Abstract
L’amélioration de la créativité des utilisateurs enrôlés dans les processus de co-création est déterminante pour les entreprises et les plateformes interactives de création. En effet, ces utilisateurs « ordinaires », sollicités pour proposer des idées de nouveaux produits/services, sont souvent assez faiblement créatifs. La stimulation de leur capacité créative est, par conséquent, déterminante. Dans cette perspective, l’imagerie mentale, dont l’implication dans les processus créatifs a souvent été soulignée en psychologie, apparaît comme une variable clé. L’objectif de cette recherche est donc d’examiner si des stimulations de l’imagerie mentale peuvent, en améliorant l’activité d’imagerie mentale suscitée, augmenter la créativité résultante. Deux expérimentations confirment le rôle médiateur de l’imagerie mentale et soulignent les effets favorables de telles stimulations sur la créativité des idées générées.
La co-création s’étend aujourd’hui à « des profils de participants de plus en plus variés » (Le Nagard et Reniou, 2013 : 61). Longtemps réservée au BtoB et à quelques utilisateurs reconnus pour leur fort potentiel d’innovation, tels que les lead users (Lilien et al., 2002 ; Von Hippel, 1976), ou, plus récemment, les consommateurs de « nature émergente » pour leur aptitude à imaginer et visualiser la manière de développer des concepts nouveaux appréciés par le marché cible (Hoffman et al., 2010), la co-création s’est étendue désormais au BtoC et aux consommateurs « ordinaires » 1 . Le déploiement de plateformes interactives de création (Décathlon Création du groupe Décathlon, Connect+Develop de P&G, mystarbucksidea.com de Starbucks, CVous de Casino), de toolkits en libre accès et de sociétés spécialisées en crowdsourcing (eYeka, Hyve, InnoCentive) est à la fois l’expression de cette extension et un élément favorisant cette dernière. Un des facteurs incitant les entreprises à se tourner vers les utilisateurs ou prospects « ordinaires » est la faible représentation dans la population des lead users et consommateurs de « nature émergente », ce qui rend leur repérage et leur recrutement particulièrement difficiles (Beji-Becheur et Gollety, 2007) et milite en faveur de la sollicitation d’individus « lambda ».
Toutefois, les entreprises se déclarent souvent déçues par la faible créativité de ces utilisateurs « ordinaires » pour générer des idées innovantes. Ce constat corrobore ceux faits au sujet de la faible capacité des individus à concevoir un objet familier de façon nouvelle et inhabituelle, en raison notamment d’effets de « fixité » ou « fixation fonctionnelle » (Lemaire, 1999 ; Lilien et al., 2002 ; Matlin, 1998). Von Hippel (2005), pareillement, constate la difficulté des individus à proposer des innovations autres qu’incrémentales et marginalement nouvelles.
Face à ces observations, la question de la stimulation de la capacité créative des utilisateurs, en particulier « ordinaires », enrôlés dans des activités de co-création, devient déterminante. Dans cette optique, il convient tout d’abord de mieux comprendre les mécanismes impliqués dans la créativité afin d’en tirer des conclusions sur la meilleure manière d’agir pour stimuler cette dernière. Or, la littérature, en psychologie comme en marketing, permet de penser que l’imagerie mentale est un mécanisme impliqué dans les processus de créativité. En effet, que ce soit par Einstein, qui déclarait avoir formulé la théorie de la relativité par la visualisation des conséquences d’un trajet à la vitesse de la lumière (Ghiselin, 1952) et rapportait que : « les mots et le langage ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée. Les entités psychiques qui servent d’éléments à la pensée sont certains signes ou des images plus ou moins claires. » (Einstein, 1952 ; traduction proposée par Grébot, 1994 : 108), ou par Enid Blyton qui disait écrire ses romans à partir « d’un flot continu d’images » (Durndell et Wetherick, 1976 : 501) ou encore par Nikola Tesla qui pouvait déterminer le fonctionnement d’une machine en la « mettant en marche purement mentalement » (Shepard, 1978 : 142), l’imagerie mentale a été souvent mise en exergue pour son implication dans les processus de création et de découverte (Shepard, 1978). De plus, son influence a aussi été soulignée dans les travaux portant sur l’invention créative et la synthèse mentale (Finke, 1990 ; Finke et al., 1989 ; Finke et Slayton, 1988 ; Smith et al.,1995). De même, en marketing, les travaux précurseurs de Dahl et al. (1999) ont confirmé l’influence positive de l’imagerie mentale sur la conception de produits, mais initiée par des designers. Par ailleurs, il a été également constaté, d’une part que les individus les plus réellement créatifs sont aussi les plus dotés de capacité d’imagerie mentale et, d’autre part, que des individus dotés d’une aptitude individuelle supérieure à l’imagerie mentale font preuve d’une créativité également supérieure dans l’accomplissement d’activités créatives (Vellera et Gavard-Perret, 2012). L’imagerie mentale, sous l’angle de la capacité individuelle d’imagerie mentale comme de la production d’images mentales, semble donc impliquée dans les processus créatifs, mais son rôle a peu été validé et précisé empiriquement.
Sur la base de la littérature indiquant qu’il est possible de stimuler les individus afin de les rendre plus créatifs (Basadur et al., 1982 ; Burroughs et al., 2011 ; Gordon, 1968 ; Osborn, 1963), l’objectif de ce travail sera de voir si des incitations de nature à augmenter l’activité d’imagerie mentale (de type instructions d’imagerie) ont un effet positif sur la réalisation de tâches créatives, et donc sur la capacité créative d’individus « ordinaires », et ce, par la médiation de la production d’images mentales. Ce sera l’objet de l’étude 1. Une deuxième étude enrichira la compréhension de cette relation entre stimulations d’imagerie et créativité, toujours par la médiation de l’imagerie suscitée, en examinant si des formes particulières de stimulation de l’activité d’imagerie mentale pourraient s’avérer plus performantes pour améliorer cette dernière et augmenter ainsi l’activité créative résultante. La littérature existante met en évidence deux leviers possibles pour améliorer les processus d’imagerie mentale suspectés d’être en œuvre dans les processus créatifs : d’une part, la stimulation d’une imagerie liée à soi et, d’autre part, l’entraînement à l’imagerie mentale. La première forme de stimulation fait référence à une instruction d’imagerie mentale qui a pour spécificité de favoriser le lien à soi dans la représentation mentale ainsi engendrée (Bone et Ellen, 1990 ; Bone et Ellen, 1992 ; Dahl et al., 1999 ; Dahl et Hoeffler, 2004 ; Gregory et al., 1982). Le second type de stimulation, qui consiste à faciliter l’activité d’imagerie mentale par un entraînement préalable à la représentation mentale, s’avère susceptible de renforcer et de favoriser une activité d’imagerie mentale en mémoire de travail (Burroughs et al. 2011 ; Dahl et al., 1999). Il est donc judicieux de voir si ces formes de stimulation de l’imagerie mentale sont de nature à améliorer la créativité par l’augmentation de l’activité d’imagerie mentale qu’elles suscitent, mais aussi de déterminer s’il est préférable de les employer de manière indépendante ou combinée.
Dans une première partie, les concepts de créativité et d’imagerie mentale sur lesquels le présent travail s’appuie seront mis en parallèle et leur relation examinée, puis un corps d’hypothèses sera développé sur la base de ce cadre conceptuel. Dans une deuxième partie, les deux études mises en œuvre seront successivement présentées, sous l’angle de la méthodologie adoptée puis des résultats obtenus. Dans la troisième partie, une discussion générale sur les apports et limites du présent travail découlera de la présentation des résultats.
Cadre théorique et hypothèses
Les deux concepts au centre de ce travail de recherche, à savoir le concept de créativité et celui d’imagerie mentale, peuvent être rapprochés en de nombreux points et une relation étroite semble exister entre les deux, ainsi que cela sera souligné ci-après.
