Abstract
Résumé :
Contexte :
L’asymétrie de pouvoir dans les partenariats de recherche en santé mondiale constitue un enjeu de justice et d’équité pour les institutions de recherche, les chercheurs et les communautés, en particulier dans les pays en développement. Pour les chercheurs, l’asymétrie de pouvoir peut constituer un obstacle pour une recherche efficiente et équitable et ils sont à risque d’être en situation de vulnérabilité.
Objectifs :
Ces enjeux sont largement discutés dans la littérature mais ce phénomène reste encore étudié au plan théorique et peu de données empiriques sont disponibles, particulièrement dans les pays en développement. Cette étude a donc pour objectifs d’identifier les facteurs et les mécanismes de l’asymétrie de pouvoir en recherche en santé mondiale dans la perspective de chercheurs dans un pays du sud.
Méthodologie :
Une étude qualitative a été menée auprès de 19 chercheurs dans le domaine de la santé en Côte d’Ivoire. Tous les participants poursuivaient une carrière universitaire d’enseignement et recherche, dont 17 cliniciens en Centre Hospitalier Universitaire et 2 chercheurs non cliniciens. Des entrevues semi-dirigées ont été réalisées pour évaluer leur perception sur les facteurs qui influencent l’asymétrie de pouvoir et les mécanismes par lesquels ils opèrent.
Résultats :
Deux thèmes principaux émergent de l’analyse des données : les défis du financement et la complexité des relations interpersonnelles dans les partenariats.
Discussion :
Cette étude montre que la pression sur l’accès aux ressources contribue à détériorer les conditions dans lesquelles les partenariats sont mis en œuvre. Par ailleurs, l’environnement institutionnel de la recherche montre des liens de subordination qui font peser des risques sur l’autonomie des jeunes chercheurs et l’intégrité de leurs travaux. À cet égard nous recommandons une analyse approfondie de l’environnement dans lequel ces partenariats sont mis en œuvre notamment sur les dimensions de reddition de comptes, d’imputabilité et d’intégrité professionnelle.
Introduction
Dans de nombreux pays en développement la recherche en santé fait face à des inégalités dans le financement et des contraintes institutionnelles qui limitent le développement scientifique (1 –3). Pour réduire ces disparités, des initiatives comme la formation de partenariats équitables favorisent une meilleure répartition des bénéfices de la recherche pour les communautés et les chercheurs (4, 5) et le développement de la recherche scientifique témoigne de la place du partenariat dans ces pays (6). Les partenariats de recherche engagent des individus ou organisations dans une coopération qui exclut des rapports de subordination ou de compétition et privilégie des principes d’égalité et de responsabilité partagée (7). Mais ces partenariats soulèvent également des défis d’asymétrie de pouvoir pour les chercheurs dans les pays où ils sont mis en œuvre (8–11). L’asymétrie de pouvoir renvoie à une relation inégalitaire qui se déploie dans un contexte social ou institutionnel structurellement injuste (12). Par ailleurs depuis plus de deux décennies, plusieurs pays en développement se sont engagés à renforcer le financement des recherches en santé et à promouvoir les partenariats (3, 13).
La littérature sur l’asymétrie de pouvoir dans les partenariats présente toutefois des limites car on enregistre une paucité de données empiriques relatives à ce phénomène. Peu d’études se sont penchées sur l’expérience concrète des chercheurs de ces pays sur le financement des partenariats et l’asymétrie de pouvoir dans les partenariats sud-sud est peu documentée. L’objectif de cette étude est d’évaluer auprès des chercheurs en santé dans un pays du Sud les facteurs d’émergence de l’asymétrie de pouvoir ainsi que les mécanismes par lesquels ce phénomène se révèle.
