bulletin board (corpus de 125 783 mots soit 325 pages de réponses) et aux données secondaires mobilisant les bases de données de l’INSEE, l’IGN, Géoportail ainsi que les différents rapports et expertises. Une réunion de présentation de notre recherche a aussi eu lieu en deux temps avec l’équipe municipale de Noisy-le-Grand pour recueillir leurs réactions. Cette triangulation a permis de mieux comprendre l’alimentation locale dans ses environnements macro, méso et micro en interaction.
Résultats
Le système d’approvisionnement et ses dynamiques
Implantation géographique, histoire et évolution démographique
Noisy-le-Grand est située à l’est de Paris à moins de 11 km du périphérique parisien (Annexe 6). Sa population est de 68 183 habitants 13 . Avec une densité de 5 265 habitants au km2, elle se place parmi les 200 villes les plus denses de France. La localisation de Noisy-le-Grand près du centre économique de la capitale a favorisé une croissance importante de sa population durant la seconde moitié du XXe siècle. Sa population se développe très rapidement dans les années 1980–90 avec un doublement de ses habitants en moins de 30 ans (de 1970 à 2000) et une évolution supérieure à la progression moyenne en Ile-de-France. Aujourd’hui, ce territoire se démarque par une part importante de sa population étrangère.
Identification de l’offre alimentaire d’un point de vue géographique
Nous avons réalisé une étude géographique de l’implantation des commerces existants. Nous nous sommes concentrés sur les activités d’offre alimentaire incluses dans la commune et dans un rayon de 3 km, distance moyenne des déplacements des habitants réalisés en dehors de leur commune. Au terme d’un travail itératif de purification, nous avons retenu 1053 structures (matériel complémentaire 1). Nous faisons apparaître les points de vente les plus fréquentés ainsi que le domicile des répondants en Figure 2.

Points de vente et domiciles des répondants.
La consultation du baromètre de la résilience alimentaire à l’échelle de la Seine-Saint-Denis, du Val-de-Marne, et de la Seine-et-Marne, les trois départements limitrophes, permet d’apprécier l’adéquation entre la production et la consommation d’un territoire, la distribution en circuit de proximité et la présence d’équipements de transformation. Il ressort que sur ce territoire, la production est nettement insuffisante pour couvrir la consommation de la population. En revanche, la population n’est pas dépendante de la voiture pour réaliser ses achats alimentaires car la zone est bien couverte en points de vente et lieux de distribution alimentaire. Les données de l’observatoire des systèmes alimentaires territorialisés du MRT en collaboration avec l’INRAE confirment la très faible présence de réseaux de distribution en circuits de proximité avec moins de 2 points de vente pour 10 000 habitants en Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne et entre 2 et 4 pour 10 000 habitants en Seine-et-Marne. Le diagnostic alimentaire conduit en Seine-Saint-Denis dans le cadre de la réalisation de son Projet Alimentaire Territorial indique que (1) les habitant.e.s de Seine-Saint-Denis consomment 41% de produits bruts et 59% de produits transformés, (2) les denrées produites en Seine-Saint-Denis sont quasi absentes, (3) résultat : un recours poten-tiel aux départements/régions limitrophes pour l’approvisionnement local, (4) les domaines des actions potentielles pour favoriser une alimentation plus locale sont : le foncier agricole et urbain, l’éducation, les pratiques touristiques, l’aide alimentaire, et l’accessibilité des denrées locales au niveau de la restauration collective. Cette dernière action a bien été mise en avant par la municipalité qui confirme le lien étroit tissé avec la restauration collective de la ville. Elle confirme que les actions auprès de la grande distribution sont logiquement absentes car les départements n’ont pas de prérogatives sur ce sujet. Par ailleurs, le discours des consommateurs met la lumière sur la manière dont les différentes dynamiques se présentent et interagissent entre elles.
Dynamiques au sein de la communauté de Noisy-le-Grand
Au niveau individuel
Reflétant la variété des définitions de l’alimentation locale, les répondants évoquent l’idée d’une distance géographique limitée entre la production et la consommation mais qui peut s’étendre jusqu’à une échelle nationale. Le système de valeurs lié à l’alimentation locale s’exprime au niveau individuel autour de l’idée du bien manger et de la réappropriation de son alimentation (« Les produits locaux sont en général de meilleure qualité, plus frais. » - F7 « Mais après, quel plaisir c’est de se dire que c’est NOTRE récolte. » - F5). Au niveau interpersonnel, les répondants évoquent l’importance des expériences ludiques partagées et de la transmission aux enfants (« j’ai une fille donc j’irai volontiers en famille avec mon mari et ma fille de 3 ans pour le côté ludique et lui apprendre l’importance de l’alimentation saine » - F11). Au niveau de la communauté, les répondants prêtent à l’alimentation locale des vertus citoyennes et écologiques (« Je trouve que cela a du sens et a des avantages. Comme la fraîcheur, comme soutenir l’économie locale, etc. » - F8). Nous retrouvons donc là des éléments déjà mis en lumière par les recherches antérieures présentées en Annexe 1.