Créativité et imagerie mentale, deux concepts fortement comparables
L’innovation (Amabile, 1996) est bien sûr étroitement dépendante de la créativité (Getz, 2000 ; Rochford, 1991). Toutefois, malgré un intérêt managérial manifeste, la créativité reste « sous appréciée » (Sternberg et Lubart, 1999 : 19), « intrigante » (Maddux et Galinsky, 2009 : 1047) et demeure un parent pauvre de la littérature en comportement du consommateur (Burroughs et Mick, 2004). Le même constat peut être tiré pour l’imagerie mentale qui a assez peu trouvé sa place dans la recherche en marketing (Gavard-Perret et Helme-Guizon, 2003).
Or, lorsqu’on rapproche le concept de créativité de celui d’imagerie mentale, de nombreux autres points communs apparaissent entre ces deux concepts. En effet, la créativité tout comme l’imagerie mentale supposent tout d’abord l’existence d’une personne : pour la première, plus ou moins créative selon sa capacité personnelle à générer des idées nouvelles et utiles (Amabile, 1996 ; Barron, 1988 ; Lubart, 2003 ; MacKinnon, 1962 ; Sternberg et Lubart, 1995) et, pour la seconde, plus ou moins imageante selon sa capacité individuelle à susciter des images mentales. Concernant la capacité d’imagerie, les variations individuelles interviennent à quatre niveaux différents (MacInnis et Price, 1987) : (1) l’habileté spatiale ; (2) le contenu de l’imagerie ; (3) le style de traitement et (4) la capacité individuelle d’imagerie mentale, car l’imagerie mentale correspond à un ensemble de capacités différenciées et non à une capacité globale (Kosslyn, 1994 ; Paivio, 1971). La variation la plus fréquemment considérée est celle relative à la capacité individuelle d’imagerie mentale.
Ensuite, le concept de créativité (MacKinnon, 1970 ; Mooney, 1963), comme celui d’imagerie mentale (Gavard-Perret et Helme-Guizon, 2003), peuvent être vus sous l’angle du processus qu’ils impliquent : le processus créatif pour l’un et d’imagerie mentale pour l’autre. Alors que celui de l’imagerie mentale peut facilement être défini comme le processus cognitif par lequel l’information sensorielle est représentée en mémoire de travail (MacInnis et Price, 1987), dans le cas du processus créatif, il apparaît qu’il existe une multiplicité de sous-processus impliqués. Et l’imagerie mentale semble justement tenir une place importante parmi eux (Smith et al., 1995), de même que diverses caractéristiques renvoyant à des questions d’imagerie et de représentation mentale (Tardif et Sternberg, 1989) : « l’imagination », « la pensée métaphorique », « l’utilisation de larges catégories et d’images », « la communication non verbale » ainsi que « la création de visualisations internes ». Ces résultats confortent donc l’intérêt de considérer l’imagerie mentale comme une variable impliquée dans la créativité.
De plus, la créativité comme l’imagerie mentale peuvent aussi être appréhendées sous l’angle de l’output, c’est-à-dire du résultat du processus (output créatif pour la première, output imagé pour la seconde). L’image mentale résultante désigne ainsi « une représentation subjective atténuée d’une sensation ou d’une perception, sans la sollicitation sensorielle correspondante » (Holt, 1964 : 255). Il s’agit d’un concept de nature sensorielle multiple puisque l’imagerie mentale se décline dans toutes les modalités que peut revêtir la perception (Finke, 1985) : visuelle, auditive, olfactive, gustative, kinesthésique ou sensori-motrice et somesthésique ou organique 2 (Betts, 1909). Il est ainsi possible de qualifier les outputs des deux processus (créativité ; imagerie mentale), tous deux multidimensionnels, selon leur fluidité (quantité d’idées créatives ou d’images mentales) ou selon certaines autres caractéristiques pertinentes : originalité, utilité, attrait par exemple pour un output créatif ; vivacité/clarté, facilité de formation, valence, degré d’élaboration et lien à soi, pour l’imagerie mentale.
Enfin, la créativité comme l’imagerie mentale peuvent être abordées du point de vue de l’environnement dans lequel l’activité prend place. Certaines conditions de l’environnement peuvent effectivement favoriser la créativité et il en va de même pour l’imagerie mentale. Autrement dit, la créativité comme l’imagerie mentale peuvent être stimulées. Pour la créativité, cela passe notamment par des entraînements qui reposent justement sur de la visualisation mentale (Burroughs et al., 2011) : (a) les entraînements à la production d’idées créatives qui consistent à encourager un sujet à visualiser, en général une tierce personne, face à un problème concret et réaliste, puis à imaginer des solutions nouvelles et réalistes en vue de le résoudre. Ces entraînements à la production d’idées créatives visent à démultiplier et améliorer la capacité de l’esprit à la manipulation d’images mentales (Newell et Herbert, 1972). Cette approche a notamment été utilisée dans les travaux de Dahl et al. (1999) et reprise par Burroughs et al. (2011) ; (b) les entraînements à l’imagerie créative qui sont basés sur la formation d’associations libres, visent à favoriser la pensée latérale par la visualisation et la manipulation d’associations d’apparence discontinue et illogique et souvent impossibles à mettre en œuvre. Cette approche, non spécifique à un problème, a pour fonction de stimuler l’imagination des sujets. Ainsi, « des scénarii irréalistes ou improbables sont souvent utilisés afin de démultiplier la capacité de l’esprit pour la visualisation et la manipulation conceptuelle » (Burroughs et al., 2011 : 58). Ces deux types d’entraînement visent par conséquent à favoriser la créativité en amenant les sujets à faire naître des images mentales, directement ou indirectement en lien avec l’objet considéré. De ce fait, l’utilité de l’imagerie mentale pour la créativité semble indéniable.
Mais, l’activité d’imagerie mentale peut elle-même être favorisée par un environnement spécifique. Cela conduit à pouvoir la manipuler et la contrôler expérimentalement (Denis, 1979). En effet, l’imagerie mentale peut être suscitée par le biais de stimuli externes (Lutz et Lutz, 1978) : les stimuli iconiques (images), les stimuli verbaux (mots), les instructions ou consignes d’imagerie (liées ou non à soi), ainsi que les entraînements à l’imagerie mentale. Dans le cadre des processus créatifs qui sont au centre de notre problématique de recherche, et compte tenu des constats faits ci-avant sur la stimulation de la créativité, les deux derniers types de stimuli (consignes d’imagerie et entraînements à l’imagerie) sont les plus appropriés. Ils seront donc plus particulièrement développés dans la sous-section suivante.
Les modes de stimulation de l’imagerie mentale
L’utilisation d’instructions d’imagerie ou incitations directes « simples » est la procédure expérimentale la plus utilisée et la plus directe visant à stimuler la production d’images mentales. Ces instructions d’imagerie consistent à donner des consignes au sujet pour qu’il forme des images mentales en rapport avec le concept considéré (Gavard-Perret, 1987). Denis (1982) stipule qu’ « en présence d’un matériel donné et en présence d’une tâche particulière à exécuter, la probabilité avec laquelle des sujets utilisent spontanément leur imagerie au cours de la résolution du problème n’est pas maximale. Elle peut en revanche le devenir, ou tendre vers une probabilité maximale, si une consigne explicite et supplémentaire invite les sujets à construire des images figurant les données du problème et à utiliser ces images pour sa résolution » (Denis, 1982 : 21). De plus, les effets de consignes d’imagerie se traduisent par des images mentales plus vivaces et plus nombreuses, ayant généralement un effet positif sur les réponses (Helme-Guizon, 1997). Transposé au contexte précis de la créativité, le recours aux consignes d’imagerie semble donc particulièrement intéressant pour optimiser la production d’images mentales et espérer ainsi avoir un effet sur les réponses créatives.
