Abstract
Le présent article propose d’examiner la problématique de la migration des œuvres de la littérature française vers le continent d’Asie. Il tentera d’établir l’origine de cette migration, le parcours migratoire des œuvres ainsi que les conditions de leur accueil dans les pays asiatiques notamment en Chine et au Japon. Parmi les nombreux aspects reliés au transfert des œuvres vers leurs nouveaux lectorats, le rôle de vecteur que joue la traduction sera analysé. Sera aussi mis en relief le rôle de tremplin et d’intermédiaire du Japon dans l’accomplissement du transfert des œuvres françaises. Enfin Madame Chrysanthème tout comme La Dame aux camélias sera étudiée sous l’angle de leur rencontre avec la littérature locale.
Keywords
L’historique de la pénétration des œuvres de la littérature française en Asie aura besoin, dans l’ère de la transculture, d’être examiné sous l’angle de la migration et du transfert cultuels. D’emblée, le sujet englobe en soi deux volets qui sont étroitement liés. D’une part la pénétration de tout livre d’expression française en Asie ; et de l’autre, la migration des œuvres de la littérature française sur le continent. Car l’avènement du transfert des chefs-d’œuvre se situe en aval du phénomène de la pénétration des livres, ceux-ci relèvent d’abord des livres d’apostolat. L’un comme l’autre requiert des recherches d’envergure qui ne sauraient être traitées à fond dans le cadre restreint du présent article. Étant donné cette limite, nous délimiterons nos objets d’étude aux cultures classées a priori non-francophones, plus particulièrement la Chine et le Japon, reliés à plus d’un égard dans leur rencontre avec la littérature française. Nous tenterons d’abord de poser quelques jalons chronologiques relatifs à l’origine du déplacement de livres français vers l’Asie. Puis, nous tâcherons de reconstituer le parcours migratoire des œuvres de la littérature française vers l’Asie. Enfin, à la lumière de l’approche du transfert littéraire (Espagne), nous verrons comment les chefs-d’œuvre ont migré en Chine comme au Japon ; quel est le rôle de métissage culturel que joue la traduction ; quel est encore le rôle de tierce culture que joue le Japon cristallisé dans le parcours Paris–Tokyo–Shanghai. Enfin, l’exemple de Madame Chrysanthème comme celui de La Dame aux camélias illustre l’enjeu de la rencontre des chefs-d’œuvre migrés avec la culture locale. C’est-à-dire le rôle de catalyseur que jouent ces derniers au sein des littératures d’hôte, en bouleversant l’horizon de lecture tout comme celui de création.
L’historique de la migration des livres
Aussi loin qu’on puisse remonter, l’origine de la pénétration des livres français en Asie s’amorce avec l’arrivée des Européens/Français sur le continent. Sans doute dans l’esprit de plusieurs, les voyages de Marco Polo au XIIIe siècle posent un repère initial. Ainsi de ces voyages auréolés par la postérité ou d’autres moins connus, il est permis d’avancer que des livres d’Occident pénètrent en Asie. Difficile de quantifier autant ces voyages lointains que des livres réellement migrés, en revanche, nous pourrions nous appuyer sur quelques événements historiques majeurs pour tâcher de mesurer l’envergure de la pénétration des livres. Notre hypothèse est que des livres d’Occident pénètrent indubitablement en Asie après 1517 : L’année de Dingchou sous le règne de Zhengde [1517], tandis que j’étais fonctionnaire au Service des Affaires Marines du Guangtong, deux grands vaisseaux surgirent et entrèrent directement dans le port de Huaiyuan au Guangtong ; ils se dirent Portugais et prétendirent venir payer le tribut. Le capitaine s’appelait Jiabidan et ils avaient tous de grands nez et des yeux creux. (Meng, 2004 : 160–1)
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Ce passage extrait du carnet de notes d’un fonctionnaire des Ming, un certain Zheng Ruozeng, affirme les premières apparitions des Européens post-Marco Polo. Et la présence soutenue des Européens a lieu suite au comptoir portugais à Macao, considéré comme point d’accueil de l’arrivée des Européens. Pour l’historiographie chinoise, Macao constitue la première brèche à l’accotement de tout voilier européen, circonscrivant indirectement dans le temps l’entrée des premiers livres d’Occident. Accommodés sur le terrain par le comptoir, des Jésuites portugais/français se ravitaillent avant de poursuivre leur chemin vers l’intérieur du continent. C’est ainsi qu’à partir de ces voyages sont disséminés des livres venant d’Occident. Il en va de même pour d’autres événements historiques qui génèrent d’autres arrivées des Européens en Asie. En ce sens, l’année 1698 – date officielle des relations commerciales franco-chinoises 2 – pose un jalon significatif au déplacement potentiel des livres français vers l’Asie. Sans nous attarder davantage sur beaucoup d’autres événements majeurs, ces repères historiques suffisent à délimiter et à situer dans le temps le début d’introduction des livres français/européens sur le continent.
