Abstract

Ce numéro spécial, le second d’une série de numéros de Transfer consacrés à « l’état du syndicalisme en Europe » se focalise sur le rôle actuel des syndicats en politique. Tout au long de la plus grande partie du XXe siècle, les syndicats et les partis sociaux-démocrates ont constitué des éléments différents du mouvement des travailleurs, les syndicats luttant au niveau industriel alors que ces partis politiques le faisaient au niveau politique. Toutefois, au cours des dernières décennies, le fossé entre syndicats et partis sociaux-démocrates s’est élargi, en particulier parce que ces partis sociaux-démocrates ont adopté dans de nombreux cas des politiques économiques néolibérales, dont l’une des hypothèses essentielles était que les syndicats constituent une source de « rigidité » sur le marché du travail. Les six articles de ce numéro font le point sur les résultats des recherches de nouveaux objectifs et de nouvelles alliances à travers le temps et entre les pays, présentant ainsi un aperçu des différentes régions et diversités du capitalisme au sein de l’Union européenne. Les articles explorent un éventail contemporain d’objectifs et de coalitions. Ces objectifs comprennent la résistance face à la législation hostile au mouvement syndical et face à l’austérité; l’utilisation de nouveaux canaux et de nouveaux forums de démocratie directe; l’adoption d’exigences émancipatrices radicales; et, de plus en plus, l’acceptation d’une protection même sous la forme de solutions illibérales. Le choix des alliés potentiels est tout aussi varié: il va de nouveaux partis de gauche, ou de partis reconstitués, à de nouveaux mouvements sociaux, mais aussi à des partis ou à des gouvernements populistes de droite.
Le premier article, dû à Lars Magnusson, est axé sur la Suède mais il offre des réflexions comparatives touchant d’autres pays nordiques. L’auteur confirme que les évolutions tectoniques que l’on a connues ces dernières décennies n’ont pas épargné la « mère » de toutes les politiques d’inclusion du mouvement syndical, à savoir le modèle suédois de corporatisme démocratique. Le remplacement d’une collaboration au niveau national par une collaboration au niveau de la branche entre l’entreprise et les travailleurs, l’atrophie des organisations civiles alliées du mouvement syndical, le déclin (malgré un niveau qui reste élevé) des effectifs des syndicats, et la défection de la base de l’électorat social-démocrate – qui diminue en outre l’importance des syndicats comme machine à faire voter en faveur du parti social-démocrate – ont jalonné l’évolution qui conduit d’un « ancien » à un « nouveau » modèle suédois. Le fait que ce dernier soit d’une certaine manière toujours en voie de construction est souligné par deux questions ouvertes et épineuses: comment intégrer les effectifs nombreux des migrants économiques (et, plus récemment, des réfugiés) sur les marchés du travail et dans la société? Quel rôle les syndicats doivent-ils jouer face à cette problématique importante inclus/exclus: doivent-ils être les représentants des intérêts des premiers cités, ou englober un mouvement social qui entend donner la parole aux deux groupes? L’ampleur des enjeux est mise en évidence par la popularité croissante de l’extrême-droite auprès d’un certain nombre de syndiqués, en Suède comme dans d’autres pays nordiques.
Dans le second article, dans une étude comparative portant sur le Royaume-Uni et la Pologne, Thomas Prosser et Giga Giorgadze examinent ce défi inclus/exclus et la réaction des gouvernements et des syndicats. Si différents soient-ils à d’autres égards, autant le parti conservateur britannique que les populistes de la droite polonaise ont opté pour une « dualisation illibérale » pour résoudre ce problème inclus/exclus, pour le définir largement. Cette solution a consisté à employer une rhétorique agressive, dont les médias se font l’écho, qui a stigmatisé les pauvres « non méritants », les chômeurs, les immigrants et les minorités ethniques, discours associé à une redistribution d’avantages légaux et de protection sociale en faveur des majorités (blanches) « méritantes » que sont les pensionnés, les travailleurs à bas salaires et les familles nombreuses, soit autant de groupes qui s’avèrent constituer l’électorat de base d’un de ces partis politiques ou des deux. Si les syndicats au Royaume-Uni ont pour la plupart été trop faibles pour résister à cette dualisation illibérale, leurs homologues polonais, tout aussi faibles, se sont en partie alignés sur les positions gouvernementales et les ont défendues. Compte tenu du fait que la méthode du gouvernement dans les deux pays a consisté à combiner une certaine aide matérielle face à la rigueur économique et un secours symbolique face à l’anxiété de ses bénéficiaires quant à leur statut, le soutien recueilli parmi l’électorat et (en Pologne) au sein du mouvement syndical, n’est finalement pas surprenant.
Le troisième article, rédigé par Imre Szabó, soutient qu’aujourd’hui, le mouvement syndical doit également trouver un nouveau modus vivendi avec l’État. Cette nécessité découle du fait que si les syndicats peuvent stabiliser, voire améliorer, leur position institutionnelle en forgeant des alliances plus fortes avec l’État, il est vraisemblable que ce résultat ne sera obtenu qu’au prix d’une perte d’autonomie et de capacité à fournir à leurs membres un bien-être matériel. Comme le démontrent les exemples de l’Irlande et du Danemark, le compromis entre sécurité et autonomie est particulièrement caractéristique du secteur public où, contrairement au secteur privé, les syndicats restent puissants en termes d’effectifs. La relation entre les syndicats du secteur public et leur employeur, l’État, a également été fortement institutionnalisée. Toutefois, ni la puissance des effectifs, ni l’existence d’institutions établies n’ont été d’une grande aide lorsque sont venus les temps difficiles. Dans le climat d’austérité durant la grande récession et par la suite, les pouvoirs publics irlandais et danois se sont écartés des conventions collectives antérieures et ont utilisé leur pouvoir pour adopter une législation unilatérale comme moyen dominant de gestion des relations professionnelles dans le secteur public. L’offensive de l’employeur a déclenché une action militante du mouvement syndical. Même si la résolution du conflit n’a pas été la même dans les deux cas, au Danemark en particulier, l’unilatéralisme de l’État a accru les tensions entre les fonctionnaires syndiqués et le parti social-démocrate.