À la différence des instructions d’imagerie simples, la stimulation d’une imagerie liée à soi consiste à suggérer au sujet de former des images mentales au sein desquelles il prend part et se met en scène avec le produit ou le concept concerné (« self-related scenario »). Dans le domaine de la communication publicitaire, Ellen et Bone (1991) se sont intéressés au contenu des images mentales en examinant le rapport à soi du scénario de l’imagerie (« self-related ») [le principal protagoniste étant l’individu lui-même] versus le rapport aux autres du scénario de l’imagerie (« others-related ») [le principal protagoniste n’est pas l’individu lui-même mais un ami, un parent, une célébrité, etc.]. Les auteurs montrent que le rapport à soi du scénario imaginé a un effet positif sur l’intention d’achat. De même, dans une autre étude, Bone et Ellen (1992) ont mis en évidence que le rapport à soi du scénario de l’imagerie suscite des images mentales plus vivaces et plus facilement formées que le rapport aux autres. Les auteurs arguent que le rapport à soi du scénario imaginé a un effet positif sur l’attitude envers l’annonce, l’attitude envers la marque et l’intention d’achat. Dans une perspective similaire, Gregory et al. (1982) stipulent que les sujets auxquels l’expérimentateur a demandé de s’imaginer en train d’utiliser un service de télévision câblée ont une intention plus élevée de souscrire un abonnement. Phillips et al. (1995) confirment l’influence positive des images liées à soi sur les intentions et les comportements. De plus, Dahl et Hoeffler (2004) se sont intéressés à la visualisation d’images « liées à soi » dans l’évaluation de deux types de nouveaux produits : une innovation incrémentale et une innovation radicale. Les auteurs mettent en évidence que, pour des innovations incrémentales, la visualisation d’images de soi conduit à de meilleures évaluations du produit. Les auteurs observent toutefois que les images liées à soi sont particulièrement difficiles à former dans un contexte d’innovation de rupture. Dans le cas précis de la création de nouveaux produits par des designers, les travaux de Dahl et al. (1999) montrent que la combinaison d’une imagerie d’imagination (conduisant à la formation d’un ensemble plus varié d’images mentales que les images de mémoire) et l’incorporation du client cible dans cette imagerie (le client final est imaginé avec le produit - design empathique) conduit à des designs significativement plus originaux, utiles et attrayants pour l’utilisateur final que la non-intégration de celui-ci au sein de l’imagerie.
Les entraînements préalables à l’imagerie mentale renvoient à une série d’énoncés verbaux décrivant des scènes diverses et qui sont soumis aux sujets pour qu’ils se les figurent mentalement. Ces entraînements ont pour vocation de mettre en pratique des processus de visualisation, processus dont le rôle facilitateur de la créativité a été souligné précédemment. Ainsi, Dahl et al. (1999) ont utilisé, en amont de la tâche de design proposée à des designers, un exercice d’entraînement à l’imagerie mentale. Pendant cinq minutes, les auteurs ont demandé aux sujets de lire une courte histoire à propos d’une personne assemblant un meuble de télévision. Au cours de cet entraînement, les sujets ont reçu l’instruction de former des images mentales après lecture de chaque phrase. Les résultats montrent que les sujets ayant bénéficié d’un entraînement (versus pas d’entraînement) produisent des designs significativement plus utiles. Une démarche similaire adoptée par Burroughs et al. (2011) confirme que la combinaison d’un entraînement à l’imagerie mentale et de récompenses extrinsèques conduit à des designs significativement plus créatifs. Au regard de ces résultats, l’amélioration de la production d’idées semble pouvoir être imputée à une amélioration de l’activité d’imagerie mentale. Cette relation entre imagerie mentale et créativité a d’ailleurs déjà été soulignée dans un certain nombre de travaux.
Le lien entre imagerie mentale et créativité
Si les points communs entre l’imagerie mentale et la créativité sont nombreux, ainsi que l’a montré la première section de cette partie, les relations qui unissent ces deux concepts restent encore à préciser, même si plusieurs travaux existants en ont déjà confirmé certaines. Ainsi, des recherches expérimentales dans le domaine de la psychologie, consistant à encourager des sujets à assembler différents éléments par le truchement d’images mentales afin de créer des objets et des formes nouvelles et utiles (Finke et Slayton, 1988 ; Finke et al., 1989 ; Finke, 1990 ; Finke et al., 1992), montrent que l’imagerie mentale est propice aux inventions créatives. De même, la personne créative semble montrer des prédispositions particulières en matière de capacité à l’imagerie mentale dans certains travaux indiquant une corrélation entre la capacité d’imagerie d’une part et la créativité d’autre part. Cette approche est dénommée approche par les différences individuelles (LeBoutillier et Marks, 2003). En effet, depuis les années 60, plusieurs travaux empiriques (Campos et Gonzalez, 1993a ; 1993b ; Campos et Gonzalez, 1995 ; Campos et Perez, 1989 ; Durndell et Wetherick, 1976 ; Forisha, 1981 ; Gonzalez et al., 1997 ; Kathena, 1975a ; 1975b ; LeBoutillier et Marks, 2003 ; Parrott et Strongman, 1985 ; Rhodes, 1981 ; Schmeidler, 1965 ; Shaw et Belmore, 1982 ; Shaw et DeMers, 1986) se sont attachés à mettre en lumière d’éventuelles corrélations entre des mesures de la capacité individuelle d’imagerie mentale (mesures de la disposition à produire des images vives et à les contrôler) et des mesures de créativité (inventaires de personnalité et/ou tests d’attitude créative, tests de pensée créative ou divergente). Cependant, les corrélations constatées sont souvent faibles et les résultats obtenus, exclusivement sur des publics étudiants, sont parfois assez contrastés.
Récemment toutefois, l’étude de Vellera et Gavard-Perret (2012) a confirmé le fait que des sujets pouvant être considérés comme des créatifs avérés en raison de leurs productions et réalisations créatives (d’une part des inventeurs primés et reconnus pour leurs inventions et, d’autre part, des artistes peintres vivant de leur activité créative) affichent une capacité individuelle d’imagerie mentale supérieure à celle d’individus non reconnus comme particulièrement créatifs. Par ailleurs, les résultats obtenus montrent que des sujets créatifs, bien qu’exerçant leur créativité dans des domaines différents (inventeurs versus artistes peintres), révèlent une aptitude à l’imagerie mentale statistiquement équivalente. Néanmoins, comme le stipulait Denis en 1989, la prudence s’impose dans l’interprétation de cette corrélation car on trouve par ailleurs des sujets très créatifs et qui possèdent des capacités d’imagerie tout à fait modestes.
Cependant, Vellera et Gavard-Perret (2012 ; 2014) montrent qu’une forte capacité individuelle d’imagerie mentale est favorable à l’exercice de la créativité. En effet, les individus les plus imageants font preuve d’une créativité supérieure dans la réalisation d’une tâche créative que les moins imageants, cette relation étant validée dans deux contextes créatifs bien différents : créativité graphique premièrement et résolution verbale créative de problème deuxièmement.
Les recherches menées dans le cadre d’applications marketing ont été rares jusque-là. Anotre connaissance, seuls Dahl et al. (1999) se sont intéressés aux effets de l’imagerie mentale sur la conception (design) de produits nouveaux initiés par des designers. Leurs résultats soulignent que le recours à une imagerie d’imagination, au cours du processus de création, conduit à des designs plus originaux que ceux basés sur des images de mémoire. Par ailleurs, l’intégration du client cible, dans l’imagerie sous-jacente au processus de création des designers, aboutit à la création de designs mieux appréciés par les clients finaux.
Au vu de ces éléments, l’intérêt de l’imagerie mentale pour la créativité, et donc de sa stimulation, semble peu contestable. Cependant, ces premiers constats invitent à poursuivre les investigations quant au rôle exact joué par l’activité d’imagerie mentale dans le processus créatif et quant à l’influence des diverses formes de sa stimulation.