Une fois circonscrit le point de départ, interrogeons-nous sur le genre ou la teneur des premiers livres migrés. Selon l’historiographie française, ce sont les missions catholiques qui frayent le chemin aux missions commerciales qui emboîtent le pas. De sorte que l’origine de l’apparition des livres d’expression française en Asie provient des œuvres d’apostolat, par conséquent la teneur des livres. On n’a qu’à penser à l’envergure de la diffusion des écrits des Jésuites sur les continents pour s’en convaincre. Les Jésuites font incontestablement figure salvatrice à travers la divulgation de leurs Relations. 3 En parallèle avec l’évangélisation de la Compagnie de Jésus, il y a d’autres communautés, telles La Société des Missions-Étrangères de Paris qui amorce leurs premiers voyages vers l’Asie au début du XVIIe siècle. Et les apostolats de différents ordres modifient dès lors le paysage culturel local homogène en installant les différents fiefs à travers l’Empire du Milieu, celui des Indes et le royaume du Japon. À partir de là, des livres d’apostolat chrétien circulent et disséminent en Asie.
La vertu de l’exemple des Jésuites et des communautés religieuses est qu’il démontre que l’historique de la migration des livres français en Asie s’écrit avec l’histoire des missions catholiques sur le continent. Le motif du prosélytisme chrétien poserait le premier jalon du déplacement des livres France-Asie. Un tel constat sous-entend le genre et la teneur des livres qui concourent d’abord au prosélytisme chrétien. De par ses ressources et ses bonnes œuvres sur le terrain, le monde ecclésiastique joue un rôle de premier rang dans la diffusion au début des livres français sur le continent. À preuve, la première trace tangible de la traduction des livres d’Occident en Chine concerne la Bible au tour des années 1740 lorsque quelques lettrés profitent de l’occasion pour la remanier en lui donnant un air romancé (Aying, 2009 : 184). La pénétration des livres d’Occident augmente au cours des XVIIIe et XIXe siècles à mesure que s’intensifie la présence des Occidentaux due aux missions commerciales qui s’accroissent ainsi qu’au progrès de l’industrie maritime. Mais la véritable vogue de la migration des livres français s’amorce suite à l’entrée des chefs-d’œuvre littéraires qui connaissent des succès inouïs.