Les capabilités
Par capabilités, on désigne les possibilités pour les individus de faire des choix parmi les biens qu’ils jugent estimables et de les atteindre effectivement. D’après les répondants, Noisy est bien desservie en grandes surfaces et petits commerces. Les grandes courses sont faites en voiture dans des grandes surfaces (Carrefour, Auchan, Intermarché) avec des sacs réutilisables (« Je n’ai pas trop à me plaindre sur l’accès à mes différents lieux d’achat. Je le fais en voiture généralement ou à pied. Le seul problème que je pourrais rencontrer c’est en semaine et en fin de journée. Le vrai souci, ce sont les bouchons » - F38). Les petites courses d’appoint sont faites à pied à proximité du domicile (« Il m’arrive d’aller au marché du centre-ville, dans ce cas j’y vais à pied avec mon sac à roulettes » - F19). De nombreux répondants regrettent que les marchés en Ile-de-France ne proposent pas de produits locaux comme en province (« Dans les grandes enseignes, il y a un peu plus de produits locaux. Certaines enseignes en font leur pub comme Leclerc ou Intermarché ; pour les marchés en Ile-de-France c’est plus compliqué ! » - F31). Se fournissant à Rungis, leurs produits ne sont pas issus de producteurs régionaux et sont quelquefois les mêmes que ceux des grandes surfaces. Toutefois, globalement, les répondants estiment qu’en région parisienne, il est difficile de se fournir localement même si des initiatives existent car il y a moins de producteurs et moins de terres cultivables qu’en province. Ils ont, pour certains, du mal à identifier les points de vente où ils peuvent avoir accès à des produits locaux sur la ville de Noisy (« A Noisy, je n’ai jamais entendu parler de ventes d’aliments locaux mais il est vrai que je n’ai pas fait très attention. » - F42) (accessibilité cognitive). Certains répondants évoquent aussi un problème d’accessibilité financière. Les produits locaux sont perçus comme étant plus chers (« Et puis l’offre n’est pas accessible à toutes les bourses non plus. » - F41). Les répercussions financières du COVID semblent avoir accentué ces problèmes (« Il y a aussi des producteurs locaux, donc, on en profite pour acheter de bons produits. On se limite un peu en ce moment car le COVID nous a particulièrement impacté. Nous étions cadres dans l’événementiel, nous avons aujourd’hui retrouvé deux petits boulots mais nous devons faire attention aux dépenses. (. . .) On se prive un peu chez le producteur par rapport à notre vie d’avant » - F21). Un problème d’accessibilité relationnelle est mis en avant, une répondante souligne la difficulté à créer une relation avec les autres consommateurs ou avec les producteurs (« Au début, j’allais chercher mes paniers à l’AMAP de Noisy-le-Grand. J’aimais bien le principe de faire partie d’une communauté, de favoriser les producteurs à proximité (. . .). Et j’avoue ne pas m’être sentie intégrée autant que je le pensais. » - F41). Enfin, plusieurs répondants mentionnent l’accessibilité géographique : utiliser des moyens de transport serait nécessaire pour avoir accès aux produits locaux (« Je trouve que c’est une superbe idée de consommer local (. . .) c’est génial mais il faut obligatoirement avoir une voiture. » - F43). L’analyse cartographique menée indique pourtant que de nombreux répondants habitent à proximité immédiate de quelques commerces vendant des produits locaux (Figure 2). Les consommateurs semblent, donc, ancrés dans une routine logistique qui limite les explorations en dehors d’un itinéraire balisé, si bien que des points de vente situés à proximité des circuits habituels des individus peuvent être totalement ignorés. Ainsi, la barrière ne relève pas tant d’un problème de proximité spatiale mais bien d’un changement de comportement et de routine qui exige des consommateurs une plus grande disponibilité cognitive, dans la mesure où ils doivent consciemment changer leur façon de faire les courses et chercher des informations sur l’alimentation locale.
Les logiques d’approvisionnement et de préparation des repas
Certains répondants plani-fient les courses avec l’élaboration d’une liste de courses et la consultation des prospectus et des offres promotionnelles. On peut distinguer plusieurs logiques d’hybridation : (1) le plein en hypermarchés ou supermarchés et les courses d’appoint en supermarché et magasin de proximité (« Nous allons faire les courses en famille avec mon conjoint et notre fils. Nous allons pour les grandes courses à Auchan et sinon pour les petites courses au Lidl du coin. » - F32) ; (2) le plein en hypermarchés ou supermarchés + magasins de proximité + marché (« On répartit les courses avec mon conjoint. Je fais de petites courses au Super U (. . .) le dimanche, rendez-vous au marché du centre-ville. Je prends suffisamment pour tenir une semaine, voire deux parfois(. . .). Nous allons parfois chez les frères Tang ou Paris Store à Lognes pour prendre quelques produits asiatiques, réunionnais. » - F41) ; et plus rarement (3) magasins de proximité + fréquentation des marchés, des fermes et des circuits courts pour des répondants comme F2. On distingue aussi plusieurs logiques dans la préparation des repas. Les répondants indiquent prendre plus de temps le weekend dans la préparation des repas (« En semaine, les repas sont assez simples car je n’ai pas le temps le soir de me lancer dans de grandes préparations. Le week-end, c’est plus festif ! Ce qui me plait le plus, c’est de préparer de quoi faire un bon petit apéro ou de bons petits desserts. » - F24). Certains répondants indiquent qu’ils ont tendance à utiliser plus de plats préparés pendant la semaine (« Là vraiment galère pour nous c’est le quotidien : on rentre tard et on repart tôt le lendemain. Donc, il faut que tout soit rapide ou déjà “un peu” préparé. Les repas “bon moments” sont souvent en week-end. » - F21).
Au niveau collectif
Communication
Les relations interindividuelles se limitent essentiellement à la famille. Les rituels familiaux (courses, préparation des repas, repas) nourrissent les représentations autour de l’alimentation. La transmission intergénérationnelle permet la diffusion des valeurs et des pratiques de la consommation locale, pour en faire une norme, comme l’explique M10 « (Les enfants) doivent réhabituer leur palais à de la qualité et ils devront plus tard maintenir cet accès à la production locale et en faire la normalité partout en France. Il faut les habituer dès le plus jeune âge à chercher le bon produit, la bonne provenance afin que cela perdure à travers les générations. Cela se passerait partout, à la maison en famille, à l’école ». Il illustre, ensuite, par son exemple personnel : « Ma mère a toujours cuisiné devant moi. Alors aujourd’hui, je cuisine beaucoup et il m’est impossible de consommer des choses transformées industriellement ». Les répondants soulignent l’importance des instances de socialisation comme l’école qui aurait un rôle complémentaire par rapport à la famille (F12).
Communication comme source de confiance. Les participants présentent la confiance comme une caractéristique forte des circuits courts grâce à la traçabilité constatée en rencontrant et en échangeant avec le producteur, en visitant la ferme et/ou participant aux cueillettes. En grande surface, l’étiquetage local est remarqué (« Je trouve que les choses ont évolué au niveau des supermarchés. Il y a plus de produits locaux à Carrefour notamment, je trouve qu’il y pas mal de produits locaux et ils sont identifiés par des étiquettes ou des affiches au niveau des rayons. » - F28) mais soulève quand même des doutes et une certaine méfiance (« Etant donné que c’est à la mode de manger local, il peut y avoir des gens qui proposent soi-disant des produits locaux mais qui, pour les vendre un peu plus chers, mentent sur leur provenance. » - F28). L’initiative est perçue comme « un coup de pub » (F21). Pour les sceptiques, seules les associations et les collectivités locales auraient la crédibilité de porter ce type de message. Pour F29, « (parlant de l’entreprise) même si c’est pour faire un peu de pub ou se mettre en avant, le rôle des associations reste important pour vulgariser et promouvoir d’autres façons de consommer, par exemple la ruche qui dit oui ».