Méthodologie
Nous avons conduit une recherche qualitative auprès de chercheurs en sciences biomédicales ou sciences sociales en Côte d’Ivoire. 86 chercheurs ont été invités à participer à cette étude et 19 ont accepté l’invitation soit 22% des chercheurs approchés. Un tel pourcentage peut être considéré significatif considérant les défis pour le recrutement et la constitution des échantillons de recherche qualitative dans la littérature scientifique. C’est ce que rapportent Baker et ses collègues à propos d’études sur des sujets peu explorés ou avec des participants détenant des positions privilégiées (14). Par ailleurs, Reilly et ses collègues décrivent que c’est la profondeur des entrevues qui détermine la qualité des données de recherche plutôt que le nombre de participants (15). Pour Hagaman et ses collègues, la saturation peut être atteinte dans des études qualitatives à partir d’une dizaine de participants (16). Enfin Hurlimann et ses collègues ont souligné les défis de recrutement auxquels les chercheurs font face dans des études impliquant des professionnels de la santé (17).
Tous les participants poursuivaient une carrière universitaire d’enseignement et de recherche notamment en qualité d’assistant (n = 2), maitre-assistant (n = 8), maitre de conférences (n = 6) et professeur titulaire (n = 3), dont 17 cliniciens en Centre Hospitalier Universitaire et 2 chercheurs non cliniciens. Selon les critères du partenariat de recherche (7), 11 chercheurs ont collaboré à des partenariats formalisés, dont 4 sud-sud et 7 nord-sud. Huit ont collaboré à des partenariats avec une structure plus souple, ressemblant davantage au regard de la littérature à des collaborations sud-sud. Nous avons tenu à respecter la propre définition des répondants à l’égard du partenariat; ces entrevues ont donc été incluses dans les résultats pour rendre compte de la souplesse du partenariat en pratique.
Les données ont été collectées lors d’entrevues semi-dirigées, la grille d’entrevue ayant été élaborée suite aux résultats d’une étude exploratoire au Bénin (18). Les thèmes retenus visaient à rendre compte du point de vue des chercheurs sur le contexte de la recherche, les valeurs morales et sociales dans la conduite des partenariats et les réponses apportées aux contraintes de terrain. Les entrevues ont été enregistrées, retranscrites et codées à l’aide du logiciel NVivo. L’approche inductive a été retenue pour identifier les principaux thèmes émergeant des données.
L’étude a été approuvée par le Comité d’éthique de la recherche en santé de l’Université de Montréal et par le Directeur médical et scientifique du Centre Hospitalier Universitaire d’affiliation des participants. Pour préserver l’anonymat, l’institution et le lieu de collecte ne seront pas dévoilés.
Résultats
Deux thèmes principaux ressortent de l’analyse de la perspective des chercheurs sur les facteurs et les mécanismes de l’asymétrie de pouvoir dans leurs partenariats de recherche : les défis du financement et la complexité des relations interpersonnelles.
Les défis du financement des partenariats
La faiblesse des ressources financières est une caractéristique de la recherche en santé dans plusieurs pays en développement (13, 18) et qui, conséquemment a des répercussions sur les possibilités de développer des partenariats.
Les données montrent des défis en lien avec la nature et les modalités du financement des partenariats. Pour les souligner, nous distinguerons les fonds d’origine locale et internationale employés dans la recherche.
1/Le financement local
Le financement « local » réfère ici aux ressources endogènes. La première ressource provient des chercheurs eux-mêmes, la seconde relève du gouvernement ivoirien et la troisième relève des ONG locales. Pour plusieurs répondants, les fonds personnels constituent la seule source de financement disponible et ils renvoient à une portion du salaire : « Si tu veux faire une étude, et que tu dois faire des examens, c’est à tes propres frais […] Donc c’est toi qui doit payer de ta propre poche » [Entrevue#13].
Pour ces chercheurs, l’utilisation du salaire est due à l’absence de ressources publiques allouées à la recherche en santé : « Pour trouver une structure en Côte d’Ivoire qui finance c’est difficile. C’est vrai, on nous dit de rédiger un projet de recherche, tu le rédiges, mais à qui le soumettre ? Il n’y a pas beaucoup de financiers ici, ce qui fait que ces projets restent sur les tables ou dans les tiroirs et deviennent caduques » [Entrevue #2].