La migration des œuvres littéraires (1880–1930)
La première (1840–2), suivie de la deuxième (1860) guerres d’opium marquent un tournant des rapports de force entre les pays européens et la Chine en faisant tomber le rempart de la dynastie herculéenne Qing. Suite aux nombreux accords issus de la défaite des Qing, la France installe ses premiers intérêts à travers l’Empire du Milieu amenant en son sein la dissémination de la civilisation française. Le temps s’annonce en faveur de l’entrée systématique des livres. Car la défaite fait apparaître en Chine un attrait inassouvi de vouloir connaître l’Autre. L’appel de l’Occident aiguise le besoin et le désir de lire sur l’Occident. Devant le climat de fin de règne des Qing et face à la puissance des Occidentaux, le camp progressiste préconise la traduction des œuvres occidentales comme un moyen privilégié pour prôner réforme et révolution. La France est alors perçue comme porteuse de Lumière, capable d’éclairer l’obscurantisme qui plane sur le pays. Une telle conjoncture crée des conditions propices aux entrées des grands textes tels L’esprit des lois ou Le Contrat social qui ont besoin d’être traduits rapidement. De cet angle, la traduction fait foi du transfert accompli des œuvres françaises. Car son « caractère métissant » 4 transforme le produit de départ (en français) en celui d’arrivée (en chinois), cautionnant l’accomplissement de la migration des livres. Ainsi la seconde partie du XIXe siècle marquera la première phase du transfert en Chine des œuvres de la littérature française. Leur entrée systématique fait instantanément de la traduction une industrie populaire.
Le climat littéraire de l’époque est que l’Asie connaît sa première génération d’auteurs bilingues (en l’occurrence le français/l’anglais). Ces derniers, du fait qu’ils sont occidentalisés et adeptes des littératures européennes, créent un horizon d’attente propice. C’est dans une conjoncture d’adulation, voire d’apologie des auteurs occidentaux, que plusieurs œuvres font leur entrée en Chine comme au Japon. Et les années 1880–1930 enregistrent l’âge d’or de la littérature étrangère en Chine. Leur recensement dans les catalogues, index ou bibliographies de l’époque en fait foi. Par exemple, dans sa Bibliographie des ouvrages occidentaux, Liang Qichao (1873–1929) indique que pour la seule année 1896 on recense 353 ouvrages occidentaux traduits en chinois (Han DH, 1969 : 58). Le Catalogue des livres traduits du français en chinois (Centre Étiemble, 1996 : 53) s’appuie sur le même sens avec le recensement de l’ensemble des œuvres de la littérature française migrées et traduites au cours du XXe siècle. Et enfin, les œuvres des 200 écrivains français recensées dans La Grande Encyclopédie (She, 1999 : 178) pour leurs traductions complètes ou partielles attestent sans l’ombre d’un doute le transfert systématique des œuvres françaises en Chine et dans une large mesure en Asie.
L’ère de la littérature traduite
Des livres d’apostolat chrétien aux chefs-d’œuvre littéraires, la migration des livres français vers l’Asie évolue et change de teneur dans le temps pour s’axer sur le volet littéraire. Les premières deux décennies du XXe siècle connaissent un point culminent. Un coup d’œil sur L’Index de la Revue mensuelle du roman, on est frappé par la quantité écrasante des nouvelles de Maupassant et de Daudet, à commencer par Les Prisonniers traduit en 1904 par Mao Baishi (Han YY, 2008 : 344). 5 Cette propension est aussi confirmée par le tableau dressé par Liu Shan qui recense une dizaine d’œuvres des deux écrivains traduites entre 1910 et 1920 (Liu, 2004 : 164). Les œuvres de Jean-Jacques Rousseau tiennent aussi une place prééminente avec leurs nombreuses traductions, notamment des extraits des Confessions parus dès 1904 aux Éditions Shang Wu. 6 Les textes de Montesquieu sont également migrés, tels L’Esprit des lois traduit par Yen Fu et paru en 1908. Les Lettres persanes rejoignent aussi le lectorat chinois grâce à leur traduction parue dans le magazine Présentation de loi et de politique (Han YY, 2008 : 17). La très populaire et avant-gardiste revue La Nouvelle Jeunesse introduit Romain Rolland en décembre 1919 avec la traduction par Zhang Gaonien de La Déclaration de l’indépendance d’Esprit (Song, 2006 : 25). 7 Cette traduction est basée sur la version anglaise parue en même année que le texte français (2006 : 27). Ceci donne à croire qu’autour des années 1920 – le temps fort de la migration des œuvres occidentales – on accuse peu de retard dans la traduction. Les décennies 1920 et 1930 voient culminer la réputation de Romain Rolland en Chine où on relève 9 œuvres traduites et 14 versions de leurs traductions (2006 : 38–9). Ces traductions paraissent systématiquement dans les revues avant-gardistes, notamment La Nouvelle Vogue fondée par des étudiants de l’Université de Pékin.