Auto-organisation
L’auto-organisation se fait par transposition de constellations de pratiques et de style de vie. Certains répondants mentionnent des modes d’approvisionnement supposant la participation à un collectif et un engagement financier, solidaire et social, comme les AMAP (F41) ou les associations (« Personnellement je me rapproche de l’association ‘‘Du champs à l’assiette’’ à Champigny-sur-Marne et à Robins des Bordes à Chennevières-sur-Marne » - F33). N’étant pas dans une logique de consommation locale exclusive, faute de variété et de disponibilité, cette auto-organisation passe également par un arbitrage entre les produits locaux/non locaux en fonction du besoin lors des courses, et donc une négociation entre deux logiques/codes/modes d’approvisionnement.
Coopération
Certains répondants mettent en place des pratiques collaboratives (achats groupés) avec leur entourage pour avoir un accès plus pratique à l’offre locale (« Pour nos commandes de fruits/légumes et lait bio que nous commandons à l’association ‘‘Du champ à l’assiette’’à Champigny, nous passons directement chez ma belle-mère. Vu que nous faisons des commandes groupées avec elle, elle se charge d’aller chercher nos deux commandes deux fois par mois et il nous suffit d’aller boire un café chez elle et de récupérer notre commande. » - F33).
Synthèse et diagnostic
Ces analyses nous ont menés à établir un diagnostic peu encourageant, dans lequel émergent également des facteurs déterminants : l’accessibilité inclusive de l’alimentation locale à la population de Noisy-le-Grand est en difficulté. Cependant, les raisons sous-tendant cette constatation sont désormais mieux comprises, ce qui permet également d’identifier des leviers d’action détaillés dans le Tableau 1.
Eléments moteurs et freins du diagnostic.
Discussion
Notre recherche, par son approche systémique, confronte le discours des consommateurs (niveau micro) aux réalités du terrain, illustrées par les données géographiques et les données des contextes méso et macro. Elle complète les recherches antérieures en transcendant les frontières des différents niveaux d’analyse. Les points saillants apparaissent en Figure 3 et sont discutés ci-après.

Récapitulatif de la recherche.
En termes de mécanismes de distribution, les acteurs de la grande distribution, principaux pourvoyeurs de biens alimentaires, comme le montrent les logiques d’approvisionnement, s’investissent encore timidement dans la commer-cialisation de produits locaux. Pour ce qui concerne les points de vente qui en distribuent à Noisy-le-Grand, leurs caractéristiques les rendent moins accessibles cognitivement au grand public comme cela a déjà été mis en lumière. En ce qui concerne le champ d’action des intervenants, notre terrain d’étude est tributaire de l’asymétrie de pouvoir entre grands distributeurs nationaux et petits fournisseurs locaux, à l’origine de la loi EGalim. Cette asymétrie pourrait nourrir des réflexions, inspirées de l’interaction entre le niveau macro et méso, autour de stratégies de portage coopétitif de producteurs locaux par les acteurs de la grande distribution (Ambroise et al., 2018 ; Depeyre et Dumez, 2007 ; Hani et Dagnino, 2021 ; Koenig, 1996). De plus, la demande en termes de produits locaux qui existe au sein de la communauté ne se fait pas (assez) entendre et prive les populations d’un moyen d’influencer le système d’approvisionnement dans ce sens. Les réactions spontanées des participants à la fin de la collecte de données sur le bulletin board sont éloquentes : quand le sujet du local est abordé, que les individus commencent à s’en saisir et qu’on leur prête une oreille attentive, ils sont enthousiastes et demandeurs. Mais aujourd’hui, en dehors d’une frange de la population qui s’est organisée pour pouvoir se fournir en produits locaux, la demande de la population en zone urbaine est largement ignorée car inaudible, et cela pour deux raisons : la prise de parole spontanée est inexistante et la sollicitation sur ce sujet par les grands acteurs de la filière agro-alimentaire est très faible. Nos résultats plaident pour une meilleure articulation permettant au niveau micro (consommateurs) d’initier une reconfiguration du système.
Pour ce qui touche aux valeurs qui animent le système, on relève un rapport de force déséquilibré entre distributeurs nationaux et fournisseurs locaux, un opportunisme non structurant du côté GMS avec plus de communication que d’actions, un isolement (quelquefois désiré) limitatif pour le local, et globalement une faible volonté de coopérer de la part des acteurs des différents systèmes d’approvisionnement qui restent cloisonnés. Roznowicz et Odou (2021) soulignent que la grande distribution tente, par le processus d’endogénéisation de la critique, de restaurer sa légitimité dans le champ de l’alimentation locale. Odou et al. (2023) montrent que les enseignes affichant leur soutien à la production locale en montrant qu’elles n’en tirent pas bénéfice sont mieux valorisées par les consommateurs. Notre étude complète leurs résultats en mettant en avant l’imbrication multiniveaux qui peut amener le local à devenir une pratique dans le quotidien des consommateurs.
Contributions théoriques
Cette recherche est une des premières à étudier l’alimentation locale en France sous le prisme des systèmes d’approvisionnement au sens de Layton et al. (2022). Elle adopte une démarche pluridisciplinaire croisant le marketing, la gouvernance des territoires et la géographie. Elle nous permet de comprendre comment les comportements alimentaires, ici l’alimentation locale, s’inscrivent de façon plus large dans des systèmes en interaction. Notre recherche va plus loin que les travaux actuels sur l’alimentation locale qui ne confrontent pas les différents niveaux d’analyse. Les recherches actuelles responsabilisent les consommateurs sans tenir compte des conditions socio-matérielles dans lesquelles ils se trouvent : style de vie, réseaux routiers, transports en commun ou localisation des points de vente. Trop souvent, « on pense que les clients agissent dans leur propre intérêt, en recherchant des options censées améliorer l’utilité individuelle » (Carolan, 2021 : 105478). Cette recherche met en évidence la manière dont l’organisation de l’espace et le système d’approvisionnement contraignent les consommateurs : ils modifient leurs capabilités en rendant l’alimentation locale moins accessible financièrement, géographiquement, relationnellement et cognitivement. En effet, si « l’architecture du supermarché » et l’agencement des marchandises façonnent « la mobilité du client en supermarché » (Grandclément, 2011 : 165), de la même manière, la localisation des points de vente façonne la mobilité du client hors du point de vente et sa logique d’approvisionnement. Ainsi, le succès des grandes surfaces est largement dû au fait qu’elles « font baisser les prix » et « permettent de grouper les achats » (Daumas, 2006 : 78) façonnant ainsi (1) les logiques d’approvisionnement qui articulent « grandes courses »” en hypermarché et achats d’appoint (Michaud-Trévinal et al., 2020) et (2) donc, l’accessibilité de l’offre locale hors grande distribution (les circuits courts n’étant pas inclus dans ces logiques d’approvisionnement). L’accessibilité dans ces dimensions