Ces témoignages suggèrent que la responsabilité du financement repose sur les chercheurs. Mais cette pratique présente des risques susceptibles de fragiliser leur situation financière personnelle : « En tant qu’individu, en tant qu’équipe qui avez pensé à un projet, c’est à vous de voir vos canaux de financement, c’est à vous de faire votre plaidoyer , c’est à vous de trouver un particulier pour vous financer. Si vous n’avez pas eu la possibilité de faire ça, c’est sur fonds propres. D’aucuns vont plus loin prendre des crédits bancaires pour réaliser leurs projets, voilà la vie du chercheur » [Entrevue #17].
Cette pratique peut avoir des conséquences sur le renforcement des compétences des chercheurs ou le transfert de connaissances :
« Ça aurait été intéressant pour moi de participer à la réalisation des techniques qui se faisaient [à l’étranger], parce qu’en tant qu’enseignant-chercheur, je suis appelé à transmettre. Mais aujourd’hui je ne peux pas appliquer cette technique, or il me faut me l’approprier pour pouvoir transmettre aux plus jeunes qui viennent. Pour moi c’est un problème auquel il faut penser parce qu’on ne va pas rester toujours dans les techniques un peu dépassées parce que nous sommes en Afrique »
[Entrevue #10].
Pour d’autres chercheurs, l’autofinancement a un impact sur les priorités de recherche et les oblige à initier des projets ayant un impact limité sur l’amélioration des pratiques : « On est obligé de nous axer sur les petites questions de recherche […] C’est comme si cette recherche n’a pas d’impact sur l’activité hospitalière elle-même, c’est un caractère trop local donc c’est un peu difficile à diffuser. On est obligé de limiter un peu les aspects de la recherche pour ne pas que ça entame nos possibilités financières » [Entrevue #5].
D’autres témoignages rappellent que l’autofinancement limite la vulgarisation des découvertes scientifiques, cette situation constitue un frein à la reconnaissance du mérite des chercheurs et compromet leur visibilité internationale.
« On ne se fait pas connaître parce que nos travaux ne sont pas diffusés à large échelle et deuxièmement, il y a certains sujets sur lesquels on peut apporter des éclairages pour toute la communauté scientifique, mais malheureusement le manque de diffusion de nos données fait qu’on ne peut pas apporter ces contributions […] Et puis pour nos institutions aussi ça pose un problème parce que quand de l’extérieur on veut jeter un regard sur la productivité de nos institutions, étant donné que les canaux de diffusion ne sont pas efficaces, évidemment, on sous-estime l’activité de recherche dans nos institutions et ça nous fragilise » [Entrevue #9].
Les chercheurs évoquent aussi des « primes de recherche » pour le financement de leurs travaux. Règlementairement, ces primes sont des mesures d’appui soulignant l’excellence des contributions scientifiques : « la prime de recherche est allouée aux fonctionnaires, enseignants et chercheurs justifiant de travaux de recherche jugés pertinents par les autorités académiques » (19).
On peut souligner un paradoxe à cet égard : selon les chercheurs, le gouvernement ne contribue pas au financement des recherches mais octroie des primes aux plus méritants.
Au-delà de reconnaître le mérite scientifique, cette prime de recherche semble éloignée de cette finalité, des témoignages révèlant qu’elle ne sanctionne pas nécessairement la réalisation d’une recherche.
« L’objectif, on l’appelle prime, c’est pour en fait encourager parce qu’elle ne sanctionne pas une recherche, ce n’est pas parce que tu as fait une recherche qu’on te la donne, ce n’est pas non plus pour que tu partes faire une recherche. Tu peux prendre la prime pour aller chez toi pour dormir » [Entrevue #18].
Ainsi, tous les chercheurs reçoivent la « prime de recherche », les montants annuels étant fixés en fonction des titres et grades (19). Certains jugent légitime le critère hiérarchique puisque leurs collègues ayant les plus hauts grades ont un rôle de moteur dans le développement de la recherche. D’autres portent un regard critique et recommandent des règles d’attribution strictes : « Il y a une prime de recherche qui est versée peu importe ce que vous produisez comme résultats. Je pense que c’est une aberration ; cette prime il faut la rendre consistante, l’assujettir à la production d’un rapport » [Entrevue #9].