Le corps d’hypothèses
Ce travail vise à examiner si la stimulation de l’imagerie mentale, qui semble pouvoir être considérée comme un mécanisme essentiel des processus de création et de découverte, est de nature à améliorer la créativité par le biais de l’augmentation de l’activité d’imagerie mentale. C’est donc sur le rôle médiateur de l’activité d’imagerie mentale au sein du processus créatif que les hypothèses formulées centreront l’attention. Certes, l’activité d’imagerie mentale peut être approchée par d’autres indicateurs que le volume d’imagerie produite (par exemple, sa vivacité, sa clarté, sa valence, etc.), mais le fait de stimuler l’activité d’imagerie mentale a surtout pour objectif de faciliter la production d’imagerie et donc la quantité d’images mentales suscitées. Ainsi, les sujets recevant une instruction d’imagerie mentale explicite devraient produire des images mentales plus nombreuses que ceux non soumis à une telle incitation et c’est cette facilitation de la visualisation mentale qui devrait, de ce fait, faciliter la créativité. Par conséquent, il est supposé un rôle médiateur de la quantité de l’imagerie mentale produite dans les effets des instructions d’imagerie sur la créativité résultante.
En ce qui concerne le processus de créativité (Guilford, 1967 ; Torrance, 1976), la littérature a permis d’identifier trois aspects complémentaires permettant de juger la quantité et la qualité des outputs créatifs à savoir : (a) la fluidité (quantité d’idées produites), (b) la flexibilité (nombre de catégories différentes d’idées, représentatif de la diversité de la créativité) et (c) l’originalité (idées nouvelles, inhabituelles, statistiquement rares). Il est donc nécessaire d’articuler l’hypothèse suivante en trois sous-hypothèses (voir Figure 1).
H1. La quantité des images mentales produites est médiatrice de l’effet de la présence (versus absence) d’une instruction d’imagerie mentale sur a) la fluidité (quantité) des idées ; b) la flexibilité des idées ; c) l’originalité des idées.

Modèle de l’étude 1.
Afin d’élargir par ailleurs le périmètre de compréhension des effets des stimulations de l’activité d’imagerie mentale, en œuvre dans les processus créatifs par le biais du rôle médiateur de l’imagerie mentale, il importe de voir si des formes particulières de stimulation sont à privilégier pour favoriser la production d’idées créatives. Au-delà de la simple utilisation d’une consigne d’imagerie mentale, la littérature souligne tout d’abord le rôle important du lien à soi qui peut être favorisé par une instruction d’imagerie appropriée. Compte tenu des recherches précédemment présentées, il est donc possible d’anticiper un effet favorable d’une instruction d’imagerie stimulant le lien à soi (versus une instruction d’imagerie simple sans stimulation du lien à soi) sur l’activité d’imagerie mentale et donc sur ses outputs. Le fait qu’une stimulation d’images liées à soi semble favorable au développement d’une plus grande activité d’imagerie mentale (cette dernière étant elle-même supposée favoriser la créativité) incite à postuler que la quantité d’images mentales sera un médiateur des effets d’une stimulation d’une imagerie liée à soi sur la production d’outputs créatifs, évalués notamment au travers de la fluidité et de l’originalité des idées. En outre, il semble cohérent dans cette même perspective, et en s’inspirant des travaux de Dahl et de ses coauteurs (1999), de supposer que le degré de lien à soi des images mentales produites sera également un médiateur des effets d’une stimulation d’imagerie liée à soi sur l’utilité et l’attrait des idées émises. Sur la base de ces éléments, il est donc proposé deux groupes d’hypothèses (Figure 2). Le premier fait référence à la médiation par la quantité d’images mentales produites des effets de la stimulation d’une imagerie mentale liée à soi sur la fluidité et l’originalité des idées émises. Ainsi, les hypothèses peuvent être décomposées comme suit :
H2. La quantité des images mentales produites est médiatrice de l’effet d’une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi (versus une instruction d’imagerie simple) sur a) la fluidité (quantité) des idées ; b) l’originalité des idées.

Modèle de l’étude 2.
Le groupe suivant d’hypothèses a trait à la médiation par le degré de lien à soi des images mentales produites des effets d’une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi (versus instruction d’imagerie simple) sur l’utilité perçue et l’attrait global des idées créatives émises. Il est ainsi postulé que :
H3. Le degré de lien à soi des images mentales est médiateur des effets d’une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi (versus instruction d’imagerie simple) sur a) l’utilité perçue des idées ; b) l’attrait global des idées.
Le second facteur susceptible de favoriser l’activité d’imagerie mentale est la présence d’un entraînement préalable à la représentation mentale, au cours duquel une série d’énoncés verbaux décrivant diverses scènes sont soumis aux sujets pour qu’ils se les figurent mentalement. Ces entraînements ont pour vocation de mettre en pratique des processus de visualisation, de nature à faciliter l’évocation d’images mentales par les sujets et donc la mise en jeu d’une activité d’imagerie plus accrue au cours d’une tâche créative ultérieure. Ainsi, une autre hypothèse renvoie à la médiation par la quantité d’images mentales des effets de la présence d’un entraînement à l’imagerie mentale sur la fluidité ou quantité des idées créatives proposées.
H4. La quantité des images mentales produites est médiatrice de l’effet de la présence (versus absence) d’un entraînement à l’imagerie mentale sur la fluidité (quantité) des idées.
Par ailleurs, la présence conjointe d’une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi et d’un entraînement à l’imagerie mentale (interaction des facteurs) devrait constituer un environnement particulièrement propice à l’imagerie mentale et accroître ainsi l’activité d’imagerie, notamment liée à soi, d’où le dernier groupe d’hypothèses suivant :
H5a. Une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi en interaction avec un entraînement à l’imagerie mentale suscitera une plus forte quantité d’images mentales qu’une instruction d’imagerie avec stimulation du lien à soi seule ou qu’un entraînement à l’imagerie mentale seul.
H5b. Une instruction d’imagerie avec stimulation du lien à soi en interaction avec un entraînement à l’imagerie mentale suscitera un plus fort degré de lien à soi dans les images mentales qu’une instruction d’imagerie avec stimulation du lien à soi seule ou qu’un entraînement à l’imagerie seul.
Les hypothèses étant posées, la méthodologie adoptée pour cette recherche peut être présentée. La première étude, renvoyant aux hypothèses 1a, b et c de ce travail, sera d’abord développée. Dans un second temps, l’étude 2, renvoyant aux hypothèses 2 à 5, sera détaillée.
Méthodologie et résultats des études 1 et 2
Etude 1 : Stimuler l’activité d’imagerie mentale en œuvre dans les processus créatifs pour améliorer la créativité résultante
Les hypothèses posées (H1a, H1b et H1c) nécessitent une expérimentation puisqu’il faut manipuler l’environnement de la personne imageante par le biais de la présence ou non de stimulations d’imagerie mentale. La collecte de données a été effectuée sur un échantillon de 113 étudiants (40 hommes et 73 femmes) âgés de 20 ans en moyenne. La demande a consisté en la réalisation d’une tâche créative. Une mesure de l’activité d’imagerie mentale impliquée dans la tâche créative a été faite, afin de voir si la présence (versus absence) de stimulation d’imagerie a une influence positive sur la quantité d’imagerie mentale produite dans le cadre de l’exercice créatif. Une performance créative connue, proche des tâches créatives existant dans un contexte marketing ou de co-création, a été choisie. Il s’agit d’une épreuve de pensée divergente (Torrance Tests of Creative Thinking) de Torrance (1976), qui renvoie à la capacité à développer des idées nouvelles et pluridirectionnelles à partir d’un stimulus unique. Le test retenu invite tous les participants, quelle que soit la condition expérimentale à laquelle ils sont affectés de manière aléatoire, à proposer, dans un temps limité (15 minutes), le maximum d’utilisations inhabituelles d’une boîte en carton. Sur les 113 participants ayant reçu oralement et par écrit cette incitation créative, 58 ont été exposés, en plus, à une stimulation de l’activité d’imagerie mentale (consigne d’imagerie également énoncée oralement et par écrit, encourageant les individus à se représenter mentalement la boîte en carton concernée par l’exercice de créativité 3 ), alors que les 55 de la condition de contrôle sans instruction d’imagerie mentale n’avaient droit qu’à l’incitation créative (design inter sujets). L’appréciation des performances créatives s’est faite sur deux critères quantitatifs – la fluidité (quantité d’idées) et la flexibilité (nombre de catégories d’idées) – et sur un critère qualitatif, l’originalité des idées. Concernant l’activité d’imagerie mentale, la mesure de la quantité des images mentales produites a été réalisée grâce à l’échelle de Miller et al. (2000) 4 , sélectionnée en raison de ses qualités psychométriques très satisfaisantes (Miller et al., 2000 ; Miller et Stoica, 2003). Toutefois, n’existant qu’en anglais, elle a été préalablement soumise à une procédure de traduction/rétro-traduction.