L’effervescence de la traduction se mesure incontestablement par les chiffres hautement éloquents qui parlent d’eux-mêmes et qui indiquent la tendance du jour. La décennie 1915–25 offre un exemple éclatant. Ainsi La Nouvelle Jeunesse introduit 74 écrivains étrangers et publie 128 textes traduits entre 1915 et 1921 (Cheng, 2005 : 192) 8 et La Revue mensuelle du roman fait paraître 649 traductions entre 1921 et 1925. Au point où dans le monde littéraire de fin de Qing, le mot d’ordre est : créer vaut moins que traduire. Et les premières deux décennies du XXe siècle enregistrent plus de 400 œuvres traduites par rapport à 120 œuvres créées (Aying, 2009 : 1). Dans son étude magistrale intitulée L’Histoire du roman, le père de la critique littéraire chinoise Aying (Qian Xingcun, 1900–77) affirme que la traduction occupe les deux tiers d’ouvrages publiés, une assertion confirmée un demi-siècle plus tard par d’autres chercheurs (Liu, 2004 : 128). Jusqu’en 1949, avant l’intronisation du communisme en Chine, la traduction d’œuvres occidentales atteint au-delà de 3000 ouvrages (Han DH, 1969 : 99). Une telle quantité ne laisse planer aucun doute sur l’envergure phénoménale de la migration et du transfert en Chine des œuvres de la littérature française.
Il n’y a pas que le roman qui est migré mais aussi la poésie. Le recueil Fleurs du mal paraît en 1925 dans la revue Weiyu (La Bruine) grâce à la traduction de Li Jinfa (Cheng, 2005 : 195). Dans l’histoire de la poésie chinoise, la parution de La Charogne de Baudelaire, traduit par Xu Zhimo (Centre Étiemble, 1996 : 179 ; Cheng, 2005 : 38–9), 9 pose un paradigme avec des référents nouveaux quant à l’esthétique de Beauté dans le chant poétique. Dans cette foulée, des recueils de plusieurs poètes rejoignent le lectorat local. Pensons aux Épaves du ciel de Pierre Reverdy dont plusieurs strophes sont traduites et annotées par Dai Wangshou, l’éditeur en chef de la revue Xiandai (Les Contemporains). Signées sous le pseudonyme Chen Yuyue, ces strophes sont accompagnées d’une courte biographie du poète intitulée « Mots de l’éditeur » (Dai, 1999). 10
Le Japon comme tremplin et intermédiaire
La pénétration systématique en Chine des œuvres françaises ne s’est pas réalisée sans l’apport d’une tierce culture servant d’intermédiaire. Pour la simple raison, la plupart des œuvres ne suivent pas un itinéraire linéaire France-Chine, mais triangulaire en faisant une escale au Japon. L’emplacement géographique du Japon insulaire situé devant le continent d’Asie propulse Tokyo au rang de première escale aux œuvres migratoires. À preuve, elles y font leur première apparition en Asie avant de poursuivre le chemin pour atteindre le continent. Mais les conditions géographiques n’expliquent pas tout sur le rôle de tremplin culturel du Japon. Historiquement, ce voisin insulaire est perçu comme un refuge et havre de paix pour les élites chinoises occidentalisées. Ceci remonte au départ à la sauvette des éminents leaders du coup d’État Wu-Xi (Réforme des Cent jours 11 juin – 21 septembre 1898), persécutés par les Qing. Et le triangle Paris–Tokyo–Shanghai ne fait que s’accentuer dans cette effervescence d’attrait à l’Occident. Shanghai en offre un cas probant. Comme fief européen, Shanghai accueille les plus grandes revues qui ont pignon sur rue et qui sont à l’affût des œuvres françaises migrées ailleurs, notamment au Japon où leur migration est suivie à la loupe. Ces revues shanghaiennes considèrent ces œuvres migrées comme héraut d’annonciateur quant à leur propre choix d’œuvres à traduire. Vitrine et creuset du transfert en Chine des œuvres françaises, Shanghai donne ainsi l’exemple des œuvres migrées au Japon qui sont réintroduites en Chine à partir de leur version japonaise ou anglaise (circulant au Japon) réitérant par là un parcours migratoire triangulaire (France–Japon–Chine).