géographique, cognitive et financière est un préalable pour que, dans leur diversité, les consommateurs puissent atteindre leurs objectifs (bien manger, être acteur, partager des expériences, solidarité, citoyenneté, respect de l’environnement, connexion à la nature) (Essers, 2016 ; Lanciano et al., 2019). Enfin, les tensions et les conflits mis en valeur par Robert-Demontrond et al. (2017) et Lanciano et Saleilles (2011) dus à des cultures différentes détériorent l’expérience de fréquentation des circuits courts et posent un problème d’accessibilité relationnelle, peu abordé en alimentaire, mais dont l’importance a été mise en valeur dans le domaine de la santé (Revil, 2018). Notre travail met aussi en valeur des phénomènes d’entraide et de collaboration (Cova et Rémy, 2017) notamment au sein des familles pour améliorer l’accessibilité des produits locaux. La pandémie semble avoir pénalisé la fréquentation des circuits courts en diminuant l’accessibilité financière des produits locaux. Chez François-Lecompte et al. (2022), il semble que les « expérimentateurs », c’est-à-dire les consommateurs étant allés vers le local à l’occasion de la pandémie, sont des individus en télétravail. Il est possible que la méthodologie utilisée dans le cadre de notre enquête nous ait permis de capter le vécu de personnes dans des situations davantage précarisées par la pandémie. Cette crise met la théorie et la pratique du marketing au défi d’élargir son champ d’action au-delà du consommateur individuel pour comprendre les contextes systémiques dans lesquels la formation, la croissance, l’évolution et la dynamique des réseaux de systèmes d’approvisionnement pourraient être façonnées pour produire des sociétés durables, éthiques et responsables. Ici, l’accent mis sur les systèmes d’approvisionnement aidera la théorie et la pratique du marketing à trouver des moyens de renforcer sa position en tant que science sociale ayant un rôle central à jouer pour répondre aux crises émergentes, façonner l’avenir de la société et améliorer la justice distributive. A l’instar de l’approche Multi-Level Perspective (MLP) de Geels (2002), nos résultats mettent en lumière le rôle moteur des « alternatives » qui agissent comme des stimuli de l’évolution du système dans son ensemble : si certains systèmes alternatifs échouent, d’autres parviennent à se stabiliser et à accroître leur influence.
Implications managériales
Face au manque de dynamiques collectives constaté à l’échelle de notre terrain d’étude, faire émerger la parole des consommateurs mais aussi de l’ensemble des parties prenantes apparaît comme une voie prometteuse pour faire du local une pratique inclusive en zone urbaine. En se basant sur les résultats de notre recherche et la littérature, plusieurs initiatives pourraient être mises en place pour un objectif double : d’une part, augmenter la présence des produits locaux dans la grande distribution et, d’autre part, développer les circuits courts locaux (Tableau 2).
Recommandations managériales.
Ces initiatives pourraient faire bouger les lignes et amener le paysage sociotechnique dominant à se reconfigurer (Geels, 2002).
Conclusion
La question de l’alimentation est aujourd’hui un défi pour qui s’interroge sur la ville du futur et son rapport à la durabilité et à la justice sociale (Hochedez et al., 2022 ; Lanciano et al., 2019). Des initiatives voient le jour, aussi bien à l’international qu’au niveau régional, pour mettre en place de nouvelles méthodes agricoles, inciter à une consommation responsable et/ou maîtrisée et changer la nature des relations entre producteurs et consommateurs. Orienter ces interactions vers plus de durabilité est l’un des axes de recherche encouragés par la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations) spécialement en milieu urbain 14 . Les recherches sur la (re)conception de systèmes alimentaires durables en milieu urbain se sont fortement développées à l’étranger (Royaume-Uni, Canada, Etats-Unis) et plus récemment en France où la question de la gouvernance multi-échelles et multi-acteurs des stratégies alimentaires urbaines mobilise la communauté scientifique (Brand et al., 2017). Dans cette recherche, nous adoptons une approche systémique pour mieux cerner comment faire de l’alimentation locale une pratique inclusive en milieu urbain en prenant la ville de Noisy-le-Grand comme terrain d’étude. La procédure de collecte de données en deux phases (bulletin board et étude géographique et spatiale) suivie d’une étape de triangulation (étude documentaire et réunions) s’inspire des travaux de Layton et al. (2022) sur les systèmes d’approvisionnement face aux crises. Ce dispositif nous a permis d’éviter l’écueil du biais de confirmation : manger local est une idée séduisante dont la sphère académique et environnementale s’est saisie mais qui, aujourd’hui, existe peu et n’est peut-être pas la réponse pertinente aux enjeux climatiques, environnementaux et sociaux des villes du futur tant que les systèmes d’approvisionnement ne se transformeront pas en profondeur.
En effet, la mise en regard de l’offre alimentaire et des pratiques des consommateurs, analysée sous l’angle systémique, fait apparaître les freins structurels et contextuels de plusieurs natures. Notre recherche indique que la distribution ne remplit que partiellement son rôle en termes d’accessibilité. Les structures actuelles ne répondent pas complètement aux besoins de la population. Les consommateurs sont demandeurs, ils veulent de la diversité, du local, du bio, du conventionnel, du non local, des prix bas, de l’accessibilité. Pour les populations moins privilégiées, c’est la grande distribution qui aujourd’hui coche la plupart des cases, sauf celle du local. Une incitation plus forte des pouvoirs publics permettrait sans doute que les grandes enseignes reconfigurent leurs systèmes d’information, d’achat, de négociation, de logistique, de merchandising afin de permettre aux produits locaux d’intégrer réellement leurs réseaux pour toucher plus largement un public silencieux mais en attente. Les initiatives en faveur du local restent, hélas, très anecdotiques et n’apportent pas de réponses satisfaisantes au défi de l’inclusivité. Ce constat que certains trouveront décevant, présente néanmoins l’intérêt d’éviter de se leurrer et de donner des occasions de green ou social washing à des acteurs plus ou moins sincères dans leur engagements écologiques et sociétaux. Ces acteurs auraient pu s’emparer de conclusions trop optimistes sur des initiatives en faveur du local qui, en réalité, n’ont que peu d’impact sur les communautés. Pour être réellement inclusive, une politique d’incitation à l’alimentation locale doit aborder le système d’approvisionnement commun-autaire dans son ensemble. En effet, certaines innovations –spécialement les innovations sociales – qui ne parviennent pas à passer un certain seuil de diffusion peuvent devenir des « épouvantails » pour leurs détracteurs et sont utilisées comme preuve d’inefficacité du concept sous-jacent alors qu’une prise en compte plus globale d’autres facteurs en aurait fait des succès (Mulgan, 2006). De la même manière, nous ne voudrions pas que le faible impact de certains commerces de produits locaux décrédibilise l’alimentation locale dans son ensemble.
