Abstract

Le processus de l’élargissement à l’Est de l’Union européenne (UE) a impliqué pour la première fois en 2004 des pays ex-communistes d’Europe centrale et orientale (PECO), avant de nouveaux élargissements de l’UE à l’Est en 2007 et 2013. Ces élargissements ont suscité des attentes considérables pour les économies, les sociétés et les marchés du travail de ces nouveaux États membres. Parmi d’autres attentes, l’élargissement de l’UE avait nourri l’espoir, du côté du monde du travail, d’une amélioration du niveau de vie et des normes de travail ainsi que de la protection sociale après les difficiles années vécues durant la transition des années 1990. L’adhésion à l’UE a été également perçue comme un facteur potentiel et probable du renforcement des ressources institutionnelles du monde du travail. Ce renforcement aurait dû survenir grâce à un soutien accru aux piliers fondamentaux des démocraties occidentales que sont notamment des syndicats puissants, les institutions de négociations collectives, un tripartisme effectif et la possibilité pour les salariés de faire entendre leur voix sur les lieux de travail, y compris dans les nouveaux États membres.
Plus de 10 ans se sont écoulés depuis le premier élargissement de l’UE à la zone des PECO. Qu’est-ce que cette décennie a représenté pour le monde du travail? Qu’ont fait les syndicats de la région pour tirer parti des opportunités nouvelles et atténuer les risques nouveaux apportés par l’adhésion à l’UE? Leurs attentes initiales se sont-elles au moins en partie concrétisées? Dans quelle mesure l’adhésion à l’UE a-t-elle contribué à fournir aux syndicats des ressources supplémentaires en termes de pouvoir, dans une région où la faiblesse des effectifs des syndicats est bien connue et qui a vu un affaiblissement de la démocratie industrielle depuis le début des années 1990?
Ce numéro spécial entend répondre à ces questions en adoptant différentes perspectives. Les premiers articles évaluent les résultats obtenus en termes de cohésion sociale et de convergence institutionnelle. Ensuite, plusieurs articles analysent les stratégies collectives et individuelles des travailleurs dans les nouveaux États membres face aux défis qui ont suivi l’élargissement. Dans une troisième partie, des articles évaluent l’impact de l’UE sur les ressources structurelles et institutionnelles auxquelles ont accès les syndicats dans les États membres des PECO, et notamment leurs ressources juridiques, leurs capacités organisationnelles et leur capacité à influencer la politique. Enfin, des articles nous aident à comprendre les leçons que l’on peut tirer pour l’exercice des fonctions essentielles du monde du travail dans les sociétés des PECO, et pour les travailleurs européens et les mouvements des travailleurs en général.
Les travailleurs et les syndicats ont fait face aux défis et aux opportunités de l’après-élargissement de différentes manières, et cette expérience contribue à dessiner les contours d’une « nouvelle économie politique de la protestation et de la patience », non seulement pour les travailleurs d’Europe centrale et orientale, mais également dans l’ensemble de l’Europe. L’article d’introduction soutient que dans la réalité actuelle de l’après-élargissement, les travailleurs ont à leur disposition un éventail bien plus large de moyens leur permettant d’avoir voix au chapitre, incluant des procédures institutionnalisées d’influence exercée via le dialogue social, la négociation collective et l’impact sur les évolutions de la législation. Dans le même temps, face au déclin de leurs effectifs et à des stratégies individuelles de sortie du marché du travail, illustrées par exemple par la migration de travail vers l’Europe occidentale, le pouvoir structurel des travailleurs s’est affaibli en dépit des efforts de l’UE pour institutionnaliser les principes de « l’Europe sociale » dans ses nouveaux États membres. La crise économique a compliqué davantage l’impact de l’élargissement de l’UE sur les forces du travail dans les PECO, en raison de l’affaiblissement des institutions de la négociation collective, du développement des formes atypiques d’emploi et des mesures d’austérité frappant le secteur public.
Dans la perspective d’analyse « exit and voice » adoptée dans ce numéro spécial, les travailleurs des PECO n’ont pas répondu à ces défis uniquement par des stratégies individuelles de retrait. Plusieurs contributions montrent que, pour faire face à l’austérité, au déclin de ses effectifs, et aux évolutions du marché du travail, le mouvement syndical a adapté ses stratégies en recourant de plus en plus à des manifestations dans l’espace public. La conclusion de ce numéro spécial est que les stratégies utilisées par les forces du travail dans les PECO pour relever les défis qui ont suivi l’élargissement de l’UE ne sont pas propres à ces nouveaux États membres. Au contraire, les perspectives ouvertes par les stratégies des travailleurs et des syndicats des PECO offrent également un éclairage sur les évolutions futures possibles du rôle du mouvement syndical et de la qualité des conditions de travail dans d’autres régions d’Europe.