Les médiations ont été estimées selon la démarche de Zhao et al. (2010) qui s’appuient sur les recommandations de Preacher et Hayes (2004). Cette démarche est une reconsidération de la très populaire procédure de Baron et Kenny (1986). L’ensemble des résultats des tests de médiations ont été obtenus à l’aide de la macro pour SPSS de Preacher et Hayes. Pour chaque test de médiation, une technique de bootstrap a été utilisée (bootstrap de l’échantillon à 5000) (Preacher et Hayes, 2004). En se référant aux travaux de Zhao et al. (2010), il est possible de conclure que l’hypothèse 1a, postulant que la quantité des images mentales est une variable médiatrice de l’effet des instructions d’imagerie sur la fluidité (ou quantité) des idées créatives, est validée, mais par une médiation complémentaire seulement. Autrement dit, la quantité des images mentales a bien un rôle médiateur dans les effets de la présence (absence) d’une instruction d’imagerie mentale sur la fluidité (ou quantité) des idées émises. Ainsi, une instruction d’imagerie mentale provoque des images mentales plus nombreuses, qui, à leur tour, augmentent la fluidité (ou quantité) des idées créatives. De façon plus précise, on constate que les participants soumis à une instruction d’imagerie mentale (versus non soumis à une instruction d’imagerie mentale) forment des images mentales significativement plus nombreuses (versus moins nombreuses) (F (1, 111) = 7,297 ; p = 0,008) (M Absence instruction IM = 3,19 ; M Présence instruction IM = 3,78). De même, l’ANOVA met en lumière un effet principal significatif de l’instruction d’imagerie mentale sur la fluidité (ou quantité) des idées émises (F (1, 111) = 13,166 ; p = 0,000) (M Absence instruction IM = 4,44 ; M Présence instruction IM = 6,47). Ainsi, les participants soumis à une instruction d’imagerie ont bien développé des idées créatives plus nombreuses que ceux qui n’ont pas été soumis à une instruction d’imagerie mentale. Par conséquent, l’hypothèse H1a est validée, mais dans le cadre d’une médiation complémentaire puisque l’effet ne se fait pas complètement et exclusivement par le biais de la médiation de l’activité d’imagerie mentale. Ce point sera discuté ultérieurement.
L’hypothèse H1b, postulant que la quantité des images mentales est médiatrice de l’effet des instructions d’imagerie sur la flexibilité des idées, est également validée, à nouveau par une médiation complémentaire. La quantité des images mentales joue donc bien un rôle médiateur dans la relation entre la présence (absence) d’une instruction d’imagerie mentale et la flexibilité des idées. En d’autres termes, une instruction d’imagerie mentale suscite des images mentales plus nombreuses, qui, à leur tour, augmentent la flexibilité des idées. En effet, l’analyse de variance révèle un effet principal significatif de l’instruction d’imagerie mentale sur la flexibilité des idées produites (F (1, 111) = 7,001 ; p = 0,009) (M Absence instruction IM = 3,44 ; M Présence instruction IM = 4,41). Par conséquent, les participants soumis à une instruction d’imagerie mentale ont effectivement développé des catégories d’idées plus variées que ceux qui n’ont pas été soumis à une instruction d’imagerie mentale. Ainsi, l’hypothèse H1b est validée, mais par le biais à nouveau d’une médiation complémentaire uniquement qui sera commentée dans la discussion finale.
L’hypothèse H1c postule que la quantité des images mentales est médiatrice de l’effet des instructions d’imagerie sur l’originalité des idées. Les résultats du test de médiation révèlent une fois de plus un cas de médiation complémentaire. La quantité des images mentales a donc bien un rôle médiateur dans les effets de la présence (absence) d’une instruction d’imagerie mentale sur l’originalité des idées. Par conséquent, l’effet d’une instruction d’imagerie mentale engendre des images mentales plus nombreuses, qui, à leur tour, augmentent l’originalité des idées 5 . Plus précisément, l’analyse de variance révèle un effet principal significatif de l’instruction d’imagerie mentale sur l’originalité des idées produites (F (1, 111) = 14,025 ; p = 0,000) (M Absence instruction IM = 1,42 ; M Présence instruction IM = 1,91). Ainsi, les participants soumis à une instruction d’imagerie mentale ont développé des idées plus originales que ceux qui n’ont pas été soumis à une instruction d’imagerie mentale. L’hypothèse H1c est donc validée, par médiation complémentaire une nouvelle fois. La médiation complémentaire constatée sera discutée ultérieurement.
En conclusion, les tests de médiation indiquent que la quantité d’images médiatise l’effet de la présence d’une instruction d’imagerie mentale sur la fluidité (ou quantité), la flexibilité et l’originalité des idées. Il s’agit d’une médiation complémentaire dans les trois cas. La présence d’une instruction d’imagerie mentale, par rapport à l’absence d’une instruction, permet donc bien d’améliorer l’activité d’imagerie qui, elle-même, a une incidence positive sur l’activité créative. L’ensemble des tests de médiations figurent en annexe A1.
Etude 2 : Effets du type de stimulation de l’imagerie mentale sur les processus d’imagerie en œuvre dans les processus créatifs
Une deuxième expérimentation a été réalisée sur un échantillon de 183 étudiants en cycles universitaires de gestion (114 hommes soit 62,30% et 69 femmes soit 37,7% ; Moyenne âge = 21,26, Ecart-type âge = 1,714). Afin d’évaluer la performance créative des sujets, ces derniers ont été soumis à une tâche créative proposée par le groupe automobile Renault (département « Créativité et nouvelles mobilités ») portant sur l’éco-mobilité. Les sujets étaient invités à proposer des dispositifs prévenant l’arrivée d’une voiture électrique [les voitures électriques silencieuses sont donc potentiellement plus dangereuses] (cf. annexe A2). Les sujets ont été répartis en quatre groupes expérimentaux de manière aléatoire (cf. tableau 1 – design inter sujets). Ceux exposés à une instruction d’imagerie mentale sans stimulation du lien à soi étaient invités à se représenter mentalement une voiture électrique ainsi que le microcosme qui l’entoure (routes, trottoirs, etc.) et, à partir de ces représentations, de trouver des idées. Cette instruction simple, ne suscitant pas de lien à soi dans l’imagerie mentale produite, a pour objectif d’induire une activité d’imagerie, de nature à faciliter la créativité (cf. annexe A2). A contrario, les sujets soumis à une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi devaient imaginer la voiture électrique ainsi que son environnement, mais également s’impliquer et prendre part dans le scénario de l’imagerie (visualisation d’images de soi). En d’autres termes, les sujets devaient s’imaginer en relation avec le véhicule, comme conducteur du véhicule ou passager ou autre usager de la route (piéton, cycliste…). Enfin, la moitié des sujets ont été exposés à un entraînement à l’imagerie mentale – inspiré de ceux proposés par Grebot (1994) – en amont de la tâche d’idéation. Ces entraînements reposaient sur des énoncés sollicitant plusieurs sens que les sujets devaient se représenter mentalement.
La répartition des répondants selon les conditions expérimentales.