Cette recherche présente certaines limites qui nourrissent de nouvelles questions de recherche. Premièrement, la triangulation a permis de faire confronter plusieurs sources de données pour une meilleure compréhension des dynamiques selon le modèle de systèmes d’approvisionnement adopté. En plus des leviers identifiés dans cette perspective, il aurait été intéressant de les confronter aux enjeux tels que perçus par les experts de la distribution (par la méthode DELPHI, par exemple) et aux pistes de collaboration telles que perçues par les producteurs locaux et les acteurs de la transformation alimentaire locale. Deuxièmement, cette étude a été réalisée pendant la pandémie qui est un contexte particulier et révélateur de vulnérabilité et des inégalités sociales, de la fragilité du système alimentaire et de l’impact de l’humain sur la planète, notamment lorsque la nature a repris ses droits pendant le confinement. En dehors de cette période, les tendances en termes de comportements, de conscience et d’attitudes peuvent changer. Troisièmement, le temps de réalisation du terrain peut être une limite, même s’il y a eu des échanges et des interactions quotidiennes pendant les deux semaines de la collecte. Quatrièmement, certaines questions posées aux participants utilisent l’élicitation libre et la projection dans des scénarios imaginés. Des réponses très riches ont été recueillies, mais nous nous posons la question sur la réaction de ces mêmes participants face à ces mêmes scénarios une fois qu’ils deviennent réels : auraient-ils les mêmes préférences et comportements que ceux évoqués comme réponses dans le cadre de notre terrain ?
Par conséquent, plusieurs questions restent en suspens et alimentent des pistes de recherches futures, par exemple : comment transformer la distribution pour qu’elle intègre le local dans sa chaîne de valeur, quel est le rôle des capacités R&D, marketing et logistique dans la mise en place d’une politique d’achat local ? S’agit-il d’acquérir de nouvelles capacités, de s’appuyer sur les capacités existantes ? Quelles sont les ressources nécessaires pour développer cette politique d’achat local ? La mise en place du local dans la grande distribution engendre une tension entre la politique d’achat actuelle très centralisée et la mise en place d’une politique d’achat local qui supposerait de donner plus d’autonomie aux points de vente ; elle pourrait être étudiée à l’aide de la théorie des paradoxes (Smith et Lewis, 2011) déjà mobilisée dans d’autres recherches pour comprendre la mise en place de politiques de durabilité au sein des organisations. La littérature en gestion, notamment en GRH, a étudié les réseaux territorialisés de PME et leur impact sur la GPEC ou la formation professionnelle (Loubès et Bories-Azeau, 2010 ; 2016). Une piste serait d’investiguer au niveau de territoires comment inciter les producteurs à se regrouper pour développer des relations avec les enseignes. Ensuite, nos répondants indiquent recourir à des plats tout préparés durant la semaine, proposer des plats transformés locaux en GSA pourrait permettre de les faire aller vers l’alimentation locale. La mention de l’origine géographique locale « influence positivement la perception de bénéfices pour soi (sanitaires et gustatifs) et pour les autres (sociaux et environnementaux) ainsi que l’intention d’achat » (Merle et al., 2016 : 35). Toutefois un manque de confiance envers les GSA pourrait être transférée (Konuk, 2022) aux plats transformés locaux et modifier ces inférences. L’image du magasin peut en effet « constituer un signal pour attribuer » une qualité aux produits (Diallo, 2020 : 60). Il serait intéressant de compléter les travaux de Merle et al. (2016) en manipulant non seulement l’origine géographique du produit (locale ou non) mais aussi le circuit de distribution (GSA versus magasin de producteurs par exemple) et en mesurant les inférences et la confiance. Enfin, on peut se poser la question des bénéfices à mettre en avant dans les messages visant à promouvoir l’alimentation locale par le biais par exemple de la communication sur le lien de vente, des outils digitaux etc. : le bien manger, le partage d’expériences, la solidarité́, la citoyenneté, le respect de l’environnement ou la connexion à la nature. Il s’agit ici de choisir le cadrage, c’est-à-dire de « sélectionner » certains bénéfices et de « les rendre saillants » afin d’influencer le comportement des individus (Entman, 1993 : 52). Il n’existe pas de consensus du cadrage autour des bénéfices vers les autres ou vers soi à retenir pour promouvoir des comportements écologiques (Yang et al., 2015). Une étude plus poussée des cadres mis en avant par les acteurs privés ou publics à travers la presse quotidienne, les documents officiels est tout d’abord indispensable. Il serait ensuite pertinent de mener une expérimentation pour déterminer quel cadrage utiliser pour faire adhérer les individus à une alimentation locale. Cette expérimentation pourrait tenir compte de la congruence des bénéfices mis en avant avec les valeurs égoïstes versus altruistes des individus. Autant de pistes qui incitent à poursuivre les recherches sur cette thématique.
Supplemental Material
sj-docx-1-ram-10.1177_07673701241235103 – Supplemental material for L’alimentation locale peut-elle devenir une pratique inclusive en zone urbaine ? Une approche par les community provisioning systems
Supplemental material, sj-docx-1-ram-10.1177_07673701241235103 for L’alimentation locale peut-elle devenir une pratique inclusive en zone urbaine ? Une approche par les community provisioning systems by Marie-Laure Mourre, Christine Gonzalez and Amina Djedidi in Recherche et Applications en Marketing (French Edition)
Supplemental Material
sj-docx-2-ram-10.1177_07673701241235103 – Supplemental material for L’alimentation locale peut-elle devenir une pratique inclusive en zone urbaine ? Une approche par les community provisioning systems
Supplemental material, sj-docx-2-ram-10.1177_07673701241235103 for L’alimentation locale peut-elle devenir une pratique inclusive en zone urbaine ? Une approche par les community provisioning systems by Marie-Laure Mourre, Christine Gonzalez and Amina Djedidi in Recherche et Applications en Marketing (French Edition)
Footnotes
Annexe 1
Présentation de la littérature sur l’alimentation locale selon les niveaux micro, méso et macro.