Durant les entrevues, certains chercheurs ont fait état du budget alloué par le gouvernement aux laboratoires de recherche de l’université. Toutefois, aucun ne le mentionne comme une source de financement et ils semblent avoir une connaissance approximative de ces conditions.
Enfin les fonds alloués à la recherche par les ONG nationales constituent la troisième source de financement local. Les chercheurs en faisant cas estiment cette ressource basée sur la cooptation au sein du réseau académique : « L’Université a été cooptée pour conduire cette étude. L’Université a contacté l’UFR de Sciences Médicales, et ils ont cherché le responsable du département de santé publique, c’est ainsi que j’ai été coopté » [Entrevue #3].
Ce système de cooptation suggère que le financement des ONG locales relève d’un processus discrétionnaire. On remarque que l’accès à ce financement ne s’inscrit pas toujours dans un processus ouvert et accessible à tous.
2/Le financement international
Selon les chercheurs, le financement international provient d’organismes occidentaux de financement de la recherche en santé, d’agences de coopération, d’ONG internationales ou d’organismes spécialisés des Nations Unies. Ces ressources occupent une place marginale; seulement quatre chercheurs les évoquent dans leurs partenariats : « On a constaté que ces partenariats étaient établis par des occidentaux qui avaient déjà mené des études ici avec certains chercheurs. Ils ont gardé de très bonnes relations , ils ont trouvé de bons résultats donc ils ont continué leur partenariat » [Entrevue #8].
Quelques répondants ont rapporté l’existence d’un fonds de recherche pour l’amélioration de la santé dans le cadre de la coopération entre la Côte d’Ivoire et la Suisse (20). Cependant aucun participant n’a bénéficié de ces subventions dans ses travaux.
La complexité des relations interpersonnelles dans les partenariats de recherche
Malgré les défis de financement rapportés dans la section précédente, plusieurs participants ont collaboré à des partenariats nord-sud ou sud-sud. Dans cette section, nous présenterons leur point de vue sur les bénéfices de ces partenariats, les tensions qui émergent entre les chercheurs dans leur mise en œuvre ainsi que l’influence des rapports hiérarchiques particulièrement dans les partenariats sud-sud.
1/Des bénéfices de la recherche en partenariat
Selon certains participants, la recherche en partenariat est une expérience positive puisqu’elle offre des opportunités pour le développement des compétences de recherche. Ainsi souligne ce chercheur : « Je pense qu’elle était nécessaire puisque nous-mêmes en tant que nouveaux chercheurs on n’avait pas vraiment d’expérience puisqu’on n’a pas bénéficié de formation spéciale en termes de recherche […] Donc je pense que c’était bénéfique et nécessaire » [Entrevue#5]
Ces partenariats favorisent aussi le transfert d’expertise, offrent des opportunités de financement et aident à l’initiation à la recherche : « Ce partenariat a favorisé l’émergence d’une spécialité en Côte d’Ivoire et des personnes ont eu l’opportunité de se former pour venir développer leur spécialité ». [Entrevue #15] « Dans ce genre de projet on inclut des étudiants que ce soit Master ou doctorat, ça dépend du niveau. Ça profite donc à la recherche pour nous, puisque ça permet de former des gens à faire de la recherche c’est un premier aspect. Mais l’autre aspect, c’est le financement […] c’est une opportunité d’avoir des occasions de travailler sur le terrain puisqu’on n’a pas de moyen ». [Entrevue#16]
D’autres témoignages évoquent des tensions en lien avec l’autonomie et l’indépendance des chercheurs notamment dans les partenariats financés par des fonds internationaux.
2/Des limites à l’exercice de l’autonomie et à l’indépendance des chercheurs
Durant les entrevues des répondants ont fait état de préoccupations d’autonomie ou d’indépendance dans la conduite des recherches.