Au total, 735 idées ont été développées par les 183 participants (M idées = 4,02, Ecart-type idées = 1,808). Le dépouillement des idées a permis de mettre en exergue 172 idées distinctes 6 . L’appréciation de la créativité des idées s’est faite autour d’un critère quantitatif – la fluidité correspondant au nombre d’idées générées (par simple comptabilisation des idées proposées par chaque participant) 7 , – et de trois critères plus qualitatifs – l’originalité, l’utilité et l’attractivité des idées. Pour les dimensions d’originalité et d’utilité, les échelles de type différentiel sémantique en trois items et sept échelons ont été reprises des travaux de Dahl et al. (1999) et traduites. Elles comprennent les items : ordinaire/unique, banale/originale, habituelle/inhabituelle, pour l’originalité ; Pas utile/utile, Pas efficace/efficace, Sans valeur/de valeur, pour l’utilité ; Pas attirante/attirante ; Pas appréciable/appréciable ; Pas désirable/désirable, pour l’attrait.
Chaque idée a été évaluée séparément par des experts 8 dans le domaine du véhicule électrique (3 pour l’originalité et 2 pour l’utilité). Le niveau d’attrait des idées a été évalué par deux catégories de juges : des utilisateurs experts (6 utilisateurs et/ou propriétaires de voitures électriques) et des utilisateurs « ordinaires » (3 personnes n’ayant jamais conduit une voiture électrique), à l’aide d’une échelle de type différentiel sémantique composée de trois items et sept échelons, déjà employée par Dahl et al. (1999). Enfin, la dimension quantité d’imagerie mentale a été évaluée, comme dans l’étude 1, grâce à l’échelle de Miller et al. (2000). Par ailleurs, dans la mesure où la dimension de lien à soi des images mentales produites n’a été que très peu mesuré dans la littérature (seulement dans un contexte anglophone et dans le cas de la communication publicitaire (Bone et Ellen, 1990 ; Bone et Ellen, 1992 ; Burns et al., 1993 ; Gregory et al., 1982 ; MacInnis et Price, 1987), le choix a été fait de proposer et d’utiliser une mesure mono-item, parcimonieuse, simple et rapide, adaptée à notre contexte de recherche : « Lorsque vous avez imaginé la voiture électrique et son environnement, étiez-vous vous-même présent dans cette image (soit comme conducteur, passager, piéton, etc.) ? » avec une échelle de 1 (pas du tout d’accord) à 7 (tout à fait d’accord). Les paragraphes suivants détaillent les résultats obtenus 9 .
Selon la démarche de Zhao et al. (2010), l’hypothèse H2a postulant que la quantité des images mentales est médiatrice de l’effet d’une instruction d’imagerie mentale stimulant le lien à soi sur la fluidité des idées est validée par médiation complémentaire. Une consigne d’imagerie stimulant le lien à soi (par rapport à une consigne sans stimulation du lien à soi) provoque des images mentales (F (1, 181) = 26,222 ; p = 0,000) (M Stimulation IM sans lien = 3,45 ; M Stimulation IM avec lien = 4,01) et des idées (F (1, 181) = 4,084 ; p = 0,045) (M Stimulation IM sans lien = 3,75 ; M Stimulation IM avec lien = 4,29) plus nombreuses. L’hypothèse H2b, postulant que la quantité des images mentales est une variable médiatrice de l’effet d’une instruction d’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi sur l’originalité des idées, est, quant à elle, validée par médiation seulement indirecte. Ainsi, une consigne d’imagerie mentale stimulant le lien à soi provoque des images mentales plus nombreuses, qui, à leur tour, augmentent l’originalité des idées produites.
L’hypothèse H3a relative au degré de lien à soi des images mentales suscitées comme médiateur de l’effet d’une incitation à l’imagerie mentale avec stimulation du lien à soi sur l’utilité perçue des idées dévoile un effet seulement direct (pas de médiation). Une analyse de variance montre un effet significatif de la stimulation d’une imagerie mentale avec lien à soi (par rapport à une stimulation d’une imagerie mentale sans lien à soi) sur le degré de lien à soi des images mentales produites (F (1, 181) = 8,971 ; p = 0,003) (M Stimulation IM sans lien = 2,91 ; M Stimulation IM avec lien = 3,55). De même, l’ANOVA révèle que les participants soumis à une instruction d’imagerie mentale stimulant le lien à soi ont développé des idées plus utiles (F (1, 181) = 4,976 ; p = 0,027) (M Stimulation IM sans lien = 3,39 ; M Stimulation IM avec lien = 3,58). L’hypothèse H3b, postulant que le degré de lien à soi des images mentales produites est une variable médiatrice de l’effet d’une instruction d’imagerie mentale stimulant le lien à soi sur l’attrait global des idées, est validée par médiation complémentaire. Ainsi, l’effet d’une stimulation d’une imagerie mentale avec lien à soi provoque un plus fort degré de lien à soi dans les images mentales induites, qui, à son tour, augmente l’attrait des idées produites (F (1, 181) = 7,341 ; p = 0,007) (M Stimulation IM sans lien = 3,11 ; M Stimulation IM avec lien = 3,40).
Enfin, l’hypothèse H4 relative à la quantité d’images mentales comme variable médiatrice de l’effet de la présence d’un entraînement à l’imagerie mentale sur la fluidité des idées produites est validée par médiation concurrente. Une analyse de variance montre que les participants soumis à un entraînement à l’imagerie mentale ont développé des images mentales plus nombreuses que ceux qui n’ont pas été soumis à un entraînement (F (1, 181) = 8,403 ; p = 0,004) (M Absence entraînement IM = 3,56 ; M Présence entraînement IM = 3,89). De même, l’ANOVA révèle un effet principal significatif de la présence d’un entraînement à l’imagerie mentale sur la fluidité des idées produites (F (1, 181) = 9,331 ; p=0,003) (M Absence entraînement IM = 4,42 ; M Présence entraînement IM = 3,62). Néanmoins, ces résultats vont à l’encontre des prédictions faites (effet contraire) car les participants soumis à un entraînement à l’imagerie mentale ont développé des idées moins nombreuses que ceux non soumis à un entraînement. Les effets de médiation ayant été détaillés (ils seront discutés ultérieurement), les paragraphes suivants abordent les effets d’interaction des facteurs.
L’hypothèse H5a suppose que la présence conjointe d’une stimulation d’une imagerie mentale liée à soi et d’un entraînement à l’imagerie mentale suscite une plus forte quantité d’images mentales qu’une instruction d’imagerie stimulant le lien à soi seule ou qu’un entraînement à l’imagerie mentale seul. Le terme d’interaction est significatif et positif (F (1, 183) = 11,175, p = 0,001). On peut en conclure qu’il existe un effet d’interaction entre les deux facteurs et donc, une amélioration de l’activité d’imagerie mentale par la combinaison d’un entraînement préalable et d’une consigne d’imagerie mentale ensuite, stimulant le lien à soi. Enfin, l’hypothèse H5b postule que la présence conjointe d’une instruction d’imagerie mentale stimulant le lien à soi et d’un entraînement à l’imagerie mentale suscite un plus fort degré de lien à soi dans les images mentales déclenchées qu’une instruction d’imagerie liée à soi seule ou qu’un entraînement à l’imagerie mentale seul. Néanmoins, le terme d’interaction n’est pas significatif (F (1, 183) = 0,410, p = 0,523). Ainsi, on ne peut conclure à un effet d’interaction et l’hypothèse 5b n’est donc pas validée. L’ensemble des résultats de l’étude 2 sont détaillés en annexe A3.