Les exemples ne manquent pas. Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne – première œuvre littéraire migrée au Japon – paraît à Tokyo en 1878 (Cheng, 2005 : 81) ; 11 sa retraduction partielle en chinois (à partir du japonais) verra le jour un demi-siècle plus tard en 1930. 12 Il en va de même pour Autour de la lune circulant d’abord à Tokyo avant d’être traduit par la maison Shang Wu, toujours à partir de sa version japonaise (Centre Étiemble. 1996 : 173). 13 Même parcours est avéré pour Madame Chrysanthème qui suit un itinéraire de Paris–Tokyo–Shanghai pour paraître à Tokyo en 1895 (Loti, 1895) et à Shanghai en 1929. Tel itinéraire se reproduit encore dans la migration de Madame Bovary qui paraît à Tokyo en 1914 (Flaubert, 1914), une décennie avant sa parution à Shanghai (Flaubert, 1925). Cette tendance se maintient également avec les œuvres de Romain Rolland introduites au Japon presque deux décennies avant leur parution en Chine. 14 Sans oublier Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, retraduit du japonais par Yang Tingtong, paraît en 1903 pour le compte des Éditions Création nouvelle à Shanghai (Collectifs, 1982 : 153–61). C’est aussi en 1903 que Lu Xun retraduit A Trip Round the World in a Flying Machine à partir de sa version anglaise qui circule alors à Tokyo (Han DH, 1969 : 61). Ce qui ressort ici, c’est un parcours triangulaire avéré comme classique pour la plupart des œuvres à l’époque. Le rôle de relais que tient le Japon comme culture intermédiaire est on ne peut plus clairement démontré.
L’exemple de Pierre Loti
Parmi les écrivains français dont les œuvres avaient contribué à initier le lectorat français au monde de l’Orient, Loti traverse sans doute l’esprit. À la différence de ceux dont la réception chinoise accuse d’un retard important par rapport à celle japonaise, tels Paul Claudel, Loti est connu en même période en Chine et au Japon. Ainsi Mon frère Yves, son premier roman introduit en Chine paraît en 1900 à Hong Kong (Loti, 1900) cinq ans après Madame Chrysanthème, qui est le premier introduit au Japon. Son Pêcheur d’Islande également migré et traduit en ancien chinois par Lin Xu paraît en 1915 aux Éditions Shang Wu (Han DH, 1969 : 331). Son « Alsace! » 15 (Loti, 1917) est d’abord migré aux États-Unis avant d’atteindre la Chine. De fait, sa version chinoise parue dans La Nouvelle Jeunesse en 1917 (Han YY, 2008 : 334) 16 est à partir de sa version anglaise Alsace Reconquered. C’est dire que les textes de Loti, rédigés en français parus en métropole ou traduits en anglais parus outre-mer, sont rapidement transférés en Chine et au Japon, laissant croire que Loti est dès le départ un écrivain français ciblé de par la nature de ses écrits. Au sein de cette profusion d’œuvres lotiennes, la migration de Madame Chrysanthème offre un cas emblématique.