« Je crois que le financement et surtout la manière de diffuser nos résultats peuvent constituer aussi beaucoup d’obstacles […] Est-ce que le chercheur, au vu des contraintes financières ou matérielles pour pouvoir réaliser sa recherche, est-ce qu’il garde toujours son indépendance ? Est-ce que certains résultats que vous voudriez bien publier mais qui n’arrangerait pas le partenaire qui a donné son financement et qui sait que ce résultat, s’il est publié peut lui porter préjudice, est-ce qu’il va accepter de vous accompagner dans la publication ? » [Entrevue#12].
Ce témoignage suggère que l’origine du financement peut influencer l’autonomie des chercheurs, en particulier dans la valorisation des résultats. En l’absence de financement local on note une dépendance des chercheurs aux financements internationaux et ils expriment parfois un sentiment de frustration lié aux contraintes imposées par les bailleurs de fonds internationaux : « Il y a quand même des bailleurs qui sont très dynamiques ils ont un canevas, ils ont des thématiques. Donc tu es toujours obligé de te plier pour pouvoir rentrer dans les priorités de ces organismes alors que toi-même en tant que chercheur tu réfléchis, tu as tes priorités. Mais tu te rends compte que tu ne peux même plus suivre ton propre fil tu es obligé à chaque fois de t’impliquer dans les schémas des autres tous les jours. C’est frustrant parce que tu ne le fais pas, tu n’auras pas de financement et là ça ramène à la liberté du chercheur ; tu n’es pas libre de réfléchir, tu es obligé de réfléchir comme ils veulent » [Entrevue #18].
Pour d’autres chercheurs, la contribution des institutions locales ne garantit pas toujours des relations équilibrées dans les partenariats :
« Le plus souvent les institutions africaines, qu’est-ce qu’elles apportent ? [elles] amènent des personnes. Puisque quand la main-d’œuvre est apportée, les travaux c’est celui qui finance qui en bénéficie, qui tire le maximum de prestige. Certes, on doit avoir des partenaires d’autres horizons mais il va falloir que nous les africains nous puissions nous-mêmes financer nos recherches pour accélérer davantage notre développement. Puisque la science je peux dire c’est l’indépendance également. »
[Entrevue # 8].
Ces tensions en lien avec l’autonomie et l’indépendance ne sont pas spécifiques aux partenariats internationaux et concernent aussi les relations entre les chercheurs et les décideurs publics. Ainsi s’interroge ce répondant : « Est-ce que l’environnement politique même se prête à cette recherche ? Parce que vous pouvez commencer et puis quelqu’un t’interpelle et te dit : mon ami, ce que tu es en train de faire-là, plus tard ça va apporter certaines choses ou bien ça va à l’encontre de nos intérêts ? Ainsi de suite et vous êtes obligé d’arrêter en chemin. Ce que j’ai constaté c’est que quand tu es chercheur tu veux être public et tu n’as pas envie qu’il y ait des pressions extérieures sur ce que tu veux faire ». [Entrevue#4]
Ces témoignages semblent indiquer le support limité des institutions locales dans ces partenariats et d’autre part la méconnaissance des exigences des organismes subventionnaires internationaux par les chercheurs.
3/Les relations hiérarchiques dans les partenariats sud-sud
Dans notre étude, les relations hiérarchiques révèlent d’importantes différences entre les chercheurs dans les partenariats sud-sud. En effet, le supérieur hiérarchique détient des privilèges lui permettant de jouer un rôle déterminant dans la recherche et le parcours professionnel du chercheur. Selon nos répondants, l’accès à la carrière universitaire en recherche intervient au terme de la formation d’internat de médecine et après cooptation par un chef de service. Par la suite, le supérieur hiérarchique reste impliqué dans l’élaboration, l’évaluation et la mise en œuvre des travaux des chercheurs. Ainsi s’exprime ce répondant : « Mon chef de service pilote tous les travaux et toute activité de recherche doit être avisée par lui. Il donne son avis, s’il voit la pertinence du travail, si ça peut apporter les résultats attendus, s’il juge pertinent on lance la recherche » [Entrevue#15].