| Thématiques | Exemples de travaux | Eléments notables | |
|---|---|---|---|
|
|
|||
| Dimensions de la proximité non spatiale | Mobilisation de la proximité socio-économique dans les travaux en marketing : Dampérat (2006), Bergadaà et Del Bucchia (2009), Labbé-Pinlon et al. (2016), Gahinet (2018)
Proximité d’accès, relationnelle, identitaire et de processus Praly et al. (2009), Praly (2010), Prigent-Simonin et al. (2012a), Hérault-Fournier et al. (2012), Hérault-Fournier (2013), Praly et al. (2014), Noël et Le Grel (2018), Benedetti et al. (2023) Proximité de processus, économique, identitaire, relationnelle, fonctionnelle, culturelle, expérientielle et d’accès : Chicoine et al. (2022) |
Possibilité d’échanger avec le producteur (proximité relationnelle), la connaissance des processus (proximité de processus), le partage de valeurs (proximité identitaire) comme dimension de la proximité (par exemple Prigent-Simonin et al., 2012a, Hérault-Fournier et al., 2012). - Noël et Le Grel (2018) ajoutent la proximité économique décrivant des échanges économiquement viables pour les différents acteurs. - Chicoine et al. (2022) les complètent par l’histoire (proximité culturelle) et l’expérience partagée (proximité expérientielle). Interdépendance entre la proximité géographique et la proximité socio-économique, la proximité socio-économique rendant fonctionnelle la proximité géographique (Praly et al., 2009). Analyse de la proximité spatiale de l’offre alimentaire en général montrant que l’alimentation locale n’occupe pas une place importante dans les représentations qu’ont une grande partie des individus de la proximité (Essers, 2016) |
|
| Etude des conséquences de la proximité | Compréhension de la relation envers les circuits courts | Impact de la proximité sur la confiance : Prigent-Simonin et al. (2012a), Hérault-Fournier et al. (2012), Dufeu et Ferrandi (2013)
Impact de la proximité d’accès sur les intentions : Jara et al. (2020) |
Impact de 3 dimensions de la proximité (proximité identitaire, relationnelle et de processus) sur la confiance et sur l’achat de produits alimentaires dans des circuits courts (Prigent-Simonin et al., 2012a, Hérault-Fournier et al., 2012). Influence de la proximité de processus sur les intentions de réabonnement à un panier (Jara et al., 2020). |
| Compréhension de l’expérience et des pratiques | Approche expérientielle : Beaudouin et Sugier (2017), Beaudouin et al. (2018), Dargos Le Goascoz et al. (2023)
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Existence de 6 dimensions de l’expérience en circuit court alimentaire : une dimension rhétorique, praxéologique, sociale, temporelle, spirituelle et hedonico-sensorielle (Beaudouin et al., 2018), Valeur de consommation en circuits courts alimentaires structurée autour des composantes économique (rapport qualité/prix), hédonique (aspect ludique), altruiste (écologie/justice sociale/préservation de l’économie locale), spirituelle (se recentrer sur ces valeurs) et sociale (construction identitaire) (Beaudouin et Sugier, 2017:3) liées à la qualité perçue des produits, au « cadre très spécifique des sites d’approvisionnement plutôt « champêtres » » ou l’impact positif perçue sur l’environnement et l’économie locale |
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| Compréhension de la fréquentation des circuits courts | Profils et des représentations des acheteurs en circuits courts : Prigent-Simonin et al. (2012b), Chevallier et al. (2014), Bavorova et al. (2015)
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Description de l’acheteur en circuit court comme un individu, titulaire d’un niveau d’études élevé, avec des revenus élevés et provenant d’une CSP dite supérieure, qui se procure régulièrement fruits et légumes en circuit court dans divers lieux d’approvisionnement à proximité de son domicile et utilise à la fois des circuits courts et des circuits longs (Prigent-Simonin et al., 2012b) |
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| Compréhension du choix des produits locaux | Rôle des motivations altruistes et égoïstes : Zepeda et Deal (2009), Sirieix et al. (2011), Birch et al. (2018), Zhang et al. (2020), Abid et al. (2020)
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Importance de l’information fournie sur le produit (variété, origine locale ou non, nature organique ou non) sur la propension à payer du consommateur (Barlagne et al., 2015) |
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| Mise en valeur du rôle des distributeurs dans la promotion de l’alimentation locale | Compréhension des pratiques des distributeurs en termes d’alimentation locale : Zwart et Wertheim-Heck (2021)
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Mise en place de pratiques d’approvisionnement locales considérées comme plus respectueuses de l’environnement par les acteurs de la RSE au sein des enseignes, avec des ajustements dans les stratégies d’approvisionnement pour s’adapter aux producteurs locaux (Zwart et Wertheim-Heck, 2021). |
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| Mise en valeur du rôle des agriculteurs | Analyse des trajectoires des agriculteurs : Lanciano et Saleilles (2020)
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Analyse de la trajectoire de passage en circuits courts des agriculteurs : (1) mise en valeur de l’apprentissage sur le tas et du poids des réseaux dans le passage aux circuits courts et (2) du développement d’un contexte favorable au passage en circuit court (Lanciano et Saleilles, 2020) |
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| Analyse des pratiques dites alternatives et citoyennes | Initiatives citoyennes pour la transition vers l’autonomie alimentaire: Corrigan (2011), Lanciano et al. (2019), Hochedez et al. (2022)
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Proposition d’une typologie des initiatives citoyennes autour de la justice sociale et la sécurité (Lanciano et al., 2019) |
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| Analyse du locavorisme | Définition du locavorisme comme une idéologie : Fitzgerald (2016), Reich et al. (2018)
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Description du locavorisme comme une idéologie (Reich et al., 2018) autour de trois croyances lionisation (croyance dans la supériorité du local), l’opposition (rejet du système alimentaire dominant) et la communautarisation (sens de la communauté, impression d’aider la communauté) qui influencent les comportements d’achat. | |
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| Impact des dimensions culturelles et socio-culturelles |
Impact de la culture nationale sur les perceptions des non engagés dans une CSA/AMAP : Moruzzi et Sirieix (2015)
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Mise en valeur de la similarité des pratiques et des valeurs des individus italiens et français engagés dans les AMAP et des différences chez les personnes non engagées italiennes et françaises en utilisant l’approche par les paradoxes (Moruzzi et Sirieix, 2015) | |
| Mise en valeur du rôle des pouvoirs publics | Questionnement de la gouvernance alimentaire territoriale et notamment des plans alimentaires territoriaux : Lamine et Chiffoleau (2012), Billon et al. (2016), Billion (2017), Corade et al. (2022); Corade et Lemarié-Boutry (2020), Kang et al. (2022), Perrin et Lacquement (2023), Néel, Perrin et Soulard (2023), Yap (2023)
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Structuration de la gouvernance alimentaire territoriale autour de trois acteurs (la société civile, les acteurs du marché et l’état), gouvernance très ancrée dans la question agricole et autour des acteurs de l’ESS et du développement local (Billion, 2017) et ne prenant pas en compte des distributeurs dans les projets de développement de l’alimentation de proximité (Billion et al., 2016) du fait d’une mauvaise connaissance des distributeurs, de leurs savoir-faire spécifiques, d’un manque d’intérêt ou d’une image négative de la distribution mais aussi d’une logique filière de la part des distributeurs. |
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Annexe 2 - La méthode des itinéraires
Cette méthode conçoit la consommation comme un fait social (et non une décision individuelle) qui se construit le long d’un itinéraire temporel, spatial et d’interactions sociales (Desjeux, 2006). Elle est basée sur un protocole en sept étapes : élaboration/négociation des choix dans le foyer, déplacement au lieu d’approvisionnement, achats au sein du lieu de vente, stockage, préparation culinaire, con-sommation et conditions d’usage, et gestion des restes et des déchets. Elle est, en effet, particulièrement adaptée à l’observation et à l’analyse des pratiques de consommation alimentaire. La mobilisation de la méthode des itinéraires dans notre projet traduit une prise de risque dans la mesure où elle requiert une combinaison de compétences multiples et est très coûteuse en temps. En effet, elle nécessite une variété de collectes de données (entretiens, prises de photos des lieux d’achat et de consommation et observations) de manière longitudinale (plusieurs phases terrain successives avec le même consommateur), ce qui explique qu’elle a été peu utilisée à ce jour dans les recherches en management, malgré son intérêt méthodologique (Béji-Bécheur et Campos, 2008).