Discussion, limites et voies de recherche
L’étude 1 a permis, d’une part d’examiner le rôle exact de l’activité d’imagerie mentale dans le processus créatif et, d’autre part, d’identifier l’effet d’une stimulation de cette activité d’imagerie interne par le biais d’une instruction d’imagerie mentale « simple ». L’étude effectuée apporte une contribution théorique qui vient enrichir le socle de connaissances relatif à l’implication de l’imagerie mentale dans les processus créatifs. En effet, une stimulation de l’imagerie mentale des sujets engagés dans des processus créatifs résulte en une production plus élevée d’images mentales, cette dernière activité étant favorable à la créativité. La quantité d’images mentales ressort donc bien de cette étude comme étant une variable médiatrice de l’effet d’une stimulation de l’activité d’imagerie mentale sur l’output créatif. Autrement dit, la présence d’une instruction d’imagerie mentale a un effet positif sur la quantité d’images internes suscitées, et cette production d’une imagerie plus conséquente a elle-même une influence favorable sur le degré de créativité des idées émises. Par ailleurs, cette incidence positive d’une activité d’imagerie mentale quantitativement plus importante se fait sentir à plusieurs niveaux d’évaluation du caractère créatif de l’output : premièrement, la fluidité des idées proposées, deuxièmement, l’originalité de ces dernières et troisièmement, leur variété. L’effet d’une production plus élevée d’images internes ne porte donc pas seulement sur la seule dimension quantitative de la production d’idées créatives, mais affecte aussi les qualités de ces dernières. En conclusion de cette première étude, il est ainsi possible d’affirmer que la stimulation de l’activité d’imagerie mentale par une instruction adaptée améliore la créativité quantitative et qualitative des idées grâce à son impact positif sur le niveau de l’activité d’imagerie mentale impliquée dans le processus. Le rôle médiateur ainsi constaté confirme que l’activité d’imagerie mentale constitue effectivement un mécanisme directement impliqué dans le processus de créativité. La mise en évidence de ces résultats vient compléter les travaux de Dahl et al. (1999) qui n’avaient fait qu’inférer l’existence d’une activité d’imagerie mentale en raison du recours à des stimulations de cette dernière et qui n’avaient donc évalué que l’effet direct des stimulations sur l’output créatif (originalité, utilité et attrait). De même, nos résultats vont dans le sens des travaux portant sur l’invention créative et la synthèse mentale menés en psychologie (Finke, 1990 ; Finke et al., 1989 ; Finke et Slayton, 1988 ; Smith et al., 1995), confirmant ainsi que la créativité des sujets se fait, au moins partiellement, par le truchement d’images mentales et que cette activité d’imagerie mentale, quand elle se trouve améliorée d’un point de vue quantitatif (quantité d’imagerie suscitée), est elle-même de nature à améliorer la créativité résultante. Nos résultats témoignent ainsi de la vocation opératoire de l’imagerie mentale. Toutefois, il apparait que la médiation observée n’est qu’une médiation complémentaire au sens de Zhao et al. (2010). Autrement dit, il est constaté l’existence d’un effet médiatisé (tel que précisé ci-dessus), mais aussi celle d’un effet direct de l’incitation à l’imagerie mentale sur la créativité de l’output. Les effets observés, tant médiatisés que directs, vont d’ailleurs dans le même sens, à savoir une influence propice à la créativité résultante. Cependant, au-delà de ces constats positifs quant à l’impact favorable – direct et médiatisé par la quantité d’images mentales produites – d’une stimulation de l’activité d’imagerie sur la créativité des idées générées, il est essentiel de tenir compte du fait que la médiation constatée n’est que complémentaire, suggérant ainsi que si le médiateur envisagé, en l’occurrence la quantité d’imagerie mentale suscitée, est certes pertinent et son rôle médiateur confirmé, il convient de s’interroger sur d’autres médiateurs possiblement impliqués dans le processus de créativité. Ainsi, d’autres dimensions de l’imagerie mentale, comme la valence ou la facilité de formation des images mentales ou encore leur vivacité/clarté par exemple, pourraient être envisagées. De même, d’autres mécanismes complémentaires, possiblement explicatifs, sont à considérer, à l’instar des processus de pensée divergente (Guilford, 1967) ou de la pensée janusienne (Rothenberg, 1996).
L’étude 2 apporte une validation supplémentaire quant au fait que l’imagerie mentale est un processus clairement impliqué dans les processus créatifs et est de nature à améliorer la créativité résultante. Ce rôle médiateur des images mentales est validé à deux niveaux : d’une part, en ce qui concerne la quantité des images mentales produites ; d’autre part, du point de vue du degré de lien à soi de ces images mentales. Il l’est également sur plusieurs variables différentes destinées à évaluer la fluidité et la qualité des outputs créatifs : le nombre d’idées créatives, mais aussi leur originalité et leur attrait. Cette variété des mesures de la créativité constatée confère une validité supérieure à notre recherche et à son constat d’un rôle médiateur de l’imagerie mentale. Seule l’utilité perçue des idées créatives ne relève pas d’un effet médiateur de l’imagerie mentale. Il apparait par conséquent que toutes les hypothèses de médiation, hormis celle relative à l’utilité perçue, sont validées. Les médiations ainsi constatées sont des médiations complémentaires, à nouveau.
Ces résultats soulignent l’utilité de recourir à des stimulations de l’imagerie mentale à des fins d’amélioration de l’activité créative des individus, par le biais d’une amélioration quantitative et/ou qualitative (degré de lien à soi) de leur activité d’imagerie mentale. Notre recherche permet, de plus, d’identifier le (ou les) type(s) de stimulation le plus à même d’agir sur la créativité par l’intermédiaire d’une action sur l’imagerie mentale suscitée : instruction d’imagerie avec stimulation du lien à soi et/ou entraînement à l’imagerie mentale. Or, il apparait que, si la médiation par l’imagerie mentale est retrouvée dans la plupart des cas de stimulation testés et ce, pour la plupart des mesures de la créativité des outputs considérés, elle n’est cependant pas validée dans le cas de la médiation par le degré de lien à soi des effets, sur l’utilité perçue des idées, d’une instruction d’imagerie mentale stimulant le lien à soi. Cependant, même si le mécanisme en œuvre semble différent dans ce cas particulier, puisqu’il est observé un effet direct et non un effet médiatisé, l’intérêt d’une stimulation de l’imagerie mentale n’en reste pas moins indéniable. De même, la combinaison des deux types de stimulations (instruction d’imagerie stimulant le lien à soi et entraînement préalable à l’imagerie) est quasiment toujours bénéfique pour l’activité d’imagerie mentale, hormis en ce qui concerne le degré de lien à soi de l’imagerie mentale résultante qui ne profite pas de l’ajout d’un entraînement préalable à une stimulation du lien à soi. Globalement, ces résultats sont conformes à ceux ayant établi un effet positif de la présence, sur les réponses des sujets, d’une instruction d’imagerie et d’une stimulation de l’activité d’imagerie avec lien à soi. Toutefois, ils ne vont pas dans le sens de nos attentes initiales postulant un effet positif d’un entraînement sur la fluidité des idées produites. En effet, les résultats indiquent un effet contraire : les sujets ayant reçu (versus non reçu) un entraînement préalable à l’imagerie mentale développent des idées moins nombreuses (versus plus nombreuses). Pourtant, Dahl et al. (1999), bien que n’ayant pas mesuré cet aspect de la créativité puisque les sujets de leur étude ne devaient proposer qu’une seule idée, avaient rapporté des moyennes d’utilité, d’originalité et d’attrait supérieures en présence d’un entraînement à l’imagerie mentale, ce qui pouvait laisser penser qu’il en serait de même pour la fluidité. Une première explication possible du résultat obtenu réside peut-être dans les propos de Burroughs et al. (2011) qui suggèrent qu’un « simple » entraînement à la visualisation n’est pas suffisant pour produire des résultats créatifs. Pour être efficace, l’exercice doit être « orienté créativité ». Or, les entraînements utilisés dans nos études étaient « généralistes » 10 et non orientés créativité. Il est donc possible que les entraînements utilisés, non spécifiquement orientés sur l’activité créative, n’aient pas conduit à favoriser cette dernière, voire même l’aient entravée car la seconde tâche sollicitant l’imagerie était alors trop éloignée de ce que les individus avaient appris à faire. Il conviendrait, dans une recherche ultérieure, de modifier le type d’entraînement utilisé afin d’en constater les effets. Une autre explication, complémentaire ou alternative, semble également possible : la seconde tâche allouée (celle liée à la créativité), apparaissant comme moins nouvelle et originale dans la mesure où les sujets avaient déjà formé de nombreuses images mentales « générales » lors de l’entraînement, aurait pu recevoir alors moins d’attention et d’effort d’imagerie. Cet effet délétère serait peut-être évité si l’entraînement préalable était bien de même nature justement que la tâche créative ultérieure. De même, le fait que les sujets aient déjà produit des images mentales nombreuses lors des entraînements et aient ainsi alloué des ressources importantes à cet entraînement amène peut-être une certaine fatigue ou lassitude et, dans une certaine mesure, un épuisement de ces ressources lorsqu’elles sont sollicitées ensuite pour la tâche créative. Il faudrait donc observer à l’avenir si cet effet défavorable se produit aussi quand l’entraînement préalable est plus court ou cognitivement moins complexe.