Cependant, durant les entrevues, certains chercheurs ont exprimé la volonté de promouvoir une révision indépendante des recherches.
« Il faudrait qu’il y ait dans nos structures un comité de réflexion sur les questions de recherche, c’est-à-dire chaque question de recherche doit être soumise à un comité composé de certaines personnes qui ont une expérience des domaines à titre médical, pas forcément dans la discipline concernée mais qui a une expérience. Le travail de ce comité doit nous aider à affiner et à enlever certains biais [Entrevue #5].
L’avancement de carrière des chercheurs constitue un autre moment où s’exerce le pouvoir du supérieur hiérarchique. En Côte d’Ivoire l’évolution de la carrière des chercheurs intervient dans le cadre d’un concours organisé par la Conférence Africaine et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (21). Toutefois, le supérieur hiérarchique demeure un maillon essentiel dans la préparation du dossier de candidature des chercheurs : « Le chercheur n’est pas seul dans sa démarche de préparation pour le CAMES. Si le patron dit que tu n’es pas prêt tu es mieux de renoncer. Un rapport de tous les supérieurs hiérarchiques accompagne la candidature de l’enseignant-chercheur pour le passage de grade au CAMES. Il faut l’accord du chef de département et du doyen pour autoriser la candidature » [Entrevue #19].
Dans ce contexte le rôle du supérieur hiérarchique représente pour certains chercheurs une opportunité de développement des recherches en raison de son ancienneté et de son expérience. D’autres répondants portent au contraire un regard critique, le pouvoir du supérieur hiérarchique pouvant renforcer la vulnérabilité des chercheurs sous son autorité : « Votre senior qui est apte à vous évaluer au grade de Maître-Assistant vous dit de travailler et de produire et vous devez faire ça en harmonie avec le patron. Souvent [le supérieur] dit si vous vous lancez dans ce domaine, ça sera compliqué pour vous. Malgré qu’on vous ait dit que ça sera difficile et que vous avez contourné ces difficultés et du coup, vous passez en tête de tout. Vous en tant que jeune chercheur, vous êtes gêné d’avoir contrarié le maître. Et quand le maître prend de la hauteur d’esprit ça va mais quand il pense que vous l’avez contrarié quelque part, vous êtes inquiet, est-ce que ma carrière va ou ne va pas bouger ? Il y a tous ces aspects qui font de vous quelqu’un de vulnérable » [Entrevue #17].
L’importance de la hiérarchie peut aussi s’expliquer par des limites dans l’encadrement des recherches comme en témoigne ce chercheur : « Je pense que c’est vraiment informel […]c’est ce que je dis qui est souvent pris comme vérité. On n’a pas un cadre bien établi, classique de formation. On n’a pas un comité qui va se charger de réfléchir sur les questions de recherche que nous posons, à la limite, c’est mon expérience qui s’impose à la lumière de la littérature bien évidemment. Et cela peut être souvent problématique puisque souvent les disciplines sont vastes et dans certaines disciplines telle que la mienne, il y a des sous-disciplines auxquelles certains collaborateurs peuvent s’intéresser avec finesse. Je n’ai pas forcément cette expertise-là même si j’ai des idées. Mais souvent ça coince un peu, c’est un peu conflictuel parce qu’il s’y est intéressé avec beaucoup plus d’engagement donc souvent on essaie de trouver des compromis » [Entrevue #5].
Les résultats rapportés ici montrent l’intérêt des participants pour les partenariats mais les rapports hiérarchiques semblent imposer des contraintes à l’autonomie des chercheurs ainsi qu’au développement d’initiatives personnelles.
Discussion
Nos résultats montrent que l’allocation des ressources et la complexité des relations interpersonnelles sont des défis qui s’imposent aux chercheurs, que la recherche soit partenariale ou pas. Nous nous proposons de discuter quelques-uns des enjeux qui s’y rapportent : (1) financement des recherches et vulnérabilité ; (2) l’expérience de l’asymétrie de pouvoir ; (3) l’équité dans l’allocation des ressources.