Annexe 3
Caractéristiques sociodémographiques des répondants.
| Pseudonyme | Genre | Année de naissance | Lieu de naissance | Principale activité professionnelle | Situation familiale |
|---|---|---|---|---|---|
| F1 | F | 1995 | Rivne, Ukraine | Pas d’activité professionnelle | Non spécifiée |
| F2 | F | 1991 | Chambray-lès-Tours, France | Cadre | Mariée, mère d’un bébé |
| F3 | F | 1989 | Roanne, France | Salarié qualifié | Maman d’un garçon de 6 ans |
| F4 | F | 1963 | Paris, France | Cadre | Mariée et mère de deux grands enfants âgés de 18 et 22 ans, en cours d’études supérieures. |
| F5 | F | 1992 | Paris, France | Fonctionnaire | Union civile sans enfant |
| F6 | F | 1986 | Paris, France | Cadre | Maman d’un petit garçon de 3 ans et demi et enceinte |
| F7 | F | 1993 | Noisy-le-Grand, France | Cadre | En couple |
| F8 | F | 1986 | Tirgu-Mures Roumanie | Salarié qualifié | Mère au foyer avec un enfant de 2 ans |
| F9 | F | 1995 | Bamako, Mali | Salarié qualifié | Non spécifiée |
| M10 | M | 1981 | Levallois-Perret, France | Cadre | Marié sans enfant |
| F11 | F | 1995 | Paris, France | Salarié qualifié | Mariée, mère d’une fille de 3 ans |
| F12 | F | 1976 | Noisy-le-Sec, France | Cadre | 3 enfants, âgés de 9, 14 et 17 ans |
| F13 | F | 1979 | Reims, France | Autres | Maman, deux enfants de 7 et 5 ans |
| M14 | M | 1988 | Paris, France | Cadre | Non spécifiée |
| F15 | F | 1986 | Noisy-le-Grand, France | Pas d’activité professionnelle | En couple, mère d’une fille de 11 ans |
| F16 | F | 1985 | Bondy, France | Cadre | Non spécifiée |
| M17 | M | 1988 | Villeneuve saint Georges, France | Salarié qualifié | Marié |
| F18 | F | 1987 | Domont, France | Cadre | Pacsée |
| F19 | F | 1990 | Champigny-sur-Marne, France | Cadre | En couple, sans enfant |
| F20 | F | 1983 | Puteaux, France | Agent administratif | En couple, petit garçon de 7 ans |
| F21 | F | 1994 | Annecy, France | Cadre | En couple |
| F22 | F | 1990 | Saint Paul de La Réunion, France | Salarié qualifié | Maman de 2 enfants de 5 et 1 ans |
| F23 | F | 1981 | Dole, France | Cadre | Mariée, mère de deux enfants, un garçon de 10 ans et une fille de 4 ans |
| F24 | F | 1993 | Nogent-sur-Marne, France | Cadre | En couple, sans enfant |
| F25 | F | 1988 | Paris, France | Occupation intermédiaire | En couple, avec un petit garçon de deux mois |
| F26 | F | 1973 | Saint Avold, France | Salarié non qualifié | Mère célibataire de 3 adolescents, âgés de 15, 14 et 10 ans |
| F27 | F | 1995 | Orange, France | Salarié qualifié | Mariée, mère d’un enfant |
| F28 | F | 1996 | Mekla, Algérie | Salarié qualifié | Non spécifiée |
| F29 | F | 1990 | Lagny-sur-Marne, France | Cadre | Non spécifiée |
| F30 | F | 1960 | Vienne, France | Retraité | Célibataire, vit seul, un enfant âgé de 29 ans |
| F31 | F | 1986 | Noisy-le-Sec, France | Handicapés | Maman de 2 enfants |
| F32 | F | 1992 | Noisy-le-Grand, France | Salarié non qualifié | Cohabitation, enfant de 9 mois |
| F33 | F | 1998 | Créteil, France | Étudiant | Non spécifiée |
| M34 | M | 1994 | Nogent-sur-Marne, France | Salarié qualifié | Non spécifiée |
| M35 | M | 1990 | Lagny-sur-Marne, France | Travailleur non qualifié | En couple |
| F36 | F | 1985 | Alfortville, France | Cadre | Mère de deux enfants, enceinte |
| M37 | M | 1995 | Tunisie | Étudiant | Non spécifiée |
| F38 | F | 1979 | Champigny sur Marne, France | Cadre | Non spécifiée |
| F39 | F | 1987 | Saint Dizier, France | Cadre | Célibataire sans enfant |
| F40 | F | 1987 | Fontainebleau, France | Cadre | Marié(e) |
| F41 | F | 1981 | non spécifié | Créer une entreprise | Concubinage, un enfant de 7 ans |
| F42 | F | 1980 | Noisy-le-Grand, France | Salarié qualifié | Célibataire, sans enfant, vit avec sa mère |
| F43 | F | 1994 | non spécifié | Cadre | Non spécifiée |
Annexe 4 - Mise en place du Bulletin Board
Après avoir recensé les différents moyens de contacter les habitants en cette période de confinement et de distanciation sociale, nous avons choisi d’utiliser un groupe Facebook fermé intitulé « Tu sais que t’habites à Noisy quand » rassemblant plus de 17 000 personnes. Très actif, « le groupe a pour objectif de permettre au Noiséen, ancien comme nouveau, d’échanger, de s’informer, de se remémorer des souvenirs, de partager sur (notre) belle commune ». Après avoir été admis au sein du groupe privé en exposant notre objectif de recherche aux modérateurs, nous avons pu y poster un message de recrutement à l’étude le 25 janvier 2021. Un dédommagement financier à raison de 10€ par jour de participation était proposé. Les conditions pour pouvoir participer était d’être la personne chargée des courses alimentaires au sein du foyer et d’être disponible 30 minutes chaque jour du lundi au vendredi durant la 1ère quinzaine de février 2021.