En 2004 Qian Linsen affirme que son transfert en Chine est grâce à Xu Xiacun qui l’aurait fait entrer vers 1930 de retour de Paris (Qian, 2004 : 211). Cette source sous-entend que le francophone Xu ramène au pays une édition française et que l’itinéraire migratoire de l’œuvre serait linéaire soit Paris-Shanghai. Qu’en est-il vraiment ? Le Catalogue des livres traduits du français en chinois (Centre Étiemble, 1996) reproduit une note de la maison Shang Wu (maison d’édition de la traduction) qui affirme que la traduction chinoise est à partir d’une traduction anglaise, contredisant les assertions de Qian. Plus encore, pour que le francophone Xu s’appuie sur une version anglaise, la version française n’aurait pas pénétré, ni circulé en Chine à l’époque. Évidemment, ces assertions ultérieures auront besoin d’être recoupées avec la révélation de Xu.
Dans le « Prologue » de la réédition 1932 de sa traduction, Xu affirme que sa traduction originelle (1929) s’appuie sur la 17e édition du roman (Lévy Frères), de concert avec la traduction anglaise de la maison Ensor (Xu, 1931 : v). Cette déclaration réfute autant la thèse de la maison Shang Wu que les dires de Qian Linsen, qui plus est, le recours à la traduction anglaise écarte l’hypothèse du mouvement linéaire Paris-Shanghai du roman. Sans vouloir scruter davantage les méandres des circonstances concourant à sa migration en Chine, ce qui ressort, c’est son parcours triangulaire avéré, soit Paris-Tokyo-Shanghai, à savoir que l’œuvre paraît à Tokyo trois décennies plutôt. L’exemple de Madame Chrysanthème confirme par excellence l’approche de Michel Espagne selon laquelle le transfert d’un livre de sa culture d’origine à sa culture d’hôte s’accomplit souvent par le biais d’une tierce culture d’intermédiaire.
La rencontre de La Dame aux camélias avec la littérature locale
L’avènement de la migration des œuvres et de leurs traductions modifie le paysage socio-littéraire local en faisant sentir une culture occidentalisée. De sorte que les années 1880–1930 voient paraître un phénomène littéraire similaire dans plusieurs pays asiatiques ayant rencontré la littérature française. En Chine comme au Japon, cette période voit pointer à l’horizon des changements porteurs de signe d’une Nouvelle littérature. Dorénavant, les œuvres ne sont plus créées que par des Chinois, mais par les Chinois, ayant connu l’Étranger, qui préconisent une littérature axée sur l’esthétique française. Le déferlement des œuvres occidentales dont la plupart est française modifie sensiblement l’horizon de lectorat, lequel modifiera à son tour l’horizon de création. Tout l’enjeu de la migration et du transfert des œuvres françaises réside dans la mutation qu’elles entraînent au sein de la littérature indigène à leur contact. Si la littérature chinoise entame une nouvelle ère à la fin des Qing, sa rencontre avec les littératures européennes notamment française et anglaise aura servi de catalyseur. La Dame aux camélias offre un exemple emblématique sur l’enjeu qu’entraînent les œuvres migrées au sein de la littérature locale.
Interprété par Wang Shouchang (1865–1926), mis en notes par Lin Xu (1852–1924) et publié à Fuzhou en 1899 (Centre Étiemble, 1996 : 50), le roman connaît un succès inouï. Lin Xu a su traduire plus de 170 œuvres, c’est La Dame aux camélias qui atteint une popularité foudroyante. Sans doute la traduction romanesque à sensation qu’a su remanier Lin y est pour quelque chose, mais pas seulement. Ce roman surprend le lectorat local avec une diégèse et un romanesque jamais vus qui rompent avec les lettres classiques. Il va sans dire qu’une telle diégèse sème tout un émoi chez le lectorat de l’heure qui accède, pour la première fois, au genre du roman occidental. Lu avec frénésie, le roman ouvre un horizon jusqu’alors insoupçonné avec des thématiques rebelles que va embrasser en toute volée l’ère de la Nouvelle littérature occidentalisée. Un tel succès ne s’explique pas seulement par les aspects rebelles qu’introduit le roman, mais aussi par la conjoncture d’un temps rivé sur l’Occident. La fortune comme l’infortune entourant la migration, la traduction de La Dame aux camélias, et au final, sa mise à l’index par les Qing, propulsent le roman à une notoriété suprême. Lin érige un paradigme nouveau aux romanciers chinois qui livrent, à qui mieux mieux, une profusion d’œuvres sous l’emprise de l’esthétique française.