Financement des recherches et vulnérabilité
En Côte d’Ivoire, comme dans d’autres pays africains, l’autofinancement semble refléter un manque de cohérence dans les politiques de financement des recherches (22–24). Ceci montre l’intérêt de considérer le financement des partenariats dans les risques de vulnérabilité des chercheurs. La vulnérabilité réfère ici à une condition inhérente à la nature humaine, évoquant la fragilité ou le manque (25). Elle peut être aussi « situationnelle » en lien avec la situation économique, personnelle ou politique des individus (26). Aussi doit-on l’analyser en fonction du contexte social et des conditions particulières (27, 28).
Nos résultats indiquent que l’autofinancement des recherches produit des effets pervers en entrainant des chercheurs dans un processus de vulnérabilité car la recherche vient en concurrence avec la satisfaction des besoins personnels. Qui plus est, cette pratique pourrait les contraindre à investir personnellement dans le renforcement de compétences de recherche ou dans des recherches à faible échelle. Une autre conséquence potentielle pourrait être l’absence de reconnaissance et de valorisation des résultats des recherches. Des participants ont déploré le manque de visibilité de leurs travaux en raison de l’utilisation de technologies obsolètes. Leurs témoignages rappellent que les conditions concrètes des recherches limitent les bénéfices des partenariats. Tout comme la protection des participants en éthique de la recherche démontre un intérêt pour les conditions de vie des participants (29), cette étude invite à considérer la protection des chercheurs dans le partenariat au regard des défis de financement et des risques de vulnérabilité. Faire face aux risques de vulnérabilité implique la satisfaction des besoins des chercheurs, ce qui sous-tend une réponse juste et adaptée à chacun. Cette réponse doit aussi prendre en considération l’évaluation du contexte économique, politique et social afin de remédier aux causes structurelles de la vulnérabilité, l’exposition aux risques variant selon les personnes et les ressources pour y faire face (30). L’absence de financement public, le manque de transparence dans la gestion des ressources ainsi que la dépendance aux ressources extérieures suggèrent un contexte limitant les initiatives et l’innovation locale.
L’expérience de l’asymétrie de pouvoir
Les participants à notre étude ont tous reconnu des bénéfices importants de la recherche en partenariat. Cependant leurs témoignages suggèrent l’existence de rapports de pouvoirs asymétriques dans les équipes de recherche, or ces rapports imposent des restrictions à la capacité d’auto-détermination et à la liberté des individus (31). Nos résultats révèlent des privilèges liés à la position hiérarchique de certains chercheurs du Sud à l’égard de leurs collègues également du Sud ou la faible valorisation des contributions des chercheurs du Sud par leurs partenaires du Nord. Cette dernière dimension de l’asymétrie de pouvoir largement discutée dans la littérature scientifique (32 –34) ne sera pas abordée ici. La majorité des chercheurs étant des cliniciens, les relations asymétriques émergent ici dans un contexte de recherche clinique universitaire. Les rapports de pouvoir peuvent se manifester dès le début de la carrière universitaire en recherche. Au terme de leur formation d’internat, les candidats au poste d’assistant-chef de clinique ouvrant droit à la carrière universitaire doivent être cooptés par un chef de service. L’initiation à la recherche est faite par le chef de service et pour la plupart des chercheurs, la carrière se déroule sous la supervision de celui-ci. Cette pratique appelle plusieurs observations. En effet elle semble évoquer la mise en concurrence des candidats à la profession d’enseignant-chercheur. Or, le pouvoir du chef de service reste important avec la cooptation des nouveaux chercheurs selon sa discrétion. On pourrait donc reconnaître des privilèges lui permettant de sélectionner les aspirants au métier de chercheurs. Ces privilèges s’exercent tout au long de leur carrière, ce que semblent confirmer des participants lorsqu’ils rappellent que le supérieur hiérarchique définit les orientations de la recherche et s’implique dans la révision des projets. L’accès à certaines opportunités de financement de recherche témoigne aussi de cette position privilégiée. Alors que la limitation des ressources affecte tous les chercheurs, on peut s’étonner que les chercheurs seniors bénéficient prioritairement de ces opportunités. Ceci montre des relations hiérarchiques susceptibles d’exacerber des inégalités structurelles préexistantes. Cette étude semble donc confirmer l’existence d’un contexte de domination dans lequel la distribution du pouvoir et l’accès aux avantages défavorisent systématiquement certains chercheurs (35). Somme toute, il apparaît que l’environnement de recherche présente des caractéristiques structurelles qui sont potentiellement injustes et rend certains chercheurs vulnérables.