La plateforme Krealinks a été choisie. La collecte a eu lieu du 1er au 12 février 2021. Quarante (40) questions et activités ont été scénarisées de manière à couvrir les différents thèmes relatifs à l’alimentation locale à Noisy-le-Grand selon le séquençage proposé par Desjeux (2006). Selon les questions, différents stimuli ont été proposés aux répondants : extrait de reportage, article, sondage, éléments d’élicitation libre et de projection. Les répondants ont eu aussi la possibilité de poster des photographies en réponse à certaines questions. Les participants avaient la possibilité d’y répondre quand ils le souhaitaient dans les 24 heures suivant leur publication. Tous les participants ont été pseudonymisés. Ils avaient en outre la possibilité de masquer leurs réponses aux yeux des autres participants s’ils le désiraient.
Annexe 5
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|---|---|
| Au niveau individuel | |
| Définition de l’alimentation locale autour de la proximité | Proximité=Distance géographique |
| Proximité=Ville ou région | |
| Proximité=Pays | |
| Valeurs autour de 4 dimensions : | - Individu : bien manger, devenir acteur et se réapproprier son alimentation |
| - Relations interpersonnelles : importance des expériences ludiques partagées et la transmission de connaissances | |
| - Communauté : importance d’avoir un comportement citoyen en favorisant les produits et les producteurs locaux, aider et d’être solidaire avec les petits commerçants et producteurs | |
| - Nature : importance de respecter l’environnement en polluant moins, se reconnecter avec les rythmes de la nature | |
| Capabilités | Maillage de la ville en points de vente |
| Disponibilité des produits locaux dans les points de vente | |
| Accessibilité cognitive de l’alimentation locale | |
| Accessibilité financière de l’alimentation locale | |
| Accessibilité relationnelle de l’alimentation locale | |
| Accessibilité géographique de l’alimentation locale | |
| Logiques d’action | 1ère logique : Plein en hypermarchés ou supermarchés et les courses d’appoint en supermarché et magasin de proximité |
| 2ème logique : Plein en hypermarchés ou supermarchés + magasins de proximité + marché | |
| 3ème logique : Magasins de proximité + fréquentation des marchés, des fermes et des circuits courts | |
| Au niveau des groupes | |
| Communication | Transmission intergénérationnelle |
| Instances de socialisation comme l’école | |
| Confiance | Confiance comme caractéristique des circuits courts : traçabilité, échange |
| Méfiance envers les grandes surfaces alimentaires | |
| Coopération/compétition | Participation à un collectif |
| Auto-organisation | Pratiques collaboratives avec l’entourage |
Annexe 6 - Implantation géographique,histoire et évolution démographique de Noisy-le-Grand
La ville de Noisy-le-Grand est située en Seine-Saint-Denis (93) et est entourée par les départements du Val-de-Marne (94) au sud est la Seine-et-Marne (77) à l’est. La commune s’étend sur environ 4 km d’Est en Ouest et sur 5 km du Nord au Sud. Sa surface boisée occupe 22% du territoire.
L’espace communal est coupé en deux par l’autoroute A4 qui relie Paris à Strasbourg. L’espace est aussi divisé et cintré, au Nord par la Marne et au Sud par le bois Saint-Martin. Cette singularité géographique a favorisé le développement d’une diversité de l’habitat, facilement identifiable en fonction des quartiers ; logements pavillonnaires aux bords de la Marne et au centre-ville, logements sociaux dans le quartier Est et le Pavé Neuf-Mont d’Est où se trouve aussi le Centre commercial Arcades qui couvre 56 000 m2 près de l’autoroute. La population est plus présente au Nord qu’au Sud ; l’autoroute A4 qui coupe la commune en deux contribue fortement à cette partition démographique. La tranche d’âge la plus représentative sur la commune est celle des 15–29 ans, présente de façon homogène sur l’ensemble du territoire, à l’exclusion de la zone pavillonnaire du bord de Marne. La part des 0-14 ans suggère un nombre de naissances important dans les quartiers au Nord de l’autoroute où l’habitat collectif est dense. Les zones où le niveau de vie est le plus bas correspondent aux logements collectifs, inversement les zones aux revenus les plus importants correspondent aux zones pavillonnaires. Les foyers les plus pauvres sont localisés au quartier Est et au pavé Neuf-Mont d’Est ainsi qu’aux Richardets à proximité d’Emerainville. Les quartiers les plus favorisés sont situés en bord de Marne. La zone du bois Saint-Martin n’est pas habitée. Noisy-le-Grand accueille des populations d’Afrique subsaharienne, de même que de familles en provenance du Maghreb et du Portugal. La ville comporte également une importante communauté antillaise et asiatique.
Acknowledgements
Les auteurs tiennent à remercier sincèrement les trois relecteurs anonymes dont les commentaires ont considérablement amélioré cet article ainsi que les trois rédactrices en chef invitées (Carolina Werle, Gaëlle Pantin Sohier et Lucie Sirieix) pour leur précieux travail de coordination. Merci aussi à Laurent Bertrandias et Carla McCannon pour leur travail au service des auteurs et de Recherche et Applications en Marketing.
Les auteurs tiennent également à remercier l’équipe Krealinks et Frédéric Barret qui a assuré la modération du bulletin board.
Enfin, cet article n’aurait probablement pas vu le jour sans le soutien chaleureux des membres du pôle Marketing de l’IRG (Université Paris Est Créteil, Université Gustave Eiffel), du groupe Mangers (Université du Mans, Université d’Angers) et du Laboratoire d’Economie Dionysien (Université Paris 8).
Financement
Cet article bénéficie du soutien financier du projet PICORA, financé par l’I-Site Future de l’Université Paris-Est (UPE). Les auteurs souhaitent exprimer leur gratitude envers les membres de PICORA, en particulier Albert Da Silva Pires et Elisabeth Robinot.
Matériel supplémentaire
Le matériel supplémentaire de cet article est disponible en ligne.
Notes
References
Supplementary Material
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