De plus, même si cette recherche offre une preuve supplémentaire du fait que la créativité peut être intensifiée, d’où des perspectives managériales intéressantes puisque l’exposition des sujets, enrôlés dans les processus d’innovation, à une stimulation de l’activité d’imagerie mentale pourrait permettre de maximiser les chances d’émergence d’idées créatives et donc le potentiel d’innovation des entreprises, il serait cependant nécessaire d’étudier l’effet de l’inclusion des stimulations de l’activité d’imagerie testées dans notre modèle à d’autres supports et par le biais d’autres médias que ceux présentement utilisés. Cela permettrait de s’assurer du potentiel de généralisation de nos résultats mais aussi d’en développer les implications managériales. A titre d’exemple, ces stimulations de l’activité d’imagerie pourraient être testées sur des plateformes virtuelles collaboratives de crowdsourcing, des communautés en ligne et hors ligne de marque et d’innovation, des forums spécialisés de propositions d’idées nouvelles ou d’améliorations de produits, etc., ces canaux étant de plus en plus impliqués dans les activités de co-création. Il s’agirait d’incorporer la stimulation aux briefs créatifs/appels à concours, dont certaines consignes, comme « imaginez-vous en train de… », utilisées sur des plateformes telles que eYeka, se rapprochent déjà de consignes d’imagerie.
Par ailleurs, ces stimulations de l’activité d’imagerie mentale pourraient également être utilisées en dehors d’activités de création à proprement parler, comme, par exemple, lors des activités relatives à l’élaboration de l’offre complète. De même, dans le contexte de la présente recherche, ces stimulations se sont avérées efficaces pour des utilisateurs/ consommateurs « ordinaires » possiblement impliqués dans des démarches de co-création. Elles pourraient toutefois tout à fait être utilisées avec d’autres publics car la stimulation de la capacité créative s’avère également pertinente pour les fonctions et services qui nécessitent des potentiels créatifs élevés. Dans cette logique, les designers, les créatifs et directeurs artistiques en agence de publicité, les concepteurs et les chefs de produit, les ingénieurs R&D, etc. pourraient pleinement bénéficier du recours à ces formes de stimulations de manière à accroitre leur propre potentiel créatif ou celui de leurs équipes.
En outre, nos échantillons étaient composés d’étudiants, ce qui présente l’intérêt d’obtenir des profils homogènes permettant une meilleure comparaison entre les différentes conditions expérimentales, mais pose le problème de la représentativité de populations plus larges. Il faudra donc veiller, dans des recherches ultérieures, à favoriser la généralisation des résultats à des populations et des contextes culturels plus variés.
De même, l’étude 2 s’est intéressée exclusivement aux instructions d’imagerie stimulant le lien à soi (versus sans stimulation du lien à soi). Bien qu’ayant obtenu des résultats satisfaisants, il conviendrait de tester l’effet de l’inclusion de consignes stimulant un « lien aux autres ». On peut s’interroger en effet sur la plus ou moins grande facilité qu’il y a à se représenter des images mentales liées à soi ou au contraire à d’autres. Il faudrait, pareillement, déterminer si la représentation d’images relatives à soi conduit à des idées plus ou moins créatives que la représentation d’images relatives aux autres. Il serait judicieux d’examiner aussi l’effet de la formulation adoptée pour l’instruction d’imagerie, car elle peut être plus ou moins source d’images mentales. Par exemple, les stimuli verbaux utilisés peuvent se différencier par leur valeur d’imagerie (forte/faible) ou leur degré de concret/abstrait (Denis, 1979). La modalité sensorielle principalement stimulée (via des instructions visant à susciter des images mentales plutôt auditives, olfactives, gustatives, etc., en fonction de la nature de l’output créatif envisagé) ou encore le rôle possiblement médiateur des autres dimensions de l’activité d’imagerie mentale (vivacité, clarté, valence, etc.) pourraient également être pris en considération.
Enfin, dans le présent article, le choix a été fait, afin de ne pas trop complexifier les modèles de recherche examinés et concentrer l’attention sur les mécanismes médiateurs, de ne pas rendre compte des effets possibles de certains modérateurs pourtant envisagés dans la recherche complète dont les deux études présentées sont issues. Or, ils auraient pu venir affiner et nuancer les conclusions développées. Il sera par conséquent utile d’enrichir ultérieurement les résultats obtenus par la prise en considération de ces variables, à savoir le caractère de lead user (Von Hippel, 1976) ou de « nature émergente » (Hoffman et al., 2010) des individus sollicités ou encore leur implication envers la catégorie du produit. D’autres variables de contrôle, inhérentes aux individus placés en situation d’activité d’imagerie mentale à des fins créatives, telles que leur flexibilité cognitive ou leur tolérance à l’ambiguïté, pourraient aussi être envisagées dans des travaux futurs. De manière similaire, des variables relatives aux environnements créatifs pourraient être prises en compte, par exemple, le recours ou non à des techniques de créativité, ou encore le fait que les tâches doivent être réalisées seul ou en équipe.
Footnotes
A2 – Tâche créative et instructions d’imagerie utilisées dans l’étude 2
Les voitures électriques arrivent et font l’objet de toutes les attentions. Un des principaux atouts de la voiture électrique est qu’elles sont silencieuses. Etant silencieuses, elles sont donc potentiellement dangereuses pour les piétons, cyclistes et autres usages… car moins détectables. Nous vous sollicitons pour savoir comment faire pour que le silence d’une voiture électrique ne devienne pas un risque en ville ou sur la route.
Votre tâche consiste ainsi à :
Il n’y a pas de limite de temps imposée. Nous avons seulement constaté que pour remplir ce questionnaire, les participants mettaient en moyenne 20 minutes.
A1.
Synthèse des résultats des tests de médiation extraits de la macro de Preacher et Hayes – étude 1.
| Hyp. | Variable indép. | Variable dép. | Variable médiatrice | Résultats | Type de médiation |
|---|---|---|---|---|---|
| H1a | Présence d’une stimulation de l’activité d’imagerie | Fluidité des idées | Quantité d’images mentales | Effet indirect aXb significatif [0,2240 ; 1,6035] | Médiation complémentaire |
| Effet total c significatif (c = 2,0292, p = 0,0004). | |||||
| Produit des coefficients aXbXc positif (a = 0,5936, b = 1,4226 et c = 2,0292) | |||||
| H1b | Présence d’une stimulation de l’activité d’imagerie | Flexibilité des idées | Quantité d’images mentales | Effet indirect aXb significatif [0,1530 ; 1,0034] | Médiation complémentaire |
| Effet total c significatif (c = 0,9774, p = 0,0093) | |||||
| Produit des coefficients aXbXc positif (a = 0,5936, b = 0,8730 et c = 0,9774) | |||||
| H1c | Présence d’une stimulation de l’activité d’imagerie | Originalité des idées | Quantité d’images mentales | Effet indirect aXb significatif [0,0187 ; 0,2443]. | Médiation complémentaire |
| Effet total c significatif (c = 0,4823, p = 0,0003). | |||||
| Produit des coefficients aXbXc positif (a = 0,5936, b = 0,1650 et c = 0,4823) |
Acknowledgements
Les auteurs adressent des remerciements à l’ensemble des répondants des études faites ainsi qu’aux relecteurs et aux rédacteurs en chef invités qui ont permis, par leurs remarques, de faire progresser cet article.