L’auteur du quatrième article, Sophie Béroud, analyse les relations entre les syndicats français et les mouvements sociaux émergents lors d’une campagne de protestation massive en 2016, déclenchée par la loi El Khomri instaurant un nouveau code du travail favorable aux entreprises. L’interaction des syndicats avec les différentes organisations appuyant la campagne « Nuit debout » a mis en lumière un dilemme crucial pour le mouvement syndical dans une période difficile: soit s’aligner avec les nouveaux mouvements sociaux et défier le gouvernement au travers d’une contestation novatrice, soit s’en tenir à leur « business » habituel axé sur la négociation collective et, si nécessaire, des actions de grève, dans le contexte des relations professionnelles. En adoptant les tactiques contestataires, les syndicats ont été confrontés à des risques importants: une moindre capacité de contrôler les événements, la remise en cause de « leur » gouvernement socialiste, et des tensions croissantes au sein de leurs propres rangs, ainsi qu’avec les autres participants en raison de conceptions et d’intérêts contradictoires. Dans le même temps, en principe du moins, ce tournant activiste a mis en évidence de nouvelles opportunités comme la recherche de nouveaux alliés et la possibilité de toucher des groupes de jeunes, des travailleurs précaires, et le secteur des services publics et privés. Si les luttes ont débouché sur des victoires et des défaites partielles, les événements ont également déclenché un important processus d’apprentissage s’agissant des possibilités et des difficultés des conflits et de la coopération entre syndicats et mouvements sociaux.
Le cinquième article, que l’on doit conjointement à Maria da Paz Campos Lima et à Antonio Martín Artiles, contribue également à l’étude de la problématique des activités contestataires organisées par des syndicats et des mouvements sociaux. En se basant sur des données tirées de l’Enquête sociale européenne, les auteurs comparent l’intensité de la protestation, la confiance des contestataires dans les institutions politiques et leur satisfaction, avec les performances économiques à travers l’Union européenne. À cela s’ajoute une comparaison plus détaillée entre l’Espagne et le Portugal d’une part, la Pologne et Hongrie, d’autre part. Les niveaux de confiance/méfiance et de satisfaction/insatisfaction comme éléments déclencheurs de la contestation s’avèrent co-varier avec les modèles capitalistes établis. La zone périphérique orientale, toutefois, se distingue par le fait qu’à l’inverse du modèle méditerranéen, les attitudes négatives n’ont pas permis de conduire à la mobilisation. À cet égard, une hypothèse qui devra être testée dans des recherches futures est celle d’une orientation à gauche ou à droite dans les idéologies qui animent les contestataires au Sud et à l’Est, respectivement. En outre, la participation à la politique traditionnelle (sur le plan électoral) et aux mouvements contestataires apparaît élevée en Espagne au Portugal par rapport à la Pologne et à la Hongrie. Cette différence est également caractéristique en termes de participation des travailleurs syndiqués, plus fréquemment présents au Sud qu’à l’Est au sein des protestataires. Enfin, pour les contestataires des deux périphéries, les demandes relatives à la protection sociale matérielle sont tout à fait cruciales.
La même problématique importante d’une démocratie plus inclusive et plus participative est évoquée dans l’article de conclusion, dû à Roland Erne et à Markus Blaser, et qui examine comment les syndicats ont essayé de compenser la perte de représentation au travers des partis sociaux-démocrates en se tournant vers différents canaux d’influence démocratique directe au niveau local, national et de l’Union européenne. L’examen des initiatives citoyennes et des référendums, ainsi que des initiatives citoyennes européennes en Allemagne, en Irlande, en Suisse et en Italie, donne des résultats mitigés. Dans certains cas (principalement en Suisse), les décisions sur l’approfondissement de l’intégration au sein de l’UE ont pu constituer un contexte permettant aux syndicats d’apporter leur soutien dans les référendums en échange de concessions du gouvernement en matière de droits du travail. En général, toutefois, les forums et les canaux de la démocratie directe n’ont pas pu compenser pleinement le déclin des institutions corporatistes démocratiques et de la représentation au niveau des partis. Une raison qui fait que les syndicats optent pour la mobilisation démocratique directe réside sans doute dans le fait qu’ils sont confrontés au dilemme caractéristique que connaissent les mouvements sociaux et les groupes d’intérêts. Si les syndicats choisissent d’agir comme les représentants des citoyens au sens large, ils peuvent obtenir un soutien massif, mais ils perdent leur crédibilité en tant que représentants des intérêts particuliers de leurs membres. À l’inverse, s’ils restent loyaux à leur mission initiale, ils remettent en cause la possibilité d’atteindre des citoyens non syndiqués qui auraient été attirés par des objectifs émancipateurs universels.