L’exemple de La Dame aux camélias témoigne qu’en amont il y a la migration des œuvres françaises, en aval, les lecteurs/auteurs francophones de la première génération. Ces lecteurs et traducteurs des Maîtres modifient le paradigme de création locale à travers leurs écrits, 17 porteurs d’héritage français. Ainsi pour une première fois dans l’univers créatif, le Beau peut signifier autre chose que le Bien ; il s’étale sous formes de spleen, de néant, de négatif, de ténèbres. Et les héros traditionnels, jadis l’incarnation du Beau, se muent en antihéros dotés de tares ; 18 le roman chinois n’est plus conté de façon linéaire sous le joug de la chronologie, mais dans un emboîtement d’événements enchevêtrés, régis par plusieurs fils conducteurs dans une chronologie inégale. Et ce n’est pas tout. Les protagonistes ne sont plus étalés qu’à travers leurs actions tangibles, mais enrichis de volets psychologiques et dévoilés sous les yeux du narrateur omnipotent et omniprésent. Enfin, les tabous, par exemple la chasteté féminine tenue pour transcendantale, de même que l’abnégation de mère et d’épouse, sont levés, supplantés par l’amour libre et son expression ostentatoire. Ces emprunts flagrants de la littérature française attestent incontestablement les enjeux de la migration des œuvres dans leurs cultures d’hôte.
Le cas japonais
Situé sur l’itinéraire maritime des expéditions européennes, le Japon n’échappe pas au dessein colonial et fait partie de l’ambition extrême-orientale de la France qui vient de mettre la main sur quelques ports chinois. Rendu à ce stade-ci de notre démonstration évoquons, fût-ce succinctement, le cas japonais pour voir combien la pénétration, la traduction et la dissémination des œuvres françaises en Chine sont similaires à celles au Japon. D’emblée, la présence des cultures européennes au Japon semblerait dater de la même période que celle en Chine, soit au XVIe siècle avec l’arrivée des jésuites, puis des franciscains (Hideichi, 2008 : 1). Il va de soi que des livres d’Occident pénètrent et circulent au Japon à travers la présence des différents ordres religieux. Tel qu’en Chine, ce sont les guerres d’opium qui changeront la donne en entraînant l’ouverture du pays, ce qui crée les conditions d’entrée des livres français. Comme le Japon tire sa propre conclusion du précédent chinois vaincu par les pays occidentaux, son ouverture se fait en douceur. Cette pénétration à l’amiable des Européens – sans colonie ni concession – fait en sorte que l’acculturation française reste modérée. Par contre, même si l’ouverture du Japon se fait sous un visage différent de celle de la Chine, ce dont le Japon traditionnel a besoin est similaire à ce que veut la Chine, soit le savoir des techniques maritimes et la modernité. De sorte que la modalité des échanges franco-japonais est plus ou moins calquée sur le modèle de la présence française en Chine. À preuve, l’Arsenal à Yokosuka et la fonderie à Yokohama qu’exécutent les professionnels français, recrutés par le gouvernement Meiji (Blanchon, 2005 : 155) 19 donnent un air de déjà vu, confirmant la similitude du transfert du savoir-faire français au Japon.