Équité dans l’accès aux ressources pour la recherche
Pour plusieurs auteurs, la distribution des biens dans un système donné est équitable lorsqu’elle réunit deux conditions : l’égalité d’accès aux ressources et une réponse adéquate aux besoins (36). Un contexte de recherche équitable devrait donc assurer un accès égal aux ressources pour tous les chercheurs sans égard au statut hiérarchique. Dans notre étude, la hiérarchie et l’ancienneté sont privilégiées pour l’accès à certains financements comme le budget des laboratoires ou la prime de recherche. Or, les modalités d’utilisation du budget des laboratoires ne sont pas connues des chercheurs, suggérant un manque de transparence des règles. Contrairement au budget des laboratoires, les modalités encadrant la prime de recherche sont publiques. Cependant en l’absence de mécanismes d’évaluation, certains chercheurs ont souligné la possibilité d’en bénéficier sans faire de recherche et leurs témoignages rappellent que le mérite et les contraintes de chaque recherche ne constituent pas des critères d’attribution. Ceci suggère que les ressources publiques sont affectées à la recherche sans la garantie de bénéfices pour la communauté. Cette pratique présente donc des limites importantes en matière d’équité aussi bien pour les chercheurs que pour la communauté dans son ensemble.
Limites de l’étude
Notre échantillon étant constitué en majorité de cliniciens en centre hospitalier universitaire, les résultats ne peuvent être généralisés à d’autres contextes. Le nombre élevé de refus de participation parmi les professeurs titulaires constitue une autre limite. Nous formulons l’hypothèse que cette catégorie est peu exposée à l’asymétrie de pouvoir d’où le manque d’intérêt pour l’étude. Ceci pourrait être exploré en profondeur dans d’autres études.
Conclusion
En questionnant les facteurs et les mécanismes de l’asymétrie de pouvoir dans les partenariats de recherche en Côte d’Ivoire, cette étude montre que l’équité dans l’allocation des ressources sont des éléments essentiels pour la formation et le bon fonctionnement de ces partenariats. Dans un contexte marqué par des inégalités structurelles, la pression sur l’accès aux ressources contribue à détériorer les conditions dans lesquelles les partenariats sont mis en œuvre. Pour les chercheurs, cela pourrait se traduire par une perte de légitimité vis à vis de la communauté scientifique ou une perte de confiance du public dans la recherche. Par ailleurs, l’environnement institutionnel des partenariats évoque des liens de subordination qui font peser des risques sur l’autonomie des jeunes chercheurs ainsi que l’intégrité de leurs recherches.
Notre étude montre à cet égard la nécessité de mener une évaluation approfondie du contexte dans lequel les partenariats sont mis en œuvre au regard notamment des dimensions de reddition des comptes, d’imputabilité et d’intégrité des recherches. Répondre à ces défis passe par la fin de l’autofinancement des recherches. Des initiatives limitant la dépendance aux ressources extérieures, notamment l’instauration d’un fonds public local garantissant un accès juste et équitable aux ressources devraient être encouragées. Enfin les critères d’attribution des primes de recherche pourraient être révisés pour privilégier l’excellence scientifique.
Footnotes
Conflit d’intérêt
Aucun.
Financement
Association Universitaire de la Francophonie.