Ce qui ressort ici c’est une conjoncture similaire, propice à la pénétration et à l’infiltration de la culture française. De sorte que les enjeux des œuvres migrées ainsi que le mode de leur dissémination s’avéreraient également similaires au cas chinois. Paru en 1878, Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne demeure le premier ouvrage français migré au Japon (Yasuhisa, 2005 : 81), quatre ans à peine après sa sortie en France, un décalage mineur à l’époque. Traduit par Nakae Tchomin, Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau vient en deuxième place parmi les œuvres migrées pour paraître en 1882 (Yasuhisa, 2005 : 82). Ce sont aussi des journaux et revues qui forment une tribune privilégiée à l’accueil de la littérature française. Et les littéraires japonais signent aussi traductions et essais dans les revues et journaux avant-gardistes. Par exemple, la revue Libération (Jiyu-shinbun) fait paraître la traduction de Joseph Balsamo, d’Ange Pitou de Dumas père et d’un extrait de Quatre-vingt-treize de Hugo en 1884, suivie d’une série de traductions des romans de Hugo 20 (Yasuhisa, 2005 : 83). Si les nouvelles de Maupassant sont abondamment introduites et transférées en Chine, ce sont les romans de Zola qui sont les plus traduits au Japon et le romancier le plus réécrit (Yasuhisa, 2005 : 85). 21 Pensons à Nagai Kafû et à sa traduction de Nana. 22 Tel qu’en Chine, c’est aux alentours de 1930 que paraît au Japon la première traduction des poèmes de Valéry, suivie de celle des Œuvres complètes. Et la réputation de Valéry s’envole grâce à l’éminent littéraire Hideo Kobayashi (Tsunekawa, 2001 : 73), 23 un des apologues du poète français.
Sans nous attarder davantage sur les aspects similaires évoqués plus haut dans le cas chinois, penchons-nous plutôt sur un élément qui distingue, soit l’achat des livres français, un phénomène organisé et pratiqué à l’échelle nationale dans l’ère Meiji. Sachons qu’avant 1855, les livres français sont rares au Japon (Sadao, 1983 : 65). Pour exposer le pays au progrès de l’Occident suite aux guerres d’opium, les gouvernements locaux composés de divers fiefs, tels le bakufu, avaient fait des efforts particuliers dans la commande des livres occidentaux. Il va de soi que les premières acquisitions s’effectuent par l’intermédiaire des Hollandais, établis au pays bien avant les Français (Sadao, 1983 : 66). La situation évolue au cours de la seconde partie du XIXe siècle et les commandes se font directement avec les négociants. Les lettres autographes de Murakami Eishun (1811–90) écrites entre 1864 et 1865, s’adressant au trésorier du fief de Matsushiro, font foi du genre de transaction qui relève d’une pratique courante : Le 24 février Monsieur Ôsato Tadanoshin, 7 ryô, prix du dictionnaire nouveau français-hollandais. Agron P. et Landré G. N. (Sadao, 1983 : 68) Note. Le 29 février (sic) Monsieur Murakami, J’ai bien reçu la somme de 46 ryô, 2 bu [équivalent de 0.5 ryô] pour les frais des six livres occidentaux. Yanagawa Shunsan (Sadao, 1983 : 68)
Comprenant une dizaine de lettres, cette série de correspondance est riche en renseignements. Elle dévoile le dessous des réseaux de livres et des filets de relations entrelacées. En ce sens, la liste des inventaires dressée par Sadao, des volumes achetés entre 1824 et 1899 par le bakufu et qui subsistent aujourd’hui, atteste l’importance de ce mode d’acquisition dans la migration au Japon des livres français.
Évidemment, le cas japonais survolé ici aura besoin d’être approfondi et détaillé avec beaucoup plus d’exemples et d’analyses. Compte tenu du cadre restreint du présent article, nous nous en tiendrons à cette étape-ci de notre démonstration. Nous espérons que les quelques aspects traités, depuis l’historique de la pénétration des livres jusqu’au rôle de catalyseur que jouent des chefs-d’œuvre littéraires au sein de la littérature locale, en passant par le parcours triangulaire, suffisent à donner une idée préliminaire sur la problématique de la migration des livres français en Asie et les enjeux qui en découlent. Dans l’attente des études de fond à venir, notre article aurait le mérite d’avoir apporté quelques éclaircissements sur l’origine de la pénétration des livres français en Chine et au Japon, de même que le parcours classique que suivent des œuvres de la littérature française dans leur migration vers l’Asie